04/11/09

Les Puissances de l'invisible


Je fais remonter à la surface le tout premier message de ce blog (2004, mazette) qui était signé par Philippe (voir plus bas) et j'en profite pour donner un autre son de cloche.

Comment résister à une couverture de Benjamin Carré et à un roman de Tim Powers ? Je me suis jeté sur Les Puissances de l'invisible comme un chien sur son os. 700 pages plus tard, le bilan est mitigé.

Le roman débute comme un pure livre d'espionnage avec un jeune homme qui est chargé d'infiltrer une organisation communiste à Londres pour les bienfaits des services secrets de sa majesté. Ce n'est pas James Bond, il se contente d'émettre des messages codés pour Moscou. Sauf que, il s'est embarqué dans le ce Kipling appelait le Jeu, et notre jeune homme un brin naïf va découvrir que rien n'est ce qu'il paraît, surtout pas dans le monde de l'espionnage où tout n'est qu'illusion d'illusions illusoires.

Pour donner une métaphore , ce roman ressemble à une partie d'échecs. Sauf que c'est une partie un peu spéciale où les pièces changent plusieurs fois de couleurs en cours de partie (je ne savais jamais pour qui bossait un personnage, les retournements de veste étant légion). Autre détails : la partie n'est pas linéaire, on saute dans le temps en avant/en arrière : c'est déjà pas facile de suivre une partie de haut niveau, si en plus on déconstruit l'enchaînement de coups, ça devient difficile de se rappeler quand telle pièce est devenue blanche, pourquoi le roi noir a mangé sa propre tour... Et pour rendre l'exercice encore plus corsé, au bout d'un moment, on s'aperçoit qu'un fou avance horizontalement, que le roi peut se déplacer de plusieurs cases (bon, c'est un livre de Tim Powers, on se doute bien que le surnaturel va être présent). Bref, c'est pas une lecture qui repose.

J'aime bien l'espionnage, mais quand je comprends les enjeux et les intervenants. Là, j'ai été bombardé d'infos contradictoires, de plan qui se cache derrière des plans, de trahisons qui n'en sont pas, de changements d'allégeance de dernière minute, de faux semblants... ça été très vite l'overdose parce que je n'arrivais pas à me situer dans l'intrigue. Oh, je suivais bien les tribulations du héros, et je devinais qu'il y avait une autre réalité derrière celle, très prosaïque, de la lutte idéologique, mais franchement, les discussions remplies de sous-entendus, les intrigues alambiquées et les citations omniprésentes m'ont très vite lassé. Je me suis accroché pour avoir le fin mot de l'histoire, mais j'ai trouvé ça laborieux au possible, plus chiant que romanesque.

La réécriture de l'Histoire en ajoutant du surnaturel, ce n'est pas nouveau, mais les idées de Powers sont expliquées de manière parcellaire. Une allusion ici, une scène étrange là. Si au début ça fait monter la tension dramatique, il y a un moment où ça devient artificiel. Il tricote très bien son récit avec des personnages réels (Lawrence d'Arabie, ce social-traître de Philby, Burgess...) mais ça m'a laissé de glace. Peut être est-ce la faute des relations interpersonnelles des personnages que j'ai trouvées non crédibles.

Je l'avoue, je suis passé à côté du roman. Je ne savais pas qui couchait avec qui, qui trahissait qui et pourquoi, et quelque part, je m'en foutais un peu. Même pendant les scènes d'action, j'avais du mal à comprendre ce qui se passait de si renversant. Restait un fond vaguement nephilimien, mais là encore, je n'ai rien compris à ce qui était dit à demi-mots.

Contrairement à Philippe, je ne suis pas un überfan de Tim Powers, j'ai même souvent jeté l'éponge sur ses romans (sauf Poker d'âmes). Ce n'est pas donc une surprise pour moi que cette indifférence pour ce style espionaturel. Ceci-dit, si je n'ai rien compris à cette histoire, c'est que les personnages ont réussi leur mission puisqu'ils sont obsédés par l'idée de mentir et de cacher la vérité derrière un voile de fumée.

Cédric

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J'inaugure ma première entrée sur ce blog bicéphale pour parler de mon dernier livre lu, d'un écrivain qui me tient à coeur. D'ailleurs, certains doivent être saturés à force de m'entendre en parler. Le bouquin en question, c'est "Les Puissances de l'Invisible" (DECLARE en V.O.), de Tim Powers. On ne peut pas reprocher à M. Powers d'écrire toujours le même genre d'histoire, puisque ce livre est un hommage appuyé aux romans de John le Carré, et part des zones d'ombre dans la vie de la célèbre taupe anglaise Kim Philby, pour raconter une lutte occulte entre des services très très secrets (au point que les services secrets des pays en question ne sont même pas au courant de leur existence), en pleine guerre froide. L'histoire se passe à la fois en 1945, 1948 et 1963 et le personnage principal est un agent anglais embauché à l'âge de ... 7 ans. Le livre est à la fois un roman d'espionnage froid et politique (ambiance John le Carré, justement), et un livre fantastique aussi barré que l'est la trilogie de la Californie fantastique (Poker d'Ames, Date d'Expiration et Earthquake Weather). L'aspect fantastique se découvre par petites touches, dans les aspects bizarres de la vie professionnelle des espions dont on suit la trajectoire erratique et le chassé-croisé à travers l'Europe et le Moyen-Orient. On découvre progressivement, à mesure que les différents flash-backs se rapprochent d'un événement déterminant s'étant produit en 1948, la dimension surnaturelle du livre. C'est brillant, les références sont nombreuses (à Lawrence d'Arabie, à Rudyard Kipling, etc.), et contrairement au dernier livre du même auteur, le suspense et le rythme sont accrocheurs. Je recommande très fortement !
Par contre, ça sera plus dur à utiliser en JdR. Les rares jeux d'espionnage disponibles sont quand même plus orientés "James Bond" que "Realpolitik et Endiguement", quand ils ne sont pas épuisés (Top Secret S.I., James Bond). A part Spycraft et son supplément sur les 60's ou le futur Ghosts des auteurs de Godlike (qui devrait sortir avant 2014), il n'y a rien à se mettre sous la dent. Rien ? Rien sauf Unknown Armies, bien sûr ! Remplacez les cabales par des branches semi-clandestines des services secrets des grandes puissances, mêlez occultisme et politique internationale, placez tout en 1960 et hop ! Vous avez votre jeu "spy-fan". Que demande le peuple ?
Le lien Noosfere de la version poche.

Philippe

25/10/09

Dagon


Grâce aux commentaires du précédent billet, je me suis permis une deuxième visite d'Innsmouth en cinéma avec Dagon, une adaption de la nouvelle Le Cauchemar d'Innsmouth.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire le kitch des différentes versions de l'affiche de ce film, il a été réalisé en 2001. Mais bon, ça faisait depuis 1985 que la réalisateur cherchait un moyen de faire cette adaptation. Pour des raisons budgétaires, l'action ne se passe pas dans le Massachusetts mais en Espagne. Un couple de jeunes gens en vacances sur un bateau subit une avarie et se voit obligé d'aller chercher de l'aide dans un petit village côtier qui a l'air étrangement désert au premier abord. Le lieu se nomme Inboca (jeu de mots entre Mouth du titre originel et Boca en espagnol) et est peuplé d'habitants qui sentent un peu le poisson pourri.


Il y a à la fois une grande fidélité à la nouvelle d'origine (des petits détails comme l'histoire de la serrure de la chambre d'hôtel) et une certaine liberté d'adaptation. Le petit village qui sert de décor est rempli de ruelles et d'enfilades inquiétantes, les premiers maquillages font lentement glisser vers l'irréel par petites touches. C'est rempli de bonnes idées à défaut de disposer d'un budget pharaonique. On retrouve enfin une patine à la Lovecraft entre une des doigts palmés, une église inquiétante, un hôtel insalubre...


Là où ça peine, c'est sur le mélange des genres. Le héros est un peu trop comique à mon goût, il manque le personnage sérieux de la nouvelle qui est écrasé par l'indicible destinée qui s'impose à lui. À un moment, le film quitte la catégorie mystère pour aller gaiment vers le gore : non seulement cette scène de torture est en contradiction avec le genre, mais elle n'ajoute rien à la narration. Enfin les effets spéciaux, qui vieillissent vite. Je n'avais pas besoin de voir Dagon pour avoir peur, mon imagination était plus stressante qu'une modélisation 3D.

Au final, derrière des affiches fort laides se cache une adaptation honnête qui réussit presque son pari.

Merci aux commentateurs du billet précédent qui m'ont éclairé dans la nébuleuse des adaptions lovecraftiennes au cinéma.

La bande-annonce pour les curieux. Comme toujours, elle dévoile toute l'intrigue, donc attention pour ceux qui ne veulent pas se faire spoiler.


24/10/09

Le Cauchemar d'Innsmouth


Le Cauchemar d'Innsmouth est un recueil de nouvelles de Lovecraft, mais c'est réellement la nouvelle éponyme qui m'a frappé. Une ville à l'abandon, un mystérieux culte local, des habitants plus congénitaux que les familles royales européennes, la lente découverte d'une indicible réalité par un narrateur dépassé par les évènements... C'est sans doute un récit archétypal de Lovecraft, mais c'est terriblement efficace. Comme Arkham ou Providence, Innsmouth entre immédiatement dans la légende comme un lieu mythologique dans l'horreur. Le monde se divise en deux : ceux qui savent ce qui se tramaient autrefois à Innsmouth avant que le gouvernement éradique le mal, et les autres.

Évidemment, c'est une pierre angulaire du mythe de Cthulhu. Visite Innsmouth en jeu de rôles a toujours été une menace pour nos personnages, même si je ne savais rien de concret sur cette ville. Nous savions juste que c'était une bourgade à part, une communauté où l'irréel prenait directement pied avec le monde de nos investigateurs. Nous craignions Innsmouth comme on se méfie de la cité d'Ys, par une sorte d'atavisme horrifique.

Histoire de prolonger ma virée dans cette communauté étrange, j'ai décidé de m'offrir un programme double en visionnant le film suivant, directement inspiré par la nouvelle :


De nos jours, un professeur gay revient sur l'île de son enfance (près de Seattle) à l'occasion de l'enterrement de sa mère. Ce retour est l'occasion d'affronter plusieurs démons familiaux mais surtout de se rendre compte que la vie sur l'île n'a pas changé et est toujours aussi étrange : rites secrets, disparitions, omerta insulaire...

Pour faire simple, disons que j'ai vu des spectacles de fin d'année plus réussis que ce film. Les acteurs jouent comme des manches de pioche, et l'intrigue, qui se veut une vision moderne de la nouvelle, est vidée de toute sa substance lovecraftienne pour finir sous la forme d'une succession de trucs vaguement étranges qui dénaturent toute la tension dramatique de l'Innsmouth originel. Oh, il y a bien la volonté de se doter d'un personnage principal plus étoffé que celui de la nouvelle en lui greffant un historique familial et sentimental plus fouilé, mais cela se fait au prix d'un abandon total du terrible punch final de la version papier.

J'avais déjà parlé sur ce billet de l'excellente adaptation rétro de la nouvelle L'Appel de Cthulhu. Alors que le projet Beyond the mountain of madness de Guillermo del Toro semble avoir été abandonné, je me pose une question :

Parmi les 87 oeuvres listées par IMDB sur la fiche de Lovecraft, existe-il un film qui arrive à retranscrire à l'écran l'univers de mon auteur névrosé préféré ?

21/10/09

Le mystérieux docteur Fu Manchu


Je suis à la pointe de l'actualité littéraire avec ce roman publié à l'origine en 1912. Le mystérieux docteur Fu Manchu est signé par Sax Rhomer. Cette édition est bien évidemment en lice pour le prix de la couverture la plus moche de l'année, dans la catégorie "l'infographiste a conçu le montage pendant sa pause déjeuner".

Or donc, le Péril Jaune menace le monde. Le terrible, le cruel, le fourbissime docteur Fu Manchu, génie du crime chinois, est à Londres et assassine des honnêtes gens pour faire avancer son plan machiavélique : faire trébucher l'Occident. Heureusement, le bon docteur Petrie et l'agent secret Nayland Smith sont là pour s'opposer à l'ignoble docteur et déjouer ses pièges. Nos deux héros courent de partout et font feu de tout bois pour affronter les plans retors du terrible Fu Manchu.

Boris Karloff dans le rôle du docteur Fu Manchu

Bon, il faut de l'indulgence pour s'attaquer à ce roman d'action du temps passé. Le docteur Petrie, qui narre les aventures, fait immanquablement penser à Watson, mais son copain l'agent secret n'a rien d'un Holmes. Fu Manchu multiplie les assassinats, les coups de pute et les intrigues, tant est si bien que s'en est risible d'imbécilité à force d'accumulation. Mais c'est charmant, on finit par accepter tout ça comme allant de soi. C'est du grand-guignol qui avance le pied au plancher (enfin, à la vitesse d'une Ford T), sans prendre le temps d'expliquer tout le pourquoi du comment toute cette histoire a lieu. Les fumeries d'opium, les chausses-trappes, les poisons exotiques, les femmes à la sensualité trouble sont autant d'accessoires ou de décor de cinéma qui servent à camper des situations horribles ou mystérieuses et faire en sorte que le lecteur tourne la page suivante. Et ça marche, si on baisse volontairement sa garde de lecteur moderne.

La description du maléfique Fu Manchu, le Moriarty de Cathay, trouve une résonance dans notre modernité si effrayée par ce monde chinois qui nous fascine et nous effraie à la fois. À l'heure des espions chinois, du lait à la mélamine, des droits de l'homme, du Tibet et du communisme capitaliste, ce roman vient titiller notre sinophobie latente. Car oui, dans Fu Manchu, les Chinois sont tous fourbes, traitres et vils. C'est intrinsèque à leur sang. Ça fleure bon le racisme de l'époque, comme un Tintin au Congo. Mais bon, Fu Manchu est sorti du cadre des romans de Sax Rohmer pour incarner l'idéal de l'ennemi insaisissable. Plus fort que tous les méchants de James Bond réunis. Fantomas ressemble à un Schtroumpf à côté. Et il faut avouer que cette image d'Épinal de la fourberie asiatique est assez jouissive.

Rohmer a étiré la sauce sur une grosse douzaine de romans. Je ne pense pas lire toute la saga, mais la suite Les créatures du docteur Fu Manchu est déjà dans ma PAL.

L'ironie suprême est que Sax Rhomer est mort en 1959 de la grippe... asiatique.

Rires démoniaques...

19/10/09

The Terror

Cette fois-ci, c'est moi qui réactive un de nos anciens billets, pour ajouter mon avis à celui déjà exprimé par Cédric à l'époque (2 nov. 2008). The Terror, la blogosphère en a pas mal parlé :
On trouve par ailleurs d'excellentes critiques sur :
Et, pour avoir un autre son de cloche, une moins bonne sur :


L'avis de Cédric

Pour tout dire, je ne suis pas un fanatique de Dan Simmons à la base. J'ai passé du bon temps avec L'Échiquier du mal mais Hypérion/Endymion n'avait à mes yeux rien de transcendant (mais bon, je fais une allergie à tout ce qui passe dans l'espaaace, je ne suis pas un vrai geek). Et je n'avais rien lu d'autre de l'auteur.

Sauf que... la couverture de The Terror (tiré du tableau de François Biard intitulé "Magdalena Bay") m'a accroché l'oeil et la lecture du 4ème de couverture m'a convaincu de tenter l'aventure. En 1846 le Terror et l'Erebus, deux navires anglais, se retrouvent pris dans la glace alors qu'ils cherchent un passage maritime. Heureusement, l'équipage est très bien préparé : il y a des vivres pour trois ans dans les cales et les bateaux sont équipés de moteur à vapeur. Il ne reste donc plus qu'à être patient et attendre que la glace relâche son emprise. Mais les mois passent et tout va de mal en pis pour les deux équipages, surtout quand une créature indicible commence à roder autour des deux navires et à dévorer les fiers marins engoncés dans leur prison arctique.

Le récit alterne les points de vue en suivant tantôt les capitaines, tantôt un jeune chirurgien, tantôt un officier naïf... Au début, l'auteur use de flashbacks pour expliquer les raisons de l'échec de l'expédition, mais une fois la situation bien en place, la narration prend une tournure bien plus linéaire, oscillant entre le quotidien très terre-à-terre des équipages occupés à tuer le temps en attendant la fonte et les attaques effrayantes du monstre qui vient marauder sauvagement. Il se dégage du livre une réelle terreur (que résume bien le titre) tant la catastrophe semble inévitable. On se doute dès la première page que l'on va assister à la lente élimination implacable des marins du Terror et de l'Erebus. Bien qu'ils disposent d'une technologie de pointe (les officiers disposent d'un robinet d'eau chaude dans leur cabine), les réalités arctiques s'imposent à eux : un Anglais n'est pas fait pour vivre sur la banquise.

Dan Simmons se plait à prendre son temps pour massacrer son petit monde. Les hivers sont longs. Très long. Les looongues périodes de nuit aussi. Et les 770 pages du livre rendent parfaitement cette lente agonie ponctuée de tragédies humaines. Les personnages sont délicieux et leur quotidien est superbement rendu. Je ne pensais pas accrocher à un roman maritime, mais le microcosme de l'équipage est très tangible sous la plume de Dan Simmons. Bien évidemment, la présence du fantastique rend l'histoire encore plus saisissante. Sans devenir du H.P. Lovecraft du Grand Nord, The Terror est totalement angoissant car il allie le surnaturel à la catastrophe. De plus, il met en avant une infime partie de la culture inuit et c'est réellement intéressant, d'autant qu'il y a une allégorie très écologique derrière tout ça.

Bref, c'est un livre qui m'a glacé le sang par son ambiance arctique. Alors que les premiers flocons de neige tombaient sur Montréal et que le vent faisait plonger la température en dessous du zéro, mon corps frissonnait rien qu'aux images évoquées par l'auteur. Je regrette presque de ne pas l'avoir lu en février en plein milieu d'une tempête de neige...

L'avis de Munin

The Terror, c'est pour moi un mélange parfaitement réussi entre les récits de marine façon Patrick O'Brian (Master & Commander), les grands récits d'exploration ou d'ethnographie, et le fantastique. Pas un fantastique omniprésent, qui donnerait une espèce de version XIXe de The Thing de Carpenter, mais un fantastique qui se distille lentement, qui sourd à travers le récit. On pense évidemment à Poe, auquel un chapitre entier fait référence, mais aussi à la nouvelle Par-delà les montagnes hallucinées de Lovecraft. Ceci dit, la touche fantastique est peut-être l'élément le moins important de ce récit, qui frappe surtout par la rigueur de sa reconstitution historique, et l'avancement implacable vers la destruction des équipages des deux vaisseaux. Cela faisait très longtemps que je n'avais pas été happé comme cela par un livre, au point de rêver de banquises des nuits entières d'affilée. The Terror m'a, au sens propre, pris aux tripes, et c'est un de mes très grands moments de lecture de ces dernières années. Bravo Mr Simmons, pourtant j'étais loin d'être fan de vos livres d'habitude.

12/10/09

Rions avec les zombies


Quoi de plus sain et de plus naturel que de rire avec un film de zombies ? On a rien vu de plus drôle depuis les blagues sur les bébés morts. Alors, Zombieland est un film popcorn, une comédie sans conséquence sur un geek qui tente de survivre dans un monde rempli de zombies. Comme c'est un garçon pas réellement taillé pour le combat, l'antihéros qu'il est s'est doté d'une série de règles de sécurité pour ne pas finir en pâté pour mangeurs de cervoooo. Et le film se fait un malin plaisir de mettre en scène ces principes de survie, ce qui est l'occasion de rire des situations cocasses dans laquelle le héros se retrouve.

Bien évidemment, pour avoir un bon duo comique, il faut jouer sur les extrêmes. Laurel a besoin d'Hardy. L'auguste du clown blanc. Igor de Grichka. Alors au geek, on adjoint une sorte de beauf bodybuildé qui ne vit que pour son Hummer et qui manie la batte de baseball avec virtuosité. Cette association impensable va fonctionner jusqu'à ce que les deux protagonistes tombent sur des créatures finalement bien plus terribles que les zombies.

Impossible de ne pas penser à Shaun of the dead quand on regarde Zombieland. Mais si le film anglais était bourré d'humour et de références sociales (aaah, la critique sociale dans le film de zombie. Je radote), force est de constater que le même travail à l'américaine est moins transgressif et jouissif. On ne retrouve pas l'humour typiquement british (le pub comme refuge ultime) mais des situations plus classiques. Ça reste ludique, mais ce n'est pas féroce. Étrangement, le film ne déborde pas de zombies.

Bref, un film qui fait oublier pendant 1h30 que le monde est foutu (si, c'est le calendrier maya qui le dit). Et sans une seule blague à base de pénis, c'est assez rare de nos jours. Le film aurait pu rester moyen sans l'intervention de Bill Murray qui vient sortir le film de l'ordinarité dans un caméo du feu de dieu.

Allez, cette fois la bande-annonce est de rigueur, c'est pas comme s'il y avait un risque de spoiler l'intrigue, vu qu'il n'y en a pas la queue d'une.


11/10/09

Pandorum


Quelque part dans l'espaaace, un homme se réveille dans son caisson d'hypersommeil. Passé le choc du réveil, un constat s'impose : il ne sait pas trop ce qu'il fait là. Il est dans un immense vaisseau spatial (l'Elysium), mais il a oublié les détails de la mission. Et surtout, quand il se promène dans les coursives du vaisseau, ça se passe mal : les couloirs métalliques sont hantés par d'étranges silhouettes hostiles. Heureusement, la mémoire va lui revenir par bribes à mesure qu'il va comprendre ce qui s'est passé à bord de l'Elysium pendant qu'il dormait.

Ne comptez pas sur moi pour vous mettre la bande-annonce en lien avec ce billet car comme nombre de ses consœurs elle dévoile presque toute l'intrigue et ses rebondissements. Pandorum est dans la lignée d'Event Horizon, soit de l'horreur spatiale. Évidemment, le thème du vaisseau habité par quelque chose est immanquablement lié à Alien, mais Pandorum joue sur plusieurs tableaux en juxtaposant une intrigue psychologique à la dimension action du film. Car pendant qu'un personnage se promène dans les couloirs pour affronter le danger physique, un autre reste sur le pont et est confronté au syndrome Pandorum. Ce syndrome veut que les gens qui restent longtemps dans un vaisseau spatial finissent assez souvent par devenir paranoïaques. Bref, le danger est autant à bord du vaisseau qu'à bord du cerveau.

Pandorum n'est pas révolutionnaire. Chacun de ses éléments est archi-vus et revus. L'amnésie qui excuse le manque d'intrigue. L'intrus qui rôde dans les coursives avec des plans de caméra qui font sursauter quand le son devient tout à coup tonitruant. La santé mentale qui flanche lentement. La mission à deux balles ("Il faut traverser le vaisseau pour aller réinitialiser le réacteur principal". Ben tiens, il faut tout faire à la main dans le futur). Pourtant le mélange est assez prenant. Pas renversant, mais divertissant.

L'aspect Giger que je retrouvais dans l'affiche (la profanation du corps par les tuyaux) n'est pas omniprésente dans le film mais se permet par moment de jaillir à l'écran.

Si l'adversaire de l'équipage n'était pas si... grossier et si les scène de baston avaient été moins nombreuses, j'aurais pu recommander Pandorum. En l'état, il faut un peu d'indulgence dans le regard pour se laisser conquérir par ce film.

Dissolution


J'avais parlé de Les Larmes du Diable dans un précédent billet. C'était en fait le second volume d'une série dont Dissolution est le premier. Dans ma critique, j'avais évoqué la filiation avec Le Nom de la rose d'Umberto Eco. Eh bien c'est encore plus flagrant avec ce roman de C. J. Sansom.

Un avocat bossu travaillant pour Cromwell est envoyé dans un monastère bénédictin afin de mener l'enquête sur un meurtre mystérieux doublé d'une profanation d'église. Et comme c'est la Réforme, Cromwell exige que les moines abandonnent de leur plein gré le monastère afin que le roi Henry (enfin, son administration) puisse en disposer à sa guise. L'avocat est accompagné d'un jeune naïf qui va immanquablement tomber amoureux de la seule donzelle du monastère (aucune comparaison possible avec l'amourette d'Adso de Melk sous la tutelle de Guillaume de Baskerville, hein ?). Comme il neige, on déboule en plein huis clos avec des moines fous, des meurtres horribles, des mensonges en cascade et des mots comme vêpres ou matines.

L'auteur n'est pas dupe : il sait qu'il marche dans les traces d'Umberto Eco. D'ailleurs, il se permet d'y faire allusion au détour d'un paragraphe en plaçant une copie de La Comédie d'Aristote dans le décor et en prétendant que c'est un faux datant du XIIIe. J'aime bien ce genre de clin d'œil. Mais Dissolution est loin d'égaler Le Nom de la rose. C'est bien moins érudit, bien moins écrit, bien moins mené, bien moins narré. Reste une enquête médiévale correcte avec un cadre politique et religieux très riche : la Réforme est l'occasion pour Cromwell de mettre la pression aux papistes et la récente décapitation d'Anne Boleyn fait que tout le monde marchent sur des oeufs avec Henry.

Dissolution parle surtout de religion (ce qui n'est pas une surprise vue la couverture, qui sent bon le collage Photoshop à deux balles). Les moines y sont décrits majoritairement comme des fainéants qui passent leur temps à jouer aux dés entre deux fornications. Ils mangent gras, sont radins et sont presque tous hypocrytes. Que l'on se rassure, les Réformistes ne sont pas mieux dépeints : sous le prétexte de ce refus de l'autorité papale se cache un joug social finalement aussi malfaisant que le catholicisme. C'est d'ailleurs le principal intérêt de ce roman, qui ne brille pas par l'originalité de son récit : comme dans tout bon thriller, les théories des 400 premières pages sont fausses et c'est dans les 100 dernières pages qu'une épiphanie va frapper le héros qui va tout à coup comprendre que c'est le frère Moutarde qui a tué l'abbé Violet dans le jubé en le frappant avec une Bible. Avec juste ce qu'il faut de retournement de situation pour que le lecteur (qui n'avait aucun indice concret) puisse se tromper de coupable.

Le livre était finaliste du prix Elis Peters (et Les Larmes du Diable a obtenu ce même prix). C'est révélateur de son petit côté vanille. Ni raté ni réussi. La course après le feu grégeois était quand même plus palpitante que cette murder-party à tonsure. D'ailleurs, ça me rappelle des souvenirs de jeunesse...

Gromovar en dit du bien.


06/10/09

Darwinia


Robert Charles Wilson possède depuis peu une belle notoriété chez les lecteurs de SF. Philippe a d'ailleurs signé trois billets sur cet auteur, je me devais donc de sortir de mes habitudes livresques pour goûter la saveur du moment en matière de fiction. D'autant que RCW est de Toronto.

Or donc, en 1912, une grande partie de l'Europe disparait pour être remplacée par une faune et une flore inconnue. Passée la stupeur, des expéditions se mettent en branle pour aller à la découverte de cette nouvelle terra incognita. Le plus ironique, c'est que sont les américains, fils d'expatriés européens, qui vont partir coloniser cette nouvelle Europe. Une question est sur toutes les lèvres : pourquoi donc ce nouveau territoire est apparu ?

Un pitch d'exploration, donc, une couverture qui fleure bon l'expédition scientifique, et un titre qui fait référence à une théorie clé de notre monde : j'avais les papilles littéraires plus excitées qu'un gamin dans un magasin de bonbons. Et les premiers chapitres m'ont intrigué, comme il se doit, avec cet énorme mystère qui servait de prétexte au départ pour l'aventure. Quand ont débarqué des chapitres mettant en scène un spirite maudit, je n'ai pas renâclé : pourquoi pas un peu de surnaturel en plus de l'exotisme ? Mais quand l'auteur en est venu à parler de noosphère, d'Ère éclectique et d'épistructure de Turing, le livre a perdu tout son intérêt pour moi.

Entendons nous bien : je n'ai rien contre un peu de mensonge. L'auteur a tout à fait le droit de partir d'une ambiance "expédition en 1920" pour filer vers des choses plus métaphysiques, mais s'il le fait, ça doit être impeccable dans l'écriture et dans le récit pour faire passer la pilule. Et Darwinia est loin d'être réussi : les personnages ne sont pas très fouillés, les sauts dans le récit pas toujours maîtrisés, le télescopage des idées est démotivant... Et l'auteur a des maladresses d'écriture épouvantables (dont notamment un superbe "Le shérif : un méchant." très enfantin).

Bref, je me suis fait violence pour le finir car je voulais savoir de quoi il en retournait. Et la fin a été à la hauteur de ma déconvenue avec un final très peu intéressant. Je vais attendre un peu avant de lire Les Chronolithes pour laisser une deuxième chance au bonhomme.

Le voisin de blog Arutha hésite sur son plaisir de lecture, ce qui ne trompe pas. Efelle est conquis.

03/10/09

Gangs de rue inc.


Vivre à Montréal, c'est entendre assez souvent parler des gangs de rue quand vient le journal télévisé. Une agression, une fusillade à la sortie d'un bar... Ça devient comme un bruit de fond de faits divers. Or en 5 ans de montréalitude, je n'ai jamais croisé une bande de blacks habillés comme des Crips, pas une fois je n'ai vu de mes yeux des jeunes dignes de figurer dans un mauvais clip de rap. Pour moi, le gang de rue était aussi réel que le dahu de mon enfance.

Plusieurs faits expliquent mon inexpérience personnelle avec les gangs de rue montréalais :
- je travaille dans le quartier des affaires (où le racket se pratique plus en costume 3 pièces qu'en streetwear);
- je vis à la bordure de Chinatown (et les triades agissent dans le feutré);
- je ne suis client ni de la drogue ni de la prostitution.
Il est certain que si je résidais à Montréal-Nord (quartier à forte population immigrée), je verrais cette réalité d'un tout autre œil.

Or il se trouve qu'une député indépendantiste de Montréal répondant au nom de Maria Mourani est sociologue criminaliste. Elle a une expérience d'agente en libération conditionnelle et d'éducatrice spécialisée. Autant dire qu'elle connait le terrain. Et cette députée s'intéresse tout particulièrement au gangs de rue. Son premier ouvrage La Face cachée des gangs de rue traitait des gangs montréalais tandis que le présent Gangs de rue inc. porte un regard plus pan-canadien sur le phénomène de la criminalité en bande.

Tout d'abord, quelques chiffres pour vous faire connaître la réalité canadienne/québécoise.
On parle de violence liée à la criminalité, de hausse des meurtres et des agressions et l'on imagine tout de suite que le Canada ressemble à Los Angeles avec des caribous et des moufles en plus. Rien n'est plus faux. En 2007, il s'est produit 594 homicides au Canada. Ramené au 32 millions d'habitants du pays, ça représente un taux de 1,85 homicides pour 100 000 habitants. Pour comparaison, le taux est de 60,8 en Colombie (champion du monde), de 6,2 aux USA et de 0,7 en France. Disons que le Canada s'en tire bien pour le moment.

Les gangs de rue au Canada sont de plusieurs types :
- il y a tout d'abord les Bloods et les Crips, tout comme à Los Angeles. Les Bloods sont habillés en rouge, les Crips en bleu. Si tu es de la mauvaise couleur dans le mauvais territoire, c'est une bonne raison pour te faire tirer dessus. Les gangs montréalais comme Crack Down Posse, Money of Bitches ou Young Master Crew ne sont pas personnellement liés aux gangs originaux des Bloods et des Crips de LA. Il faut plus voir cette appartenance comme des franchises : ils utilisent les mêmes codes, les mêmes valeurs, le même language, mais la prise de décision est locale.
- viennent ensuite les gangs autochtones. Car oui, les autochtones étant pauvres et sans emploi, ils forment le terreau idéal pour le recrutement criminel. La drogue et la prostitution ravagent les réserves et permettent à des gangs comme Indian Posse de vivre en dehors des lois. C'est d'autant plus possible que des problèmes de territorialité existent entre la police fédérale et la police autochtone.
- les Hell's Angels ne sont pas en reste puisqu'ils contrôlent ou engagent des gangs pour faire le sale boulot. Étrangement, le club de motard est notoirement raciste mais il ne dédaigne pas utiliser des gangs écoles de Noirs comme main-d'oeuvre criminelle. Tant que ça rapporte, la couleurs de la peau n'est pas un obstacle aux affaires.
- les gangs d'Amérique centrale (comme la Mara Salvatrucha) forment eux une autre classe et s'annoncent comme la forme de gangs qui va prendre de l'ampleur à l'avenir.

Bien évidemment, quand on pense gangs de rue, on pense tout de suite immigration. Or non seulement les gangs de rue deviennent de plus en plus multiéthniques en incorporant des Blancs, mais de plus ils représentent à peine 1 % des jeunes immigrants. C'est dire s'ils sont ultraminoritaires. L'attrait pour la culture du gang vient de plusieurs facteurs :
- attirance pour les valeurs véhiculées par l'imagerie des gangs (argent, filles, luxe, respect);
- recherche d'une famille de substitution (quand les parents biologiques n'assurent pas leur rôle);
- besoin de protection (quand on devient la cible d'un gang).

Quand les premiers gangs latinos se sont créés à Los Angeles, ils étaient constitués de fils d'immigrants qui avaient décidé de fuir les violences de leur pays d'origine. Quand les USA ont extradé les membres de ces gangs dans leur pays de provenance, ils ont exporté cette mode et renforcé les liens. Les guérilléros de la junte, experts en violence, sont devenus la clef de voute de ces organisations qui sont reparties à l'assaut des USA et du reste des marchés.

La relation entre les gangs de rue et le crime organisé de type mafieux est autant basé sur la coopération que la concurrence. Pour certains, les gangs de rue sont une ligue mineure qui va leur permettre de déboucher sur le crime organisé. Mais dans bien des cas, les territoires des deux mondes s'empiètent et débouche sur des règlements de compte. Toutefois, quand un gang disparait ou est absorbé par un gang concurrent, ça laisse la place à de plus jeunes pour monter leur propre gang.

La prison n'est bien évidemment pas une solution. Non seulement les prisons canadiennes sont obligées de faire en sorte que les Bloods et les Crips ne cohabitent pas dans le même pénitencier, mais en plus les liens qui se tissent entre bandes dans les prisons renforcent les liens à l'extérieur en créant des coalisions souvent temporaires mais efficaces. À l'inverse, les conflits dans la rue pour le contrôle d'un territoire ou d'un marché a des répercussions en prison où les alliances peuvent rapidement basculer.

Le plus dingue, c'est que même l'armée américaine est infiltrée : on a retrouvé des graffitis de gangs notoires en Irak car de membres de gang se sont engagés. L'armée offre une bonne formation pour le combat urbain et donne accès à de nombreux trafics de marchandises. Et puis, pouvoir directement traiter avec les producteurs de pavot sur place, ça n'a pas de prix.

Par bien des aspects, on a l'impression de vivre dans la série télévisée The Shield, avec des gars tatoués, une guerre de gangs permanente et des citoyens ordinaires pris en otages.

Autre truc important : les JO de Vancouver sont très prometteurs pour les gangs. À un tel point que le petit monde interlope est en pleine ébullition pour savoir qui dominera la rue (et donc le marché) quand les touristes seront là. Du coup de nombreuses agressions ont lieu en ce moment dans la ville olympique, et la police semble débordée.

Dans la série "un système pourri", si un trafiquant déclare ses revenus illégaux aux impôts canadiens, ces derniers ne diront rien à la police. Tant que le gars paye ses taxes, ils n'ont aucune raison de le dénoncer. Génial, non ?

Le livre n'est pas exempt de défaut : sur-utilisation du point d'exclamation qui ne donne pas l'impression de lire un livre de sociologie mais un pamphlet, mauvaise présentation des chiffres (un tableau vaut mieux que de longues énumérations) et surtout de très nombreuses redites qui finissent par lasser. C'est à croire que l'éditeur n'a pas lu le texte.

Mais Maria Mourani offre un tour d'horizon saisissant et fait un constat réaliste du problème en apportant des pistes de solution (plus de prévention, moins de profilage racial, un vrai contrôle des armes à feu, une interdiction de la prostitution institutionnelle de Montréal où 80% des salons de danseuses sont contrôlés par le crime...)

Au début, on a l'impression que se sont des jeunes qui jouent aux gangsters en imitant ce qu'ils voient dans les clips de rap ou dans GTA. C'est vrai qu'il y a un côté ridicule à les voir singer les gangs de LA alors qu'ils habitent au Québec. Sauf que ce n'est pas juste une mode vestimentaire : cette violence est en train de miner des communautés et les gens comme moi qui ne sont pas confrontés à cette réalité ont tendance à sous-estimer le phénomène. Surtout quand on voit qu'ils recrutent des gamins dès l'âge de 7 ans et qu'ils mettent des fillettes sur le trottoir sans état d'âme.