08/07/09

Patrick Kenzie & Angie Gennaro


Comme pas mal de monde, j'ai découvert le nom de Dennis Lehane quand Clint Eastwood a réalisé Mystic River. Qu'est-ce que c'est bon d'avoir mal à l'âme, des fois. L'horreur de l'enfance déchue, un leitmotiv chez Lehane qui a travaillé comme assistant social, ceci expliquant cela. Mais je n'avais pas lu le livre.

En regardant Gone, Baby Gone (une horrible histoire d'enlèvement d'enfant, tiens donc) et en revoyant le nom de Dennis Lehane, je m'étais dit que cet auteur de polar était décidément à lire. Mais mes différentes piles à lire sont déjà si hautes.

C'est en découvrant que Dennis Lehane avait écrit plusieurs épisodes et fait une apparition dans The Wire que me suis décidé à attaquer sa petite saga mettant en scène deux détectives privés de Boston. Ces deux héros ont pour nom Patrick Kenzie et Angie Gennaro.

La narration est assurée par Patrick, un garçon plein d'humour qui s'est associé avec une amie d'enfance, Angie, avec qui il a connu une seule et unique nuit d'amour il y a longtemps. Leur association fonctionne bien : ils ont un bureau dans le clocher d'une église. Ils ont toutefois une vie privée en dents de scie : Patrick court un peu la gueuse tandis qu'Angie est mariée à un alcoolo qui la cogne. Pour ne rien arranger, le mari n'est nul autre que l'ancien meilleur ami de Patrick. Cette situation de départ va bien sûr évoluer au fil des romans, et ce côté sentimental des deux détectives est très plaisant à suivre. Car ils ont tous deux une vie rock'n'roll à cause des enquêtes merdiques qu'ils font. Ça finit par déteindre sur eux.

Leur grande qualité, c'est leur réseau social. Je ne parle pas de Facebook, mais d'amitiés ou de connaissances bien réelles. Pat et Angie on grandit ensemble dans un quartier pauvre de Boston, il y bosse encore et y connaisse du monde. La famille d'Angie (dont on entend finalement peu parler) est mafieuse, le père de Patrick est un pompier irlandais bien trempé. Les suspects sont donc parfois des gars qu'ils ont connus au jardin d'enfants. Et puis il y a Bubba, une sorte de brute étrange qui leur sert d'ami, de fournisseur, de garde du corps, de porte-flingue... Même si le personnage est sympathique dans sa sociopathie, il est un peu irréel dans les romans. Il ressemble plus à un personnage de film d'action qu'aux autres habitants du Boston que l'on retrouve dans les romans de Lehane.

Les enquêtes ? Mettre la main sur des papiers sensibles pour le compte d'un politicien, trouver l'auteur de plusieurs lettres anonymes, retrouver une personne disparue en lien avec une secte, chercher à résoudre un kidnapping... C'est assez varié. Pat et Angie ne lâchent pas le morceau, ne respectent pas nécessairement la loi, se moquent beaucoup l'un de l'autre et essayent de rester vivants malgré les traquenards. Ce ne sont pas des enquêtes "réalistes" dans le sens où elles sont trop peu routinières pour représenter la vraie vie d'un couple de privés, mais elles présentent Boston sous un angle particulièrement dur. La misère des quartiers fait mal : les gens font de mauvais choix, reproduisent des schémas qui ont déjà conduit à l'échec... Et comme Pat et Angie ont en plus leurs propres problèmes, c'est tout sauf du Magnum P.I. (malgré tout le respect que je dois à Tom Selleck) sans pour autant verser dans le Nestor Burma nord-américain.

Bref, si vous voulez visiter Boston en passant par des quartiers où les maisons ne sont pas entretenues, où les bars sont réellement mal famés, où un mec pose des mines dans son appartement pour protéger son trésor de guerre... alors les 5 romans qui mettent en avant Patrick Kenzie & Angie Gennaro sont pour vous. Mais vous êtes prévenus : pas question d'enquêter sur des maris volages, vous allez avoir les mains sales.

Après Baltimore, Boston est une autre ville que j'ai aimée détester.

1- Un dernier verre avant la guerre
2- Ténèbres, prenez-moi la main
3- Sacré
4- Gone, baby gone
5- Prières pour la pluie

01/07/09

Fantasy Bingo


C'est l'été. Hugin & Munin ne voudraient pas que vous vous ennuyiez sur la plage et vous proposent donc un jeu de l'été : Fantasy Bingo.

Les règles : tandis que vous lisez votre saga fantasy préférée, cochez la carte de bingo ci-dessus à chaque fois que vous croisez la situation décrite. Si vous remplissez une ligne, une colonne ou une diagonale, vous devez hurler "Bingo !" et ce, que vous soyez à Punta Cana avec un coktail, dans le wagon numéro 6 de la ligne B du RER ou dans la salle d'attente de votre dentiste. Pour finir, merci de laisser un commentaire en indiquant la séquence de clichés et le livre concerné.

Bonnes vacances !

Peste - Chuck Palahniuk


Ceci est un détournement de billet.
Philippe avait écrit un billet sur Peste le 19 mars 2008.
Je viens de terminer la version Poche du livre. J'ai donc relu la critique de Philippe avant d'écrire la mienne... et je me suis rendu compte qu'il avait tout dit et que j'étais totalement d'accord avec son point de vue. Alors je me permets de faire remonter ce billet plutôt que de faire une redite.

Cédric






Depuis que Cédric m'a fait découvrir Chuck Palahniuk en me disant que ses bouquins étaient d'excellentes lectures et des inspis en or pour Unknown Armies, je suis attentif à ce que publie le bonhomme. J'avais critiqué A l'estomac sur ce blog, et, quand Peste est sorti, c'est tout naturellement que je me suis précipité dessus. En prévoyant quand même d'avoir cette fois-ci une bassine où vomir à portée de mains.



Peste est la (fausse) biographie orale de Buster "Rant" Casey, composée à partir des recueils des témoignages de tous ceux qui l'ont cotoyé. Concrètement, le texte est formé d'un choeur de paragraphes enchevêtrés donnant chacun la parole à un personnage. Chaque chapitre forme un fil directeur, et au sein de chaque chapitre les paragraphes attribués à un personnage se suivent tout en formant une sorte de contrepoint aux interventions des autres. Ce puzzle peut paraître bizarre, mais il est très bien maîtrisé et la forme du roman est plus accessible que l'enchaînement des nouvelles de A l'estomac.


Puisqu'il s'agit d'une biographie, Peste décrit la naissance, la vie, la mort et la vie posthume de Rant Casey. Le fil de celle-ci est présentée dès la 3e page, par le biais du père de Rant alors qu'il est en route pour aller chercher le corps de son fils. Rant est le fruit du viol de sa mère, grandit dans un trou paumé du nom (approprié) de Middletown, gagne la ville, rejoint une secte de chauffards nocturnes, devient le vecteur d'une pandémie, meurt dans un accident de voiture en direct à la télé, et devient une icône de la jeunesse.


Dans le récit de la jeunesse campagnarde de Rant, on retrouve le Chuck des précédents livres : anecdotes et faits divers émaillent un récit peuplé de rebondissements surprenants et de personnages déjantés. Le microcosme de Middletown donne évidemment l'occasion de critiquer certains travers de la société américaine, mais cette vision sociale est moins prédominante que dans A l'estomac. Rant enfant est déjà sérieusement barré : piqué par une araignée dans son enfance, il devient accro au poison et passe son temps à fourrer ses membres dans tous les trous, tanières, crevasses, qu'il peut trouver. Il récolte quantité de morsures et maladies, dont la rage, dont il devient porteur sain et qu'il refile à toute la ville. Car Rant est populaire et, ado, sait reconnaître toutes les femmes de la ville rien qu'en reniflant leurs serviettes hygiéniques usagées. Car s'il est moins trash que A l'estomac, Peste reste quand même assez cru, et on retrouve ces références constantes aux sécretions corporelles (urine, salive, sueur, sperme, sang, mucus, etc.). Chuck conduit sur le corps de ses personnages les mêmes outrages que sur la société qu'il dépeint, en en exposant les tripes et viscères.


Après cette 1e partie bien déjantée où l'on retrouve la patte de l'écrivain, on suit Rant dans son exode rural et sa découverte de la grande ville. Et là, surprise, on découvre que l'on est dans un bouquin d'anticipation (pour éviter le terme cyberpunk). Les gens ont des cablages neuronaux qui leur permettent de se passer des "transferts", la population est séparée en diurnes / nocturnes, et Rant rejoint des adeptes du crashing, un loisir consistant décorer sa bagnole selon un thème donné à l'avance pour aller emboutir les voitures des autres participants. Entre les digressions anthropologiques sur la nature cathartique de ce passe-temps et la perte de la focalisation sur le personnage de Rant, cette partie m'a moins convaincue que le premier tiers du livre.



Le récit ne s'achève pas avec la mort de Rant, et acquiert bien au contraire une nouvelle dimension, et, pour la première fois à ma connaissance chez Palahniuk, une connotation franchement fantastique. Ce développement m'a pris complètement par surprise, et je n'en dis donc pas plus pour ne pas gâcher le plaisir. Disons simplement que si la 1e partie du bouquin offre des pistes pour des personnages et situations "street-level" dans UA (Rant pourrait pratiquer une variante de l'epideromancie qui utilise maladies et poisons pour se mutiler), la fin est complètement "cosmic-level", avec Avatars en quête d'Immortalité, Cabales et Rituels prêts-à-l'emploi.



Au final, s'il ne s'agit pas du bouquin le plus réussi de l'auteur, Peste reste une très bonne lecture et une inspiration en or pour une campagne toute prête à servir chaud à une table de joueurs d'Unknown Armies. Vous pouvez déguster, la sauce à la merde est moins relevée que la dernière fois.

Woah, j'ai signé deux billets en 2008, il va falloir que je modère mes ardeurs...

29/06/09

Tigre et Dragon


Wang Dulu a écrit cette romance wuxia dans les années 30.
Elle est devenue célèbre pour les gens comme moi quand Ang Lee a réalisé le film du même nom.
Tigre et Dragon : des hommes qui bondissent sur des toits ou qui tiennent en équilibre sur des bambous qui ploient lentement.
J'ai donc attaqué la lecture de ces deux livres avec une vive avidité : j'avais envie de lire une histoire aussi poétique que le film qui m'avait introduit au wu xia pian.
Comme d'habitude, ma déconvenue est à la hauteur des mes attentes.

Or donc, dans la Chine d'autrefois, un vieux maître de gonfu très sévère interdit à ses disciples de convoiter la femme d'un autre. Mais l'un des disciples se laisse tenter. Le maître se fache et le tue. Le fils du disciple réside un temps avec le vieux maître, mais finit par partir car il est maltraité. Il s'enfuit en se faisant une promesse : il va devenir un grand adepte des arts martiaux et reveneir venger son père.

Bon, c'est de la littérature populaire, datée qui plus est, et issue d'une culture qui m'est étrangère. Mais ma lecture a été douleureuse. Évidemment, les personnages portent des noms assez semblables et difficilement prononçables, du coup je ne savais jamais qui était qui par rapport à qui. Surtout que beaucoup ont des surnoms en plus : "Le Bodhisattva au visage d'or" ou "le Dragon qui aspire l'eau". À la fin du livre, les noms des 115 protagonistes sont récapitulés, mais c'est quand même galère.

Ensuite, il ne se passe pas grand chose. Disons que c'est toujours la même chose. Le héros (Petite Grue) passe deux heures à se demander si son gonfu est plus fort que celui de son prochain. Il hésite, mais finalement, il se dit qu'il va facilement lui casser la gueule. Manque de pot, ça foire, et il fuit le combat... et là il rencontre un nouvel adversaire.

Heureusement, à un moment, il devient super balèze car il rencontre un maître qui lui apprend ses techniques secrètes. Et là, badaboum, Petite Grue peut enfin casser la gueule à tout le monde sans passer par l'interminable discours intérieur et l'incontournable scène de fuite. Il remplace donc ses hésitations par des états d'âme amoureux ou moraux.

Le monde de la chevalerie décrit est entièrement basé sur la réputation : "Si je perds, la honte va rejaillir sur mon école et mon maître". Du coup les personnages passent beaucoup de temps à essayer de se situer dans la pyramide de puissance des adeptes des arts martiaux. Poigne de Fer est plus fort qu'Hirondelle du Printemps qui se pense plus fort que Poigne de Fer. Là dessus, vous pouvez rajouter des alliances qui durent 10 pages : deux clans s'unissent pour casser la gueule à un chevalier, mais finalement s'embrouillent, du coup ils sont adversaires, mais redeviennent alliers autour d'un bon verre d'alcool.

Et tous ces types passent leur temps à changer de région. C'est normal, ils sont tous soit garde du corps, soit voleur de grand chemin, soit chevalier errant. Mais c'est insupportable : ils sont toujours en train de galoper ou de vadrouiller entre deux régions pour rencontrer tel maître mystérieux ou tel allier martial. Et comme ils fuient dès qu'ils perdent un combat pour aller se cacher dans la région d'à côté, l'auteur passe son temps à raconter comment Lance de Bambou a traversé les montagnes du bout du monde pour se faire agresser par des voleurs, en blesser 4 et finalement fuir devant leur nombre.

Évidemment, il y a de la romance. Petite Grue est amoureux de la petite-fille du vieux maître qu'il veut tuer. C'est peut être le truc le plus réussi de l'histoire : ils sont embringués chacun dans des histoires de fidélité, de piété et de promesse, c'est une vraie histoire d'amour impossible. Mais là encore, ça pinaille pendant des plombes à grand coup d'incompréhension mutuelle : dès qu'ils pourraient s'expliquer, il y a un combat, l'un des deux fuit et laisse l'autre avec une fausse impression.

Il faut rajouter à ça un caractère très versatile des personnages. Les gars changent d'avis toutes les 3 pages. "Je vais le tuer". "Non, je vais l'adopter." "Plutôt, je vais le marier avec ma fille." "Laisse tomber, je vais me battre avec lui." "Ah ben non, je vais envoyer mes disciples." "Laisse faire, je vais m'allier avec le premier venu pour lui foutre sur la gueule." "Non, je vais me sacrifier, je vais l'affronter moi-même." "Ouille, il est fort, je vais aller visiter la région voisine." "Merde, il me poursuit, le con. Je vais essayer de m'humilier et lui demander de m'épargner." "Oh et puis merde, on va se battres à l'ancienne." Ad nauseum.

Le style de Wang Dulu est de plus loin d'être transcendant : il décrit les combats avec un rare manque d'imagination et de chorégraphie. Et comme les combats se suivent et se ressemblent, c'est très vite lassant.

Après 2 livres (soit plus de 1 000 pages) je ne trouve absolument pas le moindre rapport avec le film Tigre et Dragon. Je wikipède donc en anglais et découvre que la saga s'étale en fait sur 5 volumes. Les volumes qui ont inspiré le film sont ceux qui viennent après mon expérience. Et je ne me sens pas le courage de me fader encore 1 500 pages aussi répétitives.

J'ai aussi Au bord de l'eau et Les trois royaumes dans ma pile à lire, mais là je ne me sens pas le courage d'enchaîner tout de suite sur d'autres chinoiseries.

Ceci dit, j'imagine aisément qu'un lecteur chinois qui lit Les trois mousquetaires, Vingt ans après et Le Vicomte de Bragelonne doit se dire que c'est bien bavard, que l'auteur s'écoute écrire et que tout ceci est bien démodé.

28/06/09

La Route


Une nuit de lecture. De courts paragraphes sans chapitre. Des dialogues sans tiret ni guillemet. Un livre sans intrigue mais pas sans intérêt. Oh non.

Un père et son fils marchent en poussant un caddie de supermarché qui contient tout ce qu'ils possèdent. Le monde n'est plus monde. Des cendres recouvrent tout. Les arbres sont morts. Il faut fouiller pour trouver une vieille boite de conserve ou quelques grains de céréales dans un champ. Les autres survivants sont potentiellement des assassins ou canibales, alors chaque rencontre est tendue, arme à la main. Un père et son fils donc. Un père qui essaye de faire en sorte que son gamin soit fort et apprenne à survivre. Un fils qui est assez grand et assez désenchanté pour comprendre quand son père lui ment.

Quand un auteur aussi "classique" que Cormac McCarthy s'attaque au post-apo, ça ne donne pas un roman de SF. Ça donne plutôt un livre noir débarassé de plein de choses : pas d'explication sur l'origine de la catastrophe, très peu d'éléments biographiques sur les personnages, pas d'enjeu autre que la survie au quotidien des personnages... Et toutes ces choses qui manquent par rapport aux autres bouquins post-apo, ça laisse place au lien entre le père et le fils et à la description méthodique du système D de la survie. On sait dès le départ qu'il ne peut pas y avoir de happy end, la cavalerie ne viendra pas les sauver. C'est juste un instantané dans la vie de deux survivants, tout comme Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne raconte une journée au goulag et les multiples magouilles que doit faire Ivan pour vivre, tout simplement.

La bande-annonce du film à venir m'enchante et me fait peur. Viggo Mortensen fait des choix intelligents, je sais qu'il va superbement camper le rôle du père. Là où je prends peur, c'est que le livre en lui-même ne contient pas assez de matière pour faire un film commercial. Il faut ajouter encore plus de danger, de pathos et de belles scènes à effets spéciaux pour qu'il soit vendable. Le syndrôme Je suis une légende me fait craindre le pire. En lisant La Route, j'avais en tête les images du film Stalker d'Andrei Tarkovsky, ce noir et blanc oppressant, ce décor hostile. La Route mérite ce genre de réalisation et non celle d'un clip de MTV.

23/06/09

La trilogie berlinoise


La trilogie berlinoise
n'a rien à voir avec les trois albums de David Bowie sortis entre 77 et 79 avec Brian Eno. Non. Ce sont trois romans noirs se déroulant à Berlin entre 1936 et 1947 et mettant en scène un détective privé nommé Bernhard Gunther. Bernie n'est pas nazi : c'est un ex-flic de la Kripo (police criminelle) qui a claqué sa démission quand le Parti a commencé à faire du ménage dans l'administration. Il savait que tôt ou tard, il ferait partie des exclus du système. Alors plutôt que de finir en camp pour avoir refusé d'obéïr à des ordres devenus odieux, Bernie devient détective privé. Son gagne-pain ? Les familles juives qui l'engagent pour retrouver un mari ou un frère qui a disparu du jour au lendemain. Bernie refuse les histoires de divorce : c'est trop dangereux. Bernie boit. Bernie se laisse séduire par des femmes fatales ressemblant à Lilly Marleen et donc à Marlène Dietrich. Bernie accepte des enquêtes dangereuses, car il faut bien vivre.

Dans L'été de cristal, Bernie accepte de chercher un collier de diamants qui a disparu d'un coffre-fort dans une maison incendiée où deux corps ont été retrouvés. C'est l'été 1936, Berlin accueille les jeux olymopiques et tente de faire croire au reste de l'Europe qu'elle est fréquentable.

Dans La pâle figure, Bernie fait la chasse à un maître-chanteur pour le compte d'une veuve qui a peur que l'homosexualité de son fils ne devienne un scandale publique. Mais dans ce Berlin de 1938 rôde également un tueur en série aux motivations étranges. L'Allemagne et les Sudètes sont sur le point d'exploser, l'Europe retient son souffle.

Un requiem allemand se déroule toujours à Berlin, mais en 1947. Bernie a survécu à la guerre, mais au prix de blessures autant physiques que morales. Il survit dans les décombres de Berlin en exploitant les possibilités qu'offrent les différentes zones britaniques, françaises, américaines et russes. Et quand une vieille connaissance est accusée de meurtre, Bernie reprend du service dans un décor post-apocalyptique.

Bon, je dois l'avouer, l'hostilité de Bernie envers le régime nazi m'a un peu repoussé au début. Non pas que je prétende que tous les Allemands de l'époque étaient des SS, mais ma dernière lecture allemande était Les Bienveillantes, aussi j'avais une vision très... malsaine. Du coup, je trouvais la posture démocrate de Bernie un peu facile, comme si l'auteur cherchait à en faire un type bien parmi des millions de connards pour faire plaisir au lecteur. Car Bernie critique ouvertement le régime en place, il n'hésite pas à balancer des vannes sur les nazis sans devoir en payer le prix. Personne ne le dénonce à la Kommandantur, il reste ce type libre qui pense sincèrement que son pays perd pied. Du coup, forcément, les salauds sont les nazis, les adhérents du Parti... Mais la noirceur générale de la trilogie a fini par gommer cette impression. Bernie n'est pas un chevalier blanc pourfandant les ténèbres nazies : c'est finalement un homme assez gris qui ne se révolte pas. Sa démission de la Kripo n'est pas tant une rebellion qu'une fuite.

Les enquêtes de Bernie sont un modèle du genre : un peu d'argent pour les indics afin de collecter des tuyaux, fréquentation de la pègre quand c'est nécessaire, opération coup de poing quand le récit devient trop mou, femmes mystérieuses qui couchent aussi facilement qu'elles se barrent, révélation de dernière minute pour surprendre le lecteur. C'est hammettien au possible, le cynisme de Bernie valant bien celui de Sam Spade. Le décor allemand et la politique nationale-socialiste donne des impressions de monde sur le point de basculer, c'est d'autant plus inévitable que le lecteur sait que ça ne va pas bien se passer dès 1939. Bernie rame à contre-courant tandis que la masse ne fait que suivre les ordres. Les grands de ce monde (Goering, Himmler...) renforcent le côté ignoble : le Parti ne se laisse jamais inquiéter. Le roman qui se déroule en 1947 brosse un portrait peu flatteur des autres nations et relativise beaucoup l'ignominie en en faisant un trait de caractère plus européen qu'allemand.

Bref, le roman noir berlinois d'avant et d'après guerre, c'est profond et intense. C'est solennel comme un film de Claude Lanzmann, mais ludique comme un roman de Chandler. Une lecture de plus de 800 pages qui laisse un drôle de goût en bouche, entre amertume berlinoise et plaisir du polar. L'auteur, Philip Kerr, est Écossais. En plus d'écrire des romans noirs avec des tickets de rationnements et des pogroms, il écrit des histoires pour enfants (Les enfants de la lampe magique). Quelque part, je comprends qu'il ait besoin de cette double écriture, entre horreur adulte et magie de l'enfance.

Les enquêtes de Bernie continuent dans La mort, entre autres.

19/06/09

Let the right one in


Je sais que ça fait prétentieux comme affirmation, mais tant pis.
Je viens de voir le meilleur film de vampire de ma vie.

Je ne sais pas quand le vampirisme est devenu tendance dans les librairies, à la télévision et au cinéma, mais c'est l'overdose. C'est le truc du moment. C'est ce qui se fait de mieux. Un été, c'est la lambada. Un jour, c'est les pin's. Le lendemain, c'est Harry Potter. Là, c'est les vampires. Matin, midi et soir : vampire. Vampire pour ado (genre "Le journal intime d'un vampire"), vampire pour mormons (Twilight), vampire pour geeks (True Blood)... Mes lectures d'Ann Rice me font passer pour un vieux con.

Le film que je viens de visionner se nomme Låt den rätte komma in. Il raconte la vie d'un jeune blondinet tout fragile qui se fait violenter à l'école par ses petits camarades. Il rêve de se venger, mais manque de confiance en soi. Un soir, une nouvelle voisine débarque en taxi. Elle est accompagnée par un adulte. Ils calfeutrent les fenêtres. Le gamin et la gamine vont apprendre à s'apprivoiser comme le petit prince et le renard.

Pourquoi c'est le film le plus mieux ?
Pas de glamour. C'est pas la fascination, le vampirisme érotique. C'est tantôt sordide, tantôt attendrissant. La fillette qui incarne le vampire est géniale d'étrangeté. Il y a bien évidemment le décor suédois, entre neige et vide. Ça change des nuits urbaines et des boites de nuit qui diffusent de la cold wave ou du Marilyn Manson. C'est aussi rempli de non-dits entre les personnages. C'est tout simplement humain. Et il y a aussi les effets spéciaux : juste ce qu'il faut, rien de trop. Quelques adultes, mais c'est essentiellement une histoire d'écolier mal dans sa peau. La chasse est très réaliste, avec des histoires de voisinnage normales au possible.

On utilise souvent le cliché marketing : "C'est une histoire d'amour". En voilà un film qui peut prétendre à cette définition dans ce qu'elle a de moins racoleuse. Je suis très loin d'être sensible au romantisme fiévreux, pourtant ce film m'a fait palpiter. Parce qu'on s'identifie aisément à ce gamin élevé par une mère divorcée, parce que sa maladresse émotive est touchante.

Allez, hop, regardez donc la bande-annonce.

Pour finir, c'est tiré d'un bouquin suédois que je vais m'empresser de lire. Et un remake US est en cours de tournage (ce qui devrait être interdit par l'ONU).

Bref, le vampirisme suédois, c'est encore plus efficace que celui d'Hollywood. C'est l'effet Millénium + l'effet vampire.

17/06/09

Les Larmes du Diable


Le polar historique offre un large choix.
Nombreux sont les copieurs du Nom de la Rose, surtout en ce moment où les secrets templiers des derniers alchimistes cathares à propos du treizième apotre franc-maçon qui avait prédi la mort de Giscard d'Estaing bien avant tout le monde font la joie des tiroirs-caisses des libraires.

Ne me demandez pas pourquoi Les Larmes du Diable et pas un autre, le choix est irrationnel au possible. Disons juste que l'auteur, C. J. Sansom, était avocat avant de se lancer dans l'écriture à plein temps. Précisons aussi que ce volume est la suite d'une précédente enquête intitulée Dissolution (que je n'ai pas lue). De ce que j'ai compris des allusions au premier roman, le héros était le même et avait mené l'enquête dans un monastère. Quand je vous disais qu'ils copient tous Umberto Eco.

Les Larmes du Diable se déroule pendant le règne de la famille Tudor. Le roi Henry collectionne les épouses sans avoir de fils. Le papisme est une maladie mortelle. Londres sent la pisse. La Tamise charrie des cadavres. Bref, c'est la fête. Cromwell oblige un petit avocat bossu (c'est le héros) à partir à la poursuite de la formule du feu grégeois. Cromwell compte sur cette petite merveille alchimique pour sauver sa peau tandis que le roi est sur le point de le congédier. Quoi de mieux qu'une arme secrète capable de réduire en cendres les flottes françaises et espagnoles pour se faire bien voir d'Henry ? Et comme une intrigue ne suffit pas, le héros est aussi pris dans une affaire de meurtre dans laquelle il défend la présumée coupable qui refuse de parler.

La vision sombre et glauque du Londres du XVIIe de l'auteur est succulente. Ça magouille, ça conspire, ça fourberise : c'est un délice. Le regard du héros par le prisme juridique est appréciable : le droit de l'époque est un morceau de choix en matière de saloperie et de corruption. La quête du feu grégeois est une idée intéressante car c'est un secret historique crédible pour une fois. J'ai d'ailleurs appris depuis que la formule avait été redécouverte en 1759 mais que Louis XV avait trouvé cette arme trop monstrueuse et avait donc accordé une rente élevée à son redécouvreur pour qu'il se taise.

Là où j'ai un bémol, c'est sur le déroulement de l'histoire. Le héros (secondé par un personnage d'origine juive répondant au nom de Barak) passe beaucoup de temps à se promener entre deux rendez-vous, revient voir 3 ou 4 fois le même témoin, avance à saut de puce dans l'intrigue... Ça manque de dynamisme. De plus, le téléscopage des deux intrigues n'aide pas à rendre le récit très intense. On se moque un peu de la destinée d'une prisonnière muette quand l'idée d'armer la flotte anglaise de feu grégeois menace l'équilibre de l'Europe. De plus je trouve que le personnage de Cromwell est très décevant : c'est un donneur d'ordre sans relief, ça manque de grandeur. À noter aussi la scène d'empoisonnement la plus prévisible de l'histoire de la littérature : l'un des méchants propose gratuitement de dévoiler son plan machiavélique aux gentils tout en leur offrant du vin, qu'il ne peut malheureusement pas boire, lui. Consternant.

Mais au final, un héros faible, pas spécialement intelligent, ça fait du bien. Londres est un cloaque très riche qui fourmille de décors et de situations intéressantes. Dommage que l'auteur ne brosse pas un portrait plus appuyé de la cité et de ses habitants, c'est frustrant.

Par contre, l'éternel moine apothicaire qui sait tout : je n'en peux plus. Depuis frère Severinius dans le NdlR ("Frère Béranger est inversé dans biens des domaines..."), je trouve que ses clones sont insupportables. Je déteste quand on fait du CSI: Dark Ages systématique.

10/06/09

Dieu et nous seuls pouvons


C'est mon premier Michel Folco.
Ses bouquins m'ont toujours fait une drôle d'impression en librairie entre des couvertures et des titres pas très inspirants.
Mais bon, Madame avait acheté ce livre, et en lisant le 4ème de couv', je découvre que c'est une histoire de bourreau. Et j'aime les histoires de bourreau. Le pain qu'on retourne dans la boulangerie. Les hautes et les basses oeuvres... Miam.

Or donc, il y a bien longtemps (XVIIème sicèle), un patelin dirigé par un noble (comme il se doit) est à la recherche d'un bourrel pour tuer proprement un horrible assassin. Et comme personne ne veut faire la sale besogne, on choisit de gracier un pauvre condamné à la galère s'il accepte de massacrer son prochain. Mais ce bourreau d'occasion est un jeune homme un brin incapable qui a le don de se fourrer dans des ennuis pas possibles. Sans le savoir, il va donner naissance à une lignée de bourreaux portant son nom.

Dès le départ, j'ai eu comme une impression de déjà-vu. Le héros a eu le nez croqué et se fabrique donc un faux nez en bois. Ça faisait résonner en moi quelque chose. Et puis quand au bout de 100 pages, il a donné son nom complet (Justinien Trouvé), un déclic c'est fait dans ma petite tête : je connaissais bien cette histoire, puisque c'est celle de Justien Trouvé ou le bâtard de Dieu, un film de 1993 que Michel Folco à co-scénariser. Je me souvenais même des images du film qui étaient parues dans un reportage spécial dans un numéro d'Okapi (aaaaah, souvenir...). Un film qui met en scène le très grand acteur qu'est Bernard-Pierre Donnadieu dans le rôle de papa Martin et Ticky Holgado dans celui du geôlier avaricieux.


L'histoire est délicieusement sordide. C'est une vision du monde médiéval qui pue la boue, le bran et la vilénie. Les personnages sont mesquins, roublards et le destin de Justinien Trouvé est un drôle de drame. Il trouve à la fois le moyen de se perdre et de se retrouver en devenant bourreau, c'est délicieux. Le seul hic, c'est que la vie narrée de Justinien ne dure que 150 pages. Ensuite, on parle de ses descendants au début du XXème siècle. C'est dommage, car le personnage de Justinien Trouvé est tellement intéressant qu'on voudrait que le récit ne se contente pas de raconter sa première journée de bourreau. On a envie de le voir estourbir d'autres brigons, de pendre des voleurs ou d'écarteler des meurtriers tout en abusant de ses privilèges de fonctionnaire pour diminuer la solitude de paria de la vie de bourreau. Mais la lignée des bourreaux est haute en couleurs et très agréable à suivre dans les 150 dernières pages. Un roman par bourreau aurait été une bonne idée, une sorte de fresque historique à travers les yeux des bourreaux.

Une très bonne surprise, donc. Une madeleine de Proust de plus.
Pas par nostalgie de Guillotin, hein.

05/06/09

La danseuse de Mao


J'avais déjà parlé des enquêtes de l'inspecteur Chen dans un billet précédent. Un nouveau roman de Qiu Xiaolong est disponible au format poche. Lire La danseuse de Mao a été ma manière à moi de fêter les 20 ans de Tien'anmen.

Chaque enquête de l'inspecteur Chen suit le même canevas : pression politique, aide désintéressée des proches de Chen, agonie d'une histoire d'amour impossible, repas détaillé sdans les gargottes de Shangaï, citations de poésie, vie quotidienne réaliste... Et ce volume est scrupuleusement identique aux précédents. Chez bien des auteurs, cette reproduction à l'identique me ferait hurler de colère. Pourtant, je n'arrive pas à faire ce reproche à Qiu Xialong. Sans doute parce qu'il nous dépeint un univers trop méconnu. Sa Chine des années 90 est d'une richesse incroyable, il a le don de faire à la fois du polar et une coupe transversale de la société chinoise.

Cette enquête se concentre sur une lignée de femmes au destin tragique. La grand-mère a dansé avec le président Mao. La fille a été persécuté. La petite-fille hante un vieux manoir. C'est l'occasion pour l'auteur de parler du maoïsme et de l'obsession que Mao avait pour les femmes. Car si l'intrigue principale se déroule dans les 90's, les fantômes du communisme d'antan sont toujours là. À un moment, j'ai eu peur qu'il verse dans la facilité de faire un Da Vinci Code à la chinoise avec un secret renversant, une révélation fracassante. Mais Qiu Xialong est trop fin lettré pour jouer la surenchère. Il construit patiemment son petit théâtre des âmes dans un Shangaï en mutation.


L'inconnu de Tien'anmen