10/08/2020

Le Septième Templier

 

J'ai un péché-mignon : chaque été, je lis un thriller ésotérique en ricanant tout du long. Ma femme m'entend pester pendant ma lecture puis s'esclaffe quand je lui raconte en détail l'imbécilité de l'intrigue et de la narration. Il faut dire que mon épouse a de l'avance : elle a un jour lu un livre sur des hommes de Néandertal télépathes poursuivis par des agents du FBI ou de la CIA, j'ai depuis beaucoup de mal à dépasser ce niveau de crétinisme littéraire.

Giacometti et Ravenne sont deux auteurs membres de la franc-maçonnerie qui mettent en scène Antoine Marcas, un commissaire de police travaillant à l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. Il est bien évidemment franc-maçon car c'est là-dessus que réside tout le sel de la série : nous raconter des histoires inspirées par la réalité franc-mac.

Dans cette enquête (la 8e d'une série de 12, il se peut donc que j'ai manqué des subtilités), Marcas est en train de visiter des ruines nazis (oui, oui, ça part bien) quand il est appelé sur son téléphone portable par un homme mystérieux qui lui donne du "frère" (ce qui sous-entend qu'il est lui aussi initié) et lui confie une énigme avant de mourir et même de se faire décapiter. Marcas va bien évidemment remonter la piste et tenter de résoudre le jeu de piste qui mène bien évidemment au trésor des templiers. Rien que ça. Mais comme c'est un peu basique, comme intrigue, les auteurs vont ajouter deux fils narratifs : les derniers jours de l'ordre des templiers en 1307 (avec tortures, complots royaux et tout le tintouin) et surtout un complot financier touchant le Vatican de nos jours. Et le récit va sans arrêt sauter d'une intrigue à l'autre, avec des cliffhangers  de dingue du genre "Et là Bidule vit le visage de l'Assassin (mais on vous dira pas son nom pour vous obliger à lire le prochaine chapitre... mais d'abord vous devrez vous taper deux autres chapitres : un sur le pape et un autre sur Nogaret)". Le récit vous ment pour ménager ses effets putassiers : le pape est ainsi victime d'un attentat. On nous tient en haleine sur son état de santé, on finit bien évidemment un chapitre sur un "Alors, est-il mort ?" qui n'aura pas de réponse avant 3 chapitres... Tout ça pour apprendre qu'en fait, il portait un gilet pare-balles.

L'intrigue médiévale avec les Templiers, je l'ai trouvée particulièrement ronflante. Ce sont des choses qui ont été mille fois racontées, le coup des sept templiers qui échappent au coup de filet royal. Mais c'est documenté, donc on peut balancer plein d'infos qui font vraies, c'est important pour ancrer le récit dans le vrai et l'historique.

L'intrigue papale est ridicule : le complot est nul (en fait, c'est le pape lui-même qui a commandité son faux assassinat pour donner un coup de fouet à la foi mondiale), les moyens technologiques sont dignes d'un épisode de CSI ("j'ai modifié le code de la base de données" étant une explication passe-partout). On est sensé croire à des machinations folles, mais c'est vraiment de la petite politique à deux balles. Et puis, le pape n'est jamais nommé car on ne peut pas dire explicitement que c'est Benoit XVI, ça la foutrait mal de prétendre qu'il est machiavélique. Alors c'est un pape évanescent, sans relief, dont on se moque totalement puisqu'il n'existe pas vraiment. Cette intrigue ne sert qu'à incorporer du Vatican bien racoleur.

Reste l'intrigue centrale, avec Antoine Marcas. Et là non plus, ça ne vole pas bien haut. Déjà, le personnage n'a aucune personnalité, à part être un franc-maçon. C'est son seul trait de caractère, sa seule fonction narrative. Évidemment, il tombe amoureux de la fille experte dans le domaine nécessaire à la résolution de l'énigme en moins de 5 minutes parce qu'elle est belle et qu'elle est franc-mac. L'énigme et sa résolution sont franchement dignes d'une partie de jeu de rôles, c'est de loin le point le plus positif de ce roman. Bon, c'est compliqué pour pas grand chose avec des micro-films cachés dans la boite crânienne des dépositaires du secret, mais franchement, c'est pas le plus débile dans toute cette histoire. Non, le hic, c'est vraiment la méchante (la Louve), une mercenaire sadique accolée de deux tueurs insipides : là on est clairement dans le grand-guignol.

Reste l’authenticité franc-maçonne. Car je rappelle que c'est pour ça qu'on lit ces bouquins : parce que c'est basé sur de vrais rites. Et là, ça ne donne vraiment pas envie d'être franc-mac. Bon, ça tombe bien, ce genre de romans n'est pas fait pour recruter, mais j'ai connu des joueurs de JdR plus calés en symbolique que les héros, qui sont censés être des maîtres. C'est vraiment pauvre. Je suis certain qu'il y a plus de contenu dans le numéro hors-série annuel du Point sur les mystérieux secrets supposés de la franc-maçonnerie. Ce n'est pas en lisant ce roman qu'on peut comprendre ce qui pousse les gens à embrasser cette pratique.

Ceci-dit, Marcas et sa dulcinée sont assez critiques de la franc-maçonnerie, je dois bien avouer que c'est agréable d'avoir des personnages qui remettent en question certains aspects de l'enseignement.

Après, peut-on écrire 12 romans sur des énigmes ésotériques sans se parodier ? Y'a forcément un moment où tu commences à tourner en rond, surtout dans un genre aussi balisé et pléthorique. Là, on a vraiment affaire à un roman basé sur une recette désormais tellement éculée que le résultat en devient risible.

Je n'ose imaginer à quel point ça doit être insultant pour les francs-maçons, ce genre d'élucubrations complotistes.

30/07/2020

Cartel RPG : sources et inspirations

¿ Que onda, huey ?



Sur ce blog, on a beaucoup parlé de Cartel... Peut-être que ce jeu nous fascine ? Ici d'abord, ou encore , avant le dernier billet de Cédric. 

Notez que la version française de la Ashcan, illustrée par LG (et dont les dessins ornent cet article), est disponible gratuitement sur le site rpggeek. Il existe aussi un scénario pour le jdr Fiasco en anglais, Cartel : Quinceanera, sur la fameuse fête des 15 ans pour les jeunes filles (qui est un truc assez affreux quand on y pense).
Dans son dernier billet, Cédric évoque son souci de manque de contexte dans le livre de base. Alors j'en profite pour étaler de la confiture et vous proposer des sources auxquelles vous abreuver.
A l'origine, la tagline de Cartel c'est "Breaking Bad rencontre El Mariachi" et je ne peux que souscrire. Si l'ambiance peut devenir fort sombre quand on parle de la réalité des cartels, particulièrement ces dernières années, il ne faut pas oublier que Cartel veut émuler les séries télé et romans, pas la réalité. Mais vous êtes quand même ici pour jouer des gens qui vont abuser les uns des autres, s'exploiter entre eux, évacuer leur stress en allant tabasser quelqu'un, etc. Des affreux. Ce sera donc sombre, dur et la carte X est obligatoire sur la table, ne pensez pas une seconde vous en passer.



Breaking Bad (Netflix) est probablement votre premier meilleur choix comme inspiration. Un type qui part de rien et fonde son cartel. Pas besoin de vous enquiller Better Call Saul derrière, car il est hors sujet. C'est clairement cette série que le jeu cherche à émuler : on se trahit, on se ment, on se pourrit la vie mais on est forcés de bosser ensemble. De plus, la BO de la série vous donnera des pistes de musique, j'y reviendrai.

El Mariachi, évidemment, pour le côté gangster et Mexique, même si c'est over the top.

Narcos : Mexico (Netflix) vous fournira un gros cours de rattrapage sur comment les cartels mexicains ont pris le dessus après la chute des cartels colombiens, et comment cela fonctionne dans une réalité un poil adaptée pour rendre le truc visionnable.

J'ajouterais Tropa de Elite (1 et 2) qui est au Brésil ce que The Shield est aux US. En gros, les cartels ont les moyens de corrompre et la police n'est pas immunisée aux milliards de dollars que la drogue brasse. Ok, ça se passe au Brésil, mais ça reste une inspiration intéressante dans le sens où on voit la lutte entre narcos et police spécialisée, sur fonds de corruption, de collusion, etc.

Pour comprendre comment la violence des cartels est chose commune, habituelle, qui fait partie de la vie au Mexique, je suggère de voir le film Ya No Estoy Aqui (Netflix). Cela parle d'un gamin à la tête de sa pandilla (sa bande, comme l'est le Halcon de Cartel RPG) mais non-criminel. Malgré cela, ils paient leurs respects au cartel local. Et puis ça dégénère. Mais ce n'est pas le sujet du film. C'est tellement normal, cette violence, que ce n'est même pas le sujet du film. C'est presque un non-événement !

J'oubliais la série télé Elite (Netflix) (se prononce "élité") qui vous montre la vie étudiante dans les lycées pour riches du Mexique.



Pour ceux qui veulent des lectures, je recommanderais tout d'abord les aventures du détective Hector Belascoaran-Shayne, par Paco Ignacio Taibo II. PIT est né en Espagne mais vit au Mexique depuis ses 9 ans. Il aime la ville de Mexico et ça se sent dans ces polars courts, au style parfois un peu surréaliste. Le personnage est donc un mexicain basco-irlandais borgne qui boit trop de Pepsi. Ce que ces lectures vont vous apporter (au-delà d'être des chouettes romans) c'est un aperçu de la vie au Mexique, spécifiquement dans la capitale. L'auteur a été marqué par le Massacre de Tlatelolco de 1968, qu'il a vu de près étant donné qu'il avait 19 ans. Attention, ces polars parlent assez peu de narcos. C'est plus l'ambiance interlope mexicaine.

Après, s'il faut se documenter sur les cartels, je recommanderais The Last Narco de Malcolm Beith qui résume assez bien la montée en puissance des cartels et comment ils ont sombré dans la violence après l'avènement de "the war on drugs". Plus d'information ici.
A part ça, je vous conseillerais bien de lire du polar noir, en roman ou en BD. Mention spéciale à Il Faut Flinguer Ramirez.

Après vous allez avoir besoin de musique adaptée. Je ne parlerai pas ici de musique en anglais, genre Coka Nostra. Restons dans le latino américain. 
Evidemment, on se tourne aisément vers les BO de Breaking Bad et The Shield, dont on retiendra surtout Ana Tijoux (Vengo, 1977), Molotov (Frijolero et Gimme The Power, ainsi que Apocalypshit) et El Peyote Asesino (groupe de fusion uruguayen mais bon) avec Perkins. Après, vous pouvez vous tourner vers le rap latino de la côte ouest, genre Cypress Hill et Kinto Sol mais je vous recommanderais plutôt Cartel de Santa et Calle 13. On n'oubliera pas dans Breaking Bad le mythique Te Rompo.

Après le rap bien gras, il faut aussi aller du côté de la culture mexicaine avec les corridos. Même si je ne vous recommanderai pas ici de titre de narco-corridos (des narcos payant des chanteurs de corridos, chanson folk mexicaine, pour les glorifier), vous pouvez lancer tranquille du corrido traditionnel (hihihi) et du mariachi. Je vous laisse chercher dans youtube.
Pour de l'électro, n'hésitez pas à jeter une oreille au Instituto Mexicano del Sonido (Mexican Insitute of Sound). Niveau métal, il y a bien évidemment pas mal de choses, genre Cemican, mais on sort un peu des styles de musique thématiques que j'associe au genre, sauf s'il faut sonoriser un trip ? :)

Enfin, dans l'étrange, il y a le mouvement étrange des cumbia rebajadas, c'est à dire de la cumbia colombienne mais ralentie, écoutée à Monterrey par les cholombianos que l'on voit dans Ya No Estoy Aqui.

Et pour quelques pesos de plus :
  • Juan Gabriel 
  • Luis Miguel 
  • Pepe Aguilar 
  • Jose jose 
  • Cafe tacuba 
  • Heroes del silencio 
  • Mana 
  • Angeles azules 
  • Jimena sareyana 
  • Natalia Lafurcade 
  • Franco de vita 
  • Juanes 
  • Enrique Bunburi

¡ Simón !

29/07/2020

Cartel



Bon, Cartel est un JdR propulsé par l'Apocalypse, aussi je vais vous faire l'impasse sur la description de sa mécanique de résolution car c'est toujours la même histoire : 2d6 + une caractéristique. Un résultat de 6 et moins va inciter le MJ à vous donner un coup en dessous de la ceinture, un résultat entre 7 et 9 va généralement vous demander de faire un choix cornélien si vous voulez réussir, et un résultat de 10 et plus offrira une réussite inconditionnelle

Non, on va se concentrer sur le background de Cartel : la guerre contre la drogue. On invoque ainsi l'imaginaire des films comme Sicario ou Traffic, les séries télé façon Narcos ou Breaking Bad. L'idée est de reproduire les histoires façon La Reina del sur. Pour cela, le jeu vous propose 7 archétypes à incarner :
  • El Cocinero (le cuisinier façon Walter White), qui fabrique la drogue ;
  • La Esposa (l'épouse), qui fait tourner la maison du narco ;
  • El Halcon (le faucon), qui est le petit jeune qui cherche à faire ses preuves ;
  • El Narco (le trafiquant), qui est le chef d'orchestre ;
  • La Polizeta (la police), qui est le flic corrompu ;
  • La Rata (la taupe), qui risque sa vie pour renseigner les fédéraux ;
  • La Sicaria (la sicaire), qui fait couler le sang.
On n'est bien évidemment pas là pour monter un groupe de PJ qui collabore en bonne intelligence : l'idée est d'avoir des personnages qui ont de bonnes raisons de se trahir, de s'allier temporairement, de tenter de devenir le Narco à la place du Narco... Les personnages sont bien évidemment créés avec des relations préexistantes pour que le drama vous pète à la gueule dès la première session de jeu.

L'action se déroule à Durango, une ville dont on apprend peu de chose en lisant le livre de base de Cartel. C'est un peu tout le problème de ce jeu par ailleurs très inspirant : il se base sur une culture qui m'est relativement étrangère mais ne m'offre pas pour autant de matériel pour m'aider à m'approprier ce narco-Mexique. Pour imaginer des histoires de trafics de drogue, je vais devoir m'appuyer sur les poncifs du genre (bonjour El Mariachi) mais je vais très vite me retrouver limité par ma méconnaissance de la réalité mexicaine. Alors oui, je ne suis pas demeuré, je vois bien que je peux m'inspirer de Carmella Soprano pour incarner une Esposa, mais concrètement, pour mettre en scène le décor mexicain, je suis désarmé. C'est d'autant plus dommage que le jeu me met (à juste titre) en garde contre les stéréotypes (en me disant qu'il ne faut surtout pas imiter l'accent mexicain, par exemple), mais sans pourtant m'offrir un cours en accéléré pour dépasser les clichés véhiculés par des fictions qui flirtent souvent avec une fascination assez malsaine de ce milieu. Et oui, je sais que les jeux propulsés par l'Apocalypse construisent le décor de jeu collectivement, en posant des questions aux joueurs. Je trouve que ça marche bien avec des villes imaginaires, mais pour les lieux réels, ça le fait moins.

L'autre truc qui m'empêche d'embarquer, c'est que je sais d'avance que cet univers va sans doute répugner mes joueurs. Les narcos, ce sont des gens qui pendent des habitants au parapet d'un pont ou qui fusillent des étudiants par paquet de douze pour contrôler un territoire. Je ne dis pas que c'est inintéressant d'un point de vue narratif, mais accepter d'incarner des ordures pareilles, ça demande beaucoup de lâcher prise moral. Il faut bien évidemment mettre un carte X sur le milieu de la table car on va souvent jouer dans des zones vraiment gerbantes si on respecte les narcofictions. Surtout qu'en plus, les joueurs sont incités à jouer les uns contre les autres de par leurs rôles antagonistes, ce qui n'est pas du goût de tous les rôlistes.

J'ai envie d'aimer Cartel car c'est une chouette mécanique pour faire du narco-drama. Mais sa spécificité mexicaine est également un frein, à mes yeux : je peux imaginer sans problème des histoires mafieuses avec des italiens car je connais cette matière depuis toujours grâce aux films et aux séries. Je n'ai pas peur de caricaturer la culture italo-américaine car j'en suis proche. Sauf que j'ai beaucoup plus de scrupules avec sa contrepartie hispanophone. Bon, le problème vient de moi, hein,  mais je ne me sens pas accompagné par le jeu. Il n'y a même pas une bibliographie proposée. Je sais au fond de moi que ce n'est pas important, que le jeu veut sans doute que je me lance malgré tout, mais je me retrouve coincé. J'apprécie que le livre de base soit parsemé d'expression en espagnol pour faire couleur locale, mais je pense qu'il faut plus que des mots d'argot pour donner les clés du décor de jeu au lecteur.

J'espère que les suppléments débloqués lors de la campagne de financement du jeu sauront un peu mieux m'ouvrir les portes de Cartel, car c'est un cadre de jeu avec beaucoup de potentiel. Reste qu'il faut aimer incarner un salopard de première...

02/07/2020

Berlin XVIII v4


J'ai découvert Berlin XVIII sur le tard, vers la fin des années 90 et j'y ai été joueur a quelques reprises. J'avais apprécié ce côté poisseux et noir qui suait de toutes les pores de nos (quelques) aventures. J'ai possédé le jeu (2ème ou 3ème édition, je ne sais plus bien) mais n'ai jamais eu l'occasion de le faire jouer si bien que je l'ai revendu. Avec l'avènement d'une quatrième édition visant à sérieusement dépoussiérer la mécanique tout en gardant l'esprit, je me suis laissé tenter.

Il me faut préciser que je connais mal les jeux PBtA (motorisés par le système d'Apocalypse World) et qu'à l'époque du financement participatif j'éprouvais même une certaine méfiance à leur égard si bien que j'ai acheté à la fois la version PBtA et la version FATE. Finalement je n'ai (pour le moment) lu que la version PBtA et le guide de l'univers, c'est donc de cela que je vous parle aujourd'hui.

Berlin XVIII, pour ceux qui ne savent pas du tout de quoi il retourne est un jeu policier d'anticipation sorti en 1988 (avec deux autres éditions respectivement en 1989 et 1993) chez Siroz. Il se passe dans un proche futur (2070 dans l'édition originale, un peu plus tard dans cette dernière mouture), dans une mégalopole Berlinoise, capitale d'un super-état Européen (Europa) englué dans une guerre oscillant entre chaud et froid avec l'Ursia, qui a dévasté des pans entiers de l'Europe de l'Est. On est pas dans une ambiance high-tech (du tout) mais plutôt dans un futur dystopique où les avancées du XXIè siècle ont progressivement régressé pour revenir à des moyens (en tous cas policiers) conformes à ce qu'on connaît aujourd'hui.

Dans cette ville tentaculaire, le crime est roi, mais nulle part autant que dans le secteur XVIII. C'est (évidemment) là que nos flics, ou plus précisément falkampfts ("falks" pour les intimes) sont affectés, pas de bol. Entre manque de moyens, corruption, émeutes, guerres communautaires et guerres des gangs, ils auront fort à faire...

Le Berlin XVIII d'origine proposait un système simulationniste assez classique. La grosse révolution de cette nouvelle mouture c'est de ne pas tenter de faire évoluer le système initial mais de proposer un système entièrement différent qui soutienne les thèmes du jeu d'origine. Moi qui suis fréquemment frustré par les "nouvelles éditions" qui considèrent les systèmes précédents comme des blocs inamovibles, je ne peux qu'applaudir la démarche. Et pour ceux que la motorisation apocalypse effraie, le jeu est également proposé en version FATE, sans doute plus proche dans l'esprit d'un système visant à "simuler la réalité" plutôt qu'à "faire avancer l'histoire".

Comme je le disais plus haut, je n'ai qu'une expérience limitée des jeux PBtA (quelques parties de Monsterhearts et de The Warren en tant que joueur.) Mais même pour un néophyte de cette approche de jeu, Berlin XVIII est très accessible et compréhensible. Il y a quelques conventions PBtA qui auraient mérité d'être un tout petit peu plus explicitées à mon goût, mais rien de bloquant. Surtout, le jeu est super inspirant, et démontre par l'exemple à quel point le système est adapté pour raconter les histoires que proposaient les précédentes éditions.

Le choix des types de personnages est excellent, focalisé non pas sur les compétences des falks mais sur des archétypes du genre policier, le ripou, la tête brûlée, l'étoile montante, etc. Ça permet non seulement de typer immédiatement les personnages mais aussi de leur donner une fonction différente dans l'histoire. Les manoeuvres des différents archétypes sont évidemment à l'avenant. La création collective de la Falkhaus (le commissariat) est également enthousiasmante puisqu'elle permettra aux joueurs de connaître intimement les avantages et inconvénients de la maison (puisque ce sont eux qui les auront choisis).

Sans doute le pari le plus audacieux de cette version PBtA c'est ce que le jeu appelle l'enquête émergente. PBtA étant un système qui fait mécaniquement avancer l'histoire (dans une direction ou une autre) quels que soient les choix et les succès ou échecs des jets de dés, il permet de raconter une histoire intéressante avec pas ou peu de préparation. Dans les jeux d'enquête classiques, le MJ est contraint de préparer pas mal en amont. Il connaît déjà le ou les coupables (si c'est pertinent), a semé ses indices, etc. Mais les bons polars ne sont pas forcément ceux où l'enquêteur se contente de résoudre l'énigme. Ca peut aussi être ceux où il y perd son âme, ou il a des choix moraux déchirants à faire, où il découvre que l'enquête le touche de près, etc.

Donc si Berlin XVIII permet évidemment de jouer un enquête écrite, il propose également un mode émergent où le MJ se contente d'initier un point de départ à l'enquête (une scène de crime, un dossier déposé sur le bureau d'un PJ, etc.) et de voir où l'histoire va mener. La version PBTA propose un scénario en mode émergent (une situation de départ et plein de pistes/contacts événements) et une campagne en quatre épisodes en mode plus classique. J'avoue que cette proposition d'enquête émergente m'intrigue énormément et je pense que si je fais jouer à Berlin XVIII ce sera avec cette approche là.

Au final, après lecture assidue du système, le seul aspect des règles sur lequel je suis encore un peu dans le flou sont les horloges, qui permettent de mesurer l'avancée de divers éléments exogènes aux personnages joueurs (le degré de violence dans le quartier, un enquête de la police des polices sur un PJ, les tensions diplomatiques avec l'Ursia, etc.) Certains résultats de manoeuvres font avancer les horloges, mais elles peuvent également avancer "toutes seules" (parce que le temps passe) ou directement sous l'action des joueurs (si un PJ dézingue un immigré en pleine rue, on peut supposer que l'horloge de violence du quartier va avancer...) Chaque étape de l'horloge décrit des événements nouveaux ou des conditions nouvelles (du genre "les journalistes suivent les falks de près...") Je pense que j'ai besoin de me servir de l'outil pour voir véritablement ce qu'il apporte et comment l'utiliser au mieux.

Un mot également sur le livre univers, intitulé Zukunft Kommt. Il n'est pas indispensable, décrivant certains aspects de Berlin, d'Europa et de la vie de Falk à la première personne, mais il est bourré d'atmosphère et épaissit sympathiquement les éléments de décor. On peut clairement s'en passer pour jouer, mais personnellement j'en ai apprécié la lecture.

Bref, pour moi ce Berlin XVIII nouvelle mouture est une franche réussite. Il dépoussière sérieusement le système de jeu sans pour autant trahir son atmosphère, mais en plus il propose des pistes pour dépoussiérer au passage le genre policier en JdR, ce qui n'est pas peu dire. A la lecture du jeu j'ai vraiment eu envie de le mettre en pratique, et si je n'en aurais pas l'occasion à court terme (mon groupe francophone sort d'une longue campagne de polar, et je n'ai pas le courage de traduire les livrets de personnages pour le groupe anglophone...) je suis presque certain que ça arrivera tôt ou tard.

Je recommande chaudement, avec le caveat suivant : il faut avoir des joueurs capables de détachement par rapport à leur personnage parce que la mécanique est telle qu'il leur arrivera forcément des choses peu ragoûtantes. On ne joue pas des héros à Berlin XVIII...

08/06/2020

C'est comme ça que je t'aime


Bon, là je suis un peu en conflit d'intérêt car je vais vous parler d'une série télé qui est diffusée par mon employeur. Mais je vais faire une entorse à l'éthique car c'est un gros coup de coeur.

L'été 1974. Deux couples (les Delisle et les Paquette) se débarrassent de leurs enfants au camp d'été et se retrouvent face à face. Ils vivent des vies très prévisibles dans Sainte-Foy, une des banlieues de la ville de Québec. Un conseiller politique sans pouvoir. Une chargée de cours. Un directeur de magasin. Une maîtresse de maison... L'absence des gamins va les obliger à se confronter aux malaises de leur vie de couple. Insatisfaction sexuelle. Adultère. Vie étriquée. Tout cela va partir en sucette quand les deux couples vont imploser et se laisser embarquer dans des histoires de plus en plus improbables. Je reste volontairement flou car tout le plaisir est dans la découverte progressive de ces tribulations banlieusardes.

La reconstitution des années 70 québécoises (que je n'ai pas connues, évidemment) est au dires de la génération concernée aux petits oignons. Les décors sont magnifiques, les fringues à la cool, les voitures luxueuses... Les hommes sont des bonhommes à la moustache drue, au machisme bienveillant et à l'égocentrisme fascinant. Les femmes sont magnifiques d'autonomisation. C'est une époque charnière, et tout ce petit monde incarne bien enjeux du moment. Et évidemment, il y a cette chanson entêtante de Mike Brant, qui revient constamment. La série débute par deux éléments intéressants :
- une séquence où l'on découvre les 4 protagonistes morts dans une piscine ;
- une référence à un livre qui sous-entendrait donc que cette histoire soit inspirée de faits réels.
Ce dernier procédé est bien connu, puisqu'il a été employé par les frères Coen dans le film Fargo, qui prétendaient avoir repris la trame d'un fait divers ayant frappé le Dakota du nord. Or on sait depuis que c'était totalement faux, c'était un mensonge visant à renforcer l'ancrage du récit dans le réel pour mieux ensuite faire dérailler le réalisme. Cette mécanique narrative n'est pas le seul emprunt à la filmographie des frères Coen : toute la série transpire de leurs fiascos rigolards. La série n'est bien évidemment pas un plagiat, elle raconte une histoire originale, mais l'emballage est bien reconnaissable. Et c'est loin d'être un défaut car j'ai retrouvé la même jubilation qu'en regardant les trois saisons de la série télé Fargo.

Si je vous en parle, c'est non seulement que c'est une excellente production québécoise qui mérite le coup d'oeil mais c'est surtout qu'elle a été achetée par Salto (la plateforme de vidéo à la demande qui regreoupe France Télévisions, TF1 et M6). Vous allez donc voir débarquer CCCQJTA sur vos écrans. Oui, vous allez sans doute passer à côté de certains détails de la culture queb, mais c'est vraiment à la marge. Au pire, une recherche sur Google vous permettra de comprendre qui est le petit Simard ou qui est Bourassa. Mais l'histoire devrait vous plaire si vous aimez les plans foireux, les choses qui dérapent, les dialogues qui font mouche, les acteurs qui sont parfaitement dans le ton...

06/06/2020

Blood & Treasure


Nous vivons vraiment un âge d'or niveau série télé. Il existe tant de séries de qualité qu'il est impossible de tout suivre. Les plateformes se multiplient, les propositions se diversifient, on fait des reboots... Il devient donc de plus en plus difficile de faire le tri dans toutes cette production. Des prescripteurs de bonne série, il en existe treize à la douzaine, c'est pourquoi au lieu de vous parler d'une excellente série, je vais vous présenter une série un peu moisie. Parce que vous savez tous que The Expanse est génial, vous n'avez pas besoin d'un énième article faisant sa promotion. Alors que Blood & Treasure...

C'est l'histoire de Dany McNamara, un ancien agent du FBI qui travaille désormais pour retrouver des objets d'art volés. Financé par un richissime financier, Dany est sur la trace d'un trésor incroyable : le sarcophage de Cléopâtre. Il veut impérativement mettre la main dessus car un odieux personnage essaye de s'approprier cette relique : Karim Farouk, un terroriste qui n'hésite pas à faire exploser une pyramide d'Egypte dès le premier épisode. Pour réussir cette quête, Dany fait équipe avec son ex, Lexi Vaziri, une voleuse/arnaqueuse qui a des raisons très personnelles d'en vouloir à Farouk. Ensemble, ils vont passer l'essentiel des 13 épisodes de cette première saison à voyager de pays en pays pour remonter la piste de Cléopâtre. Car, surprise de dingue, le sarcophage a été volé en 1944 par des Nazis. On a donc le droit à des flashbacks qui racontent le périple du corps de la reine d'Egypte pendant la guerre tandis que nos deux héros repassent par les mêmes endroits plusieurs décennies plus tard.

Tous les clichés que vous pouvez imaginer pour une histoire de ce genre sont présents à l'écran : pour montrer que le terroriste est méchant, on le montre en train de fumer. L'officier nazi est forcément balafré (et lui aussi fumeur). Quand le couple déboule à Rome, il parle avec un restaurateur qui est bien évidemment membre de la mafia... Je ne vais pas vous faire la liste des détails qui vous feront lever les yeux au ciel car c'est un festival à chaque épisode.C'est même devenu un jeu avec ma femme quand on regarde un épisode : on fait des prédictions. Ils sont prisonniers dans un avion ? Je te parie qu'ils vont s'échapper en parachute mais qu'il n'y en aura qu'un seul pour deux. Dis donc, tu trouves pas ce PNJ pas super intéressant ? Je suis certaine qu'il fait partie de la société secrète. Ah oui, j'ai oublié de vous dire : Cléopâtre est protégé par une conspiration qui est très pratique pour le scénariste.

Le tout est filmé en décor naturel dans les rues de Rome ou autre, c'est vraiment digne d'un film d'aventure à grand déploiement. Par contre, toutes scène en intérieur sont en fait tournées à Montréal. Une grande scène supposée se dérouler à Genève a été tournée au bureau de ma femme. L'aéroport est en fait le stade olympique de Montréal. La vente d'objets volés sensée se passer à Rome se tient en fait dans le musée des beaux arts. C'est pas gênant, hein, mais c'est marrant de voir que la production est dépensière sur certains aspects mais qu'ils font des économies en venant tourner au Québec.

Bon, mais alors pourquoi vous parler d'une série américaine qui est la digne successeuse de Sidney Fox (la tension sexuelle en moins, même si bien évidemment Dany et Lexi jouent à je-t'aime-moi-non-plus) ? Tout simplement parce que malgré ses défauts, elle représente une bonne campagne de JdR. Il y a des énigmes (très simples), de l'action, du drama, des cliffhangers... On se retrouve vraiment avec tous les passages obligés du genre, et il faut avouer que c'est efficace. C'est forcément du déjà-vu, mais franchement ça vaut bien une partie de JdR.

La série essaye de faire des clins d'oeil à Indiana Jones ou Benjamin Gates pour montrer que les personnages sont conscients d'être dans une aventure s'appuyant sur un corpus d'oeuvres populaires, ce qui renforce à mes yeux l'aspect JdR où les joueurs et le MJ ne sont généralement pas dupes du fait qu'ils sont en territoire très balisé quand ils jouent une intrigue aussi codifiée qu'une chasse au trésor. Oui, les Nazis ont un plan occulte, forcément les membres de la société secrète sont fourbes, évidemment que l'ami des héros qui bosse au Vatican a accès à des savoirs interdits...

Bref, si pour vous Dan Brown ou Steve Berry sont d'agréables compagnons de lecture l'été sur la plage, Blood & Treasure peut être une parenthèse un peu légère entre deux séries plus cérébrales. Elle a bien des défauts, mais nos parties de JdR ne sont pas toujours plus brillantes que ce méli-mélo d'aventures pulp. Il y a même quelques recettes éculées qu'il est bon d'avoir en tête quand on aborde une chasse au trésor où l'action et les rebondissements comptent plus que la cohérence du récit.

Mais je vous préviens : c'est le genre de série où sur la carte de France, Lyon est à la place de Clermont-Ferrand.

05/06/2020

Tales from the Loop (JDR)



(Nota : Contrairement à Cédric, je n'ai pas vraiment apprécié ce Tales from the Loop. Je vous renvoie à sa chronique pour une vision bien plus positive de la chose.)

Je n'étais pas initialement client du JDR Tales from the Loop. A cela deux raisons essentielles : d'une part le thème consistant à jouer des gamins des années 80 qui découvrent des mystères façon goonies ne me parlait pas trop, d'autre part les jeux aux systèmes dérivés de Mutant Year 0 ne sont pas de grands succès jusqu'à présent. Alors pourquoi l'acheter ? Bonne question. J'ai eu de très bons échos de la série TV, ce qui m'a fait envisager le jeu sous un angle nouveau. J'ai d'ailleurs beaucoup apprécié la série, mais j'en reparlerais ailleurs.

Une manière de synthétiser mon ressenti sur le jeu c'est de dire qu'il est schizophrène à plein de niveaux. Le cul entre deux chaises. Ca veut aussi dire qu'il y a là quelque part une moitié de jeu qui pourrait me plaire. Mais elle est systématiquement dénaturée par cette autre moitié qui n'est soit pas à mon goût (ça arrive) soit franchement mauvaise.

Commençons avec le thème du jeu lui-même. Au coeur, c'est Les Goonies RPG. Des mômes se baladent et découvrent plein de bizarreries sans queue ni tête que les adultes ne croiront jamais. Des dinosaures qui se promènent dans les îles de Suède, des virus informatiques qui infectent les humains... Mais le jeu n'est pas présenté comme tel, comme s'il n'assumait pas son côté loufoque, qui ne se reflète jamais dans les fameuses illustrations de Simon Stålenhag qui illustrent le jeu. On a donc l'impression d'un jeu qui reflète l'esthétique et les thèmes de la série TV (des choses étranges mais feutrées se passent, conséquences d'expériences scientifiques mal maîtrisées) mais la suspension d'incrédulité est réduite en éclats par les quatre scénarios de la campagne. Est-ce que ça peut se rattraper ? Sûrement, mais ça demande du boulot et de l'imagination, parce que le bouquin ne présente pas grand chose en termes de "bizarreries crédibles". Cela dit, c'est une question de goût, il y a plein de gens qui ont aimé les Goonies.

Conceptuellement le jeu a aussi le cul entre deux chaises. Il se présente comme un jeu bac à sable, mais le bac à sable proposé est particulièrement maigrichon et clairement insuffisant pour lancer quelque chose d'un tant soit peu ambitieux. Et les quatre scénarios proposé (qui en termes de pagination sont au moins à trois fois la taille du bac à sable) sont d'un classicisme et d'un dirigisme comme j'en ai rarement vu depuis les années 90. C'est la première fois depuis très longtemps que vois un scénario écrire noir sur blanc "Les personnages ne PEUVENT pas faire ça." Aucune explication autre qu'un implicite "le scénario serait alors trop court". Comme en plus les aventures sont focalisées sur les loufoqueries sus-mentionnées qui ne me parlent pas... Est-ce que ça peut être corrigé ? Oui, mais encore une fois avec beaucoup de travail. Il faudrait réécrire et étoffer le bac à sable en y injectant beaucoup d'élements et d'idées qui ne sont pas dans le bouquin.

Enfin, mécaniquement, si le système prétend avoir un impact sur le jeu, c'est surtout un système de simulation avec pas grand chose en plus. Mise à part la mécanique su "climax" qui permet aux personnages de faire des actions héroïques lors de la scène finale d'un scénario, il n'y a pas grand chose pour émuler le genre. Une fois encore, facile d'utiliser autre chose à la place ou d'adapter/modifier (il est par exemple surprenant que les relations des personnages n'aient aucun impact mécanique). Mais c'est du boulot en plus. Et je dois dire que je suis un peu irrité que Fria Ligan ne comprenne pas après 5 ou 6 jeux que leur système tournait pour Mutant Year Zero mais n'est pas vraiment adapté à leurs autres productions.

Bref, vous l'aurez compris, Tales from the Loop est une déception pour moi. Bien sûr, je n'étais pas complètement acquis à la proposition au départ, et je reconnais qu'il y a des choses qui me plaisent dans le jeu, mais pas assez en l'état pour que je sois disposé à faire l'effort de le transformer en quelque chose qui me plaise réellement.

02/06/2020

Green Dawn Mall


Côme Martin s'est fait un nom sur la scène rôliste Française entre autres en publiant ses jeux en une page et en écrivant pour Wastburg. Il suit une ligne de crête délicate entre OSR et narrativisme qui m'a toujours semblé intéressante. Du coup, quand il a proposé Green Dawn Mall en financement j'ai sauté sur l'occasion d'autant que c'était peu onéreux et disponible à la fois en Français et en Anglais ce qui, vu ma situation géographique est un atout de valeur.

Samedi dernier j'ai eu l'occasion de faire jouer le jeu à une réunion de rôlistes qui a lieu tous les samedis à Central, et je dois dire qu'il fait plus que tenir ses promesses. Alors Green Dawn Mall, qu'est-ce que c'est ?

Le pitch du jeu est simple : les joueurs incarnent des ados dont un ami a disparu. Ces ados savent que l'ami ou amie est allé au centre commercial et qu'on ne l'a pas revu depuis. Ils savent aussi que pas mal de rumeurs courent sur le centre commercial comme quoi il s'y passe des choses bizarres, que des gens s'y perdent, etc. Ils se mettent en route avec un sac à dos chargé d'objets indispensables à leur expédition pour retrouver leur camarade.

Dans Green Dawn Mall les personnages sont définis très simplement par trois traits et les objets de leur sac à dos, le tout ayant un impact sur leurs chances de réussites. Le coeur de la mécanique de jeu n'est pas tant sur la résolution des actions que sur la description du décor, du centre commercial de l'Aube Verte.

L'essentiel du décompte de pages de Green Dawn Mall consiste en des tables aléatoires de boutiques, personnages, factions et autres habitants du centre commercial. Tous sont calibrés d'un degré d'étrangeté qui augmente plus les personnages s'enfoncent dans le centre commercial. Le but des joueurs est de trouver des indices sur leur camarade, retrouver celui-ci et sortir du centre commercial.

J'ai fait jouer le jeu à un groupe de trois joueurs après avoir lu une fois le jeu en entier et avoir préparé les deux premiers paliers. Les tables aléatoires proposant des éléments succincts, il faut être à l'aise avec l'improvisation, mais comme on est dans le bizarre, j'ai trouvé ça extrêmement facile. Les joueurs sont tout de suite rentré dans le trip, jouant des ados surpris et inquiets mais aussi déterminés à avancer. J'ai trouvé le tout parfaitement fluide, et on aurait aisément pu jouer deux heures de plus sans lassitude ou perte d'intensité.

Néanmoins, si j'ai un petit reproche à faire à ce qui est à part ça un petit bijou d'ambiance et de fun, c'est que la structure par défaut du jeu qui consiste à retrouver le camarade au centre de Green Dawn Mall et de ressortir n'est pas vraiment jouable en une séance. Ca laisse un petit goût d'inachevé si, comme nous l'avons fait, on s'arrête quand le camarade est retrouvé et sauvé.

Mais franchement, c'est une critique très mineure sur ce qui est à part ça un jeu tout à fait abouti, certes pas propice à des campagnes longues, mais néanmoins éminemment réutilisable puisque le Mall ne sera jamais deux fois le même. Au vu du prix du jeu sur itch.io (moins cher que la plupart des magazines), il ne faut pas hésiter à se faire plaisir.

21/05/2020

An Inner Darkness

L’introduction de ce recueil de Golden Goblin définit les six scénarios qu'il contient comme de « l’anti-pulp » : des histoires situées dans des années 20 réalistes, pas plus glamour que n’importe quelle autre époque. Entre nous, les gangsters, les garçonnes, le jazz et les soirées champagne chez Scott Fitzgerald, ça fait rêver, mais ça ne touchait qu’une toute petite partie de la population. Les auteurs d’An Inner Darkness ont décidé de s’intéresser à tous les autres : ouvrières d’usine, immigrants, Noirs, etc.

Ils le font intelligemment, sans prêcher et sans misérabilisme, en essayant juste honnêtement de tenir la ligne de crête. La plupart des PNJ de ces six scénarios agissent selon les lumières de leur époque, rien de plus, rien de moins. Ce souci de véracité historique nous vaut des encadrés thématiques avec des titres comme Les agressions sexuelles à New York dans les années 20, accompagnés de petites bibliographies en anglais.

Chacun est libre, à la lecture, de tracer des parallèles avec notre époque ô combien éclairée et d’en tirer les conclusions qu’il souhaite, « bon, ben, y reste du boulot » étant la plus raisonnable.

Comme souvent, ajouter une contrainte supplémentaire à l’obligation de jouer avec le mythe de Cthulhu s’avère fertile. Le mariage est plus ou moins harmonieux selon les scénarios, mais la composante cthulhienne agit comme stabilisateur, tous ces scénarios restant d’abord des histoires d’horreur.

• Dreams of Silk, de Christopher Smith Adair, pousse les personnages à s’intéresser aux ouvrières d’une usine de cosmétiques qui souffrent de maladies bizarres. À moins que vous n’ayez une majorité de joueuses, la première difficulté sera donc d’infiltrer des investigateurs dans une entreprise où le gros du personnel est féminin.
Quant à ce qui s’y passe… c’est une situation bizarre, que j’aurais été content d’imaginer, et qui n’a pas de solution évidente. Mais comparée à la véritable horreur des « Radium Girls », le Mythe semble presque bénin.

• When This Lousy War is Over, de Brian M. Sammons, se penche sur la dure situation des vétérans de la Grande Guerre, revenus d’un conflit lointain et exotique pour se rendre compte qu’au pays, tout le monde se fout pas mal de ce qui leur est arrivé « là-bas ». Toute ressemblance avec d’autres conflits lointains, exotiques et plus récents serait fortuite, etc.
Le scénario lui-même est classique, sympa sans être bouleversant, mais il offre de quoi faire une bonne séance d’initiation avec une grosse scène d’action. Et « der des ders » oblige, son intrigue se transposera très bien en France[1].

• A Fresh Coat of White Paint, de Jeffrey Moeller, emmène les investigateurs dans la Californie du début des années 30. Des intérêts privés ont ouvert un « camp de rétention » improvisé, où des Mexicains présumés sont stockés en attendant que les autorités puissent les expulser.
Bien sûr, ils ne sont pas seuls dans le camp… et c’est parti pour une variante « tentes et désert » d’Alien ! Ce scénario est celui où l’auteur prend le plus parti, notamment dans la description des PNJ, mais il le fait avec talent. Ainsi, le triumvirat qui gère le camp se compose de « deux fascistes et demi », ce qui pose tout de suite l’ambiance. Ah, et j’ai bien aimé le petit clin d’œil à Tales of Caribbean, aussi.

• A Family Way, d’Oscar Rios, nous parle de viol et de Profonds à New York. Très classique, très humain, très déprimant et doté d’un final ultraviolent, c’est un bon petit cru, avec un PNJ qui mord sur la ligne jaune de la parodie, mais apportera peut-être un peu de légèreté à un arrière-plan très sombre.
À mon sens, c’est sans doute celui où un dispositif type X-card sera le plus utile.

• Fire Without Light, d’Helen Gould se déroule à Tulsa, Oklahoma, après ce que la justice de l’époque a qualifié « d’émeute raciale » mais qui, vu avec un siècle de recul, ressemble bougrement à un pogrom anti-Noirs. Soudain, les tensions remontent en flèche, un nouveau massacre se profile, et les investigateurs doivent désamorcer tout ça. À moins que je n’aie raté l’info au détour d’un paragraphe, ce scénario ne dit jamais explicitement qu’il est rédigé pour des investigateurs de couleur, mais c’est le cas : l’auteur passe un temps considérable à expliquer par quelles ruses les personnages pourront s’introduire, par exemple, à la bibliothèque pour faire des recherches…
Un détail me gêne quand même : l’entité qui verse de l’huile sur le feu est presque superflue, et a tendance, par sa seule existence, à dédouaner les racistes du coin. Du coup, c’est celui où le Mythe remplit le moins bien son rôle de liant, et je suis presque tenté de jeter le pan surnaturel de l’intrigue à la poubelle.

• They Are From Far Away, de Charles Gerard, se déroule à Bangor, dans le Maine, où le KKK est en train de s’implanter. Comme il n’y a quasiment pas de Noirs dans la région, les cagoulés s’en prennent aux immigrés québécois, qui sont bûcherons, gavés de testostérone et de sirop d'érable, et peu désireux de se laisser intimider par le Grand Sorcier local.
C’est celui des six scénarios dont l’intrigue est la moins développée. En fait, elle tourne court en pleine enquête avec une scène finale spectaculaire, mais un peu artificielle. Peu importe, la situation est prometteuse, et un bon MJ pourra sans problème rallonger la sauce.

• Investigators Organizations présente trois « groupes d’investigateurs » susceptibles de travailler avec les personnages, où d’être les personnages. En une page chacun, illustrations incluses, ils font un peu figure de bouche-trous, mais j’ai bien aimé le Caldwell Book Mobile Service, des bibliobus qui servent de couverture à des enquêteurs du surnaturel opérant dans des régions reculées.

Qu’en conclure ? An Inner Darkness est un recueil de scénarios historiquement justes, pas très « escapistes » et parfois un peu déprimants, mais tous intéressants, à leur façon. Vu le thème, je ne peux décemment pas employer l’expression « bouffée d’air frais », mais il en faudrait davantage, des comme ça.


Un recueil de scénarios édité par Golden Goblin, 100 pages.

Prix : 36,55 € sur DriveThru. C'est un poil cher pour 100 pages, mais comme disait Lao-Tseu, « le prix s'oublie, la qualité reste ».



PS : le Kickstarter a également généré une anthologie, Shadows of an Inner Darkness. Je ne l’ai pas lue.


[1]Son arrière-plan social ne fera pas le voyage, en revanche, parce qu’ici, tous les partis ont bichonné les anciens combattants. Comment ignorer huit millions d’électeurs ?

18/05/2020

Étrange Empire, une campagne de Batro pour Mage L'Ascension


J'ai beau aimer Mage L'Ascension d'amour vrai, il faut être honnête : tous les scénarios officiels sont des bouses qui ne valent même pas le prix du papier. Alors quand j'ai vu qu'une campagne était sortie sur la boutique officielle de White Wolf (Storyteller's Vault), qui plus est en Français et par un auteur réputés (Batro pour ne pas le nommer) je n'ai pas hésité longtemps.

Au prix faramineux de 9$ (8€), on en a pour son argent. Un PDF de 173 pages, avec une maquette dense qui ressemble à s'y méprendre à la maquette officielle de Mage, et des illustrations, essentiellement photographiques et photomontées que je qualifierais de creepy chic, c'est à dire esthétiques mais un brin dérangeantes. Il y a de la nudité (sage) dont on pourra juste regretter qu'elle ne soit que féminine, les clichés visuels ont la dent dure. En tous cas, les auteurs ne se moquent pas du monde. Tout au plus pourrait on reprocher une relecture un peu hâtive (il reste un nombre impressionnant de pages XX, au point ou je me suis demandé si ce n'était pas là aussi un hommage caché des auteurs à la première édition de Mage qui en était truffée...)

Je vais être franc toutefois, sorti du sérieux de la démarche, Étrange Empire n'est pas un produit pour moi, et ce essentiellement pour trois raisons que je vais expliciter ici.

Ce n'est que périphériquement du Mage. Mage est un jeu extrêmement riche et  malléable, si bien qu'on peut (presque) tout faire avec, y compris des choses qui s'éloignent fortement des thématiques du jeu. Ici, la campagne proposée tourne certes autour des Nephandi et de l'un d'entre eux en particulier, mais aucun des thèmes centraux de Mage n'y figure, que ce soit la guerre de la réalité, la responsabilité des mages sur le réel, et même la technocratie qui ne fait qu'un bref caméo. Pour tout dire, on ne comprend même pas pourquoi les personnages sont des Mages. Ils seraient humains que l'histoire ne changerait en rien. Bref, je n'y retrouve aucun des marqueurs du jeu que j'aime.

La campagne propose un dirigisme extrême. Je m'empresse de préciser que ce n'est pas une erreur de conception ou une flemme d'écriture, mais il n'en reste pas moins que l'essentiel de la campagne n'est qu'une immense ligne droite au cours de laquelle les joueurs n'ont aucune influence sur l'histoire. Non seulement je m'emmerderais à la maîtriser, mais je ne peux pas imaginer lesquels de mes joueurs prendraient du plaisir à la jouer. Je précise tout de même que les auteurs proposent également un chapitre "en kit" pour construire sa propre campagne avec les éléments proposés, mais je n'ai pas vraiment vu de lien clair entre cette proposition ouverte et la campagne qui est décrite ensuite.

La construction et la réalisation de la campagne poussent le méta à son paroxysme. Difficile d'en dire beaucoup plus sans tout dévoiler, mais disons qu'elle est conçue autour du fait que des joueurs incarnent des personnages qui sont des acteurs qui jouent un rôle. J'ai eu le sentiment par moments de lire un hommage au cinéma d'avant-garde qui ne se sentirait contraint par aucun tabou sur la forme (mais appliqué au jeu de rôle). C'est un parti pris que je comprends intellectuellement, mais qui ne me fait aucunement envie ludiquement parlant.

Donc ce n'est pas pour moi, c'est un fait. Mais alors c'est pour qui ? Difficile de répondre simplement à cette question, mais je vais essayer de donner quelques éléments tel que je les perçois :

Primo, c'est avant tout une histoire d'horreur. Pas surprenant me direz-vous puisqu'on parle de Nephandi. L'auteur donne l'impression d'avoir pensé (sans surprise) que cette faction est décrite de manière édulcorée dans le jeu et ses suppléments, et a voulu (il me semble) leur rendre justice ici. Sur le fond, ils y parviennent, c'est très dérangeant et pas seulement sur les thèmes abordés mais même sur la position narrative dans laquelle la campagne met les joueurs. Je précise d'ailleurs que Étrange Empire est publié sous la griffe Black Dog qui est, dans l'écurie White Wolf le label des suppléments "pour un public averti".

Secondo, c'est un hommage au cinéma d'avant garde. On a même droit à un long chapitre sur les grandes figures du cinéma (hollywoodien ou non) et les thématiques qui émergent de cette analyse. La narration utilise des techniques de cut-up, de faux raccords, etc. Je pense par conséquent que ça pourrait parler aux passionnés de cinéma, ceux qui connaissent toutes les anecdotes de la vie hollywoodienne et de ses dessous sordides. Il y a un côté "noir" dans l'ambiance, sans forcément les codes du noir, dans Étrange Empire.

Tertio, c'est une campagne destinée à des joueurs et un MJ qui aiment bien sortir des sentiers battus (mais façon hors piste de l'extrême) et se confronter à une expérience de jeu véritablement hors norme. Au final, ce n'est pas vraiment surprenant vu la production ludique de Batro dont les jeux sont atypiques, avec une forte identité artistique et mettant volontiers les joueurs dans des situations dérangeantes.

Mais tout ça ce n'est pas moi. J'ai bien conscience qu'en disant ça j'admets un peu mon côté vieux con qui n'aime pas trop sortir des clous. Je me vois volontiers comme un rôliste progressiste, mais clairement cette avant-garde là va beaucoup trop loin pour moi.

Néanmoins je ne regrette pas mon achat, essentiellement pour deux raisons. La première c'est que bien que je ne sois pas attiré par la proposition ludique, je la trouve intelligente et bien construite. La seconde, c'est que même si je me serais attendu à quelque chose qui puise plus profondément dans l'identité de Mage, la gamme existante du jeu est tellement pauvre en scénarios qu'Étrange Empire est tout de même dans le haut du panier.

12/05/2020

Lex Occultum


Les Suédois versent dans le soft power en abreuvant le monde leur production rôlistique. Nouvel exemple avec Lex Occultum, financé sur Ulule avec deux suppléments – nous n’aborderons ici que le diptyque de base.



Lex Occultum aborde une période étonnamment peu courante en jeu de rôle, l’Europe du siècle des lumières. Lumières, lumières, c’est toutefois vite dit ! Les progrès de l‘industries, l’apparition d’une classe sociale moyenne, la méthode scientifique naissante font face aux conflits politiques, à l’obscurantisme persistant et à la décadence. Dans l’univers de Lex, ces bouleversements ont mis à jour des savoirs anciens pour lesquels des sociétés secrètes sont prêtes à payer, se battre et négocier du fond des alcôves. Les PJ seront ils les héros dont le monde a besoin pour sortir du siècle par le haut ?
Début de réponse dans les deux ouvrages qui constitue la base du jeu, Alter Ego, destiné aux joueurs, et Lex Libris adressé au MJ.
La présentation soignée est une marque de fabrique de nos amis du Nord mais aussi des traductions d’Arkhane Asylum à qui l’on doit cette VF. Lex Occultum qui n’échappe pas à la règle. Très belles couvertures bien solides, papier épais, marque-page, mise en page soignée joliment illustrée. Tout bon ? Pas tout à fait, car à l’image du jeu dans son ensemble, le meilleur côtoie quelques fautes de gout. Côté forme, évoquons le choix d’un fond pseudo-parcheminé peu esthétique et pas toujours très lisible (une erreur de débutant !) ou l’absence de fiche de personnage alors même qu’il y aurait eu la place.

Le découpage de la base en deux ouvrages n’est par ailleurs guère justifié par la pagination et encore moins par l’organisation des textes. La coupure apparait très artificiellement entre le chapitre sur l’équipement, qui ferme le premier ouvrage et le reste des règles (résolution, combat, santé…). C’est d’autant plus surprenant que les deux ouvrages sont bien déséquilibrés, avec 128 pages pour l’un et le double pour l’autre…
Ce sentiment est renforcé par le verbiage excessif dont fait preuve Alter Ego. Imaginez, chaque caractéristique de base (dextérité, intelligence…) est décrite sur pas moins d’une page ! Dans les règles de combats, il ne faut pas moins de deux paragraphes pour nous expliquer le concept du combat à mains nues et que, je cite : « les attaques prennent alors la forme d’une série de coups de poing et d’autres manœuvres qui ont pour but de blesser l’adversaire ». Sic.
Les auteurs semblent s’être eux-mêmes perdus dans cette organisation, avec des sujets qui nécessitent parfois de naviguer entre plusieurs chapitres, des explications ne sont pas toujours bien cohérentes, etc. A trop causer, on finit par divaguer…

Il faut dire que les règles sont d’un niveau de complexité rarement vu depuis les années 80. La base est pourtant simple, une sorte de système d100 ramené sur 1d20 - le résultat du d20 doit être inférieur à la valeur de la compétence utilisée.
Tout se complique à partir de là. Les compétences sont divisées en disciplines, elles-mêmes divisées en spécialités dont la liste laisse parfois pantois. Fallait-il vraiment distinguer Camouflage, Déguisement et Furtivité ? Séparer Chiens de chasse de Dressage ? Fallait-il vraiment une compétence Numéros de Fakir ?
Là encore, les auteurs s’emmêlent souvent les pinceaux dans leur verbiage en démultipliant les concepts inutilement. Il y a par exemple une distinction entre points de création et points d’aventure (équivalent des points d’expérience) alors que ceux-ci sont équivalent à 1 pour 1. Et je ne vous parle pas des règles pour déterminer avec précision à quelle hauteur vous pouvez sauter ou des quatre pages de tableaux déterminant l’influence de votre tenu vestimentaire sur vos tentatives de négociation. C’est d’autant plus dommage qu’aborder la mode à cette époque particulière est une excellente idée en soit - on pensera aux concours de rhétorique et d’apparat de Ridicule, le formidable film de Patrice Leconte.
Histoire de ne pas être trop assassin, il faut tout de même préciser qu’il n’est pas trop compliqué de rationnaliser tout ça, en ignorant certaines spécialités et en écartant les règles trop calculatoires selon les gouts de votre table de jeu.

C’est côté univers que Lex Occultum se rattrape largement. L’évocation de ce XVIIIe siècle entre ombre et lumière est nuancée et m’a happé par son ambiance. Au menu : description géographique de l’Europe (pays, villes et lieux typiques), présentation du Monde de l’Ombre et vaste chapitre consacré aux sociétés secrètes.
Le niveau reste léger et ne prétend ni à l’historicité de Pavillon Noir, ni à la relecture érudite d’un Nephilim. Lex Occultum tient certainement plus de Trinités, ce qui n’est pas un défaut en soit et lui permet d’être très accessible. Ces chapitres sont aussi loin d’en rester à un survol trop généraliste. Le guide géographique, exercice casse gueule par excellence, n’oublie par exemple jamais d’aborder l’angle occulte revendiqué par le jeu. Il y a là quantité de ficelles qu’il n’y a plus qu’à tirer pour en faire autant d’aventures.
Il faut tout de même regretter l’absence d’une ou quelques propositions ludiques précises. En l’état, les joueurs peuvent incarner « n’importe quoi » dans ce vaste monde, c’est-à-dire rien en particulier. Au moins le corpus de base est-il cohérent avec lui-même sur cette approche puisqu’il ne propose pas de scénario d’introduction. Il faudra donc se retrousser un peu les manches ou plus pragmatiquement se tourner vers l’un des deux recueils d’aventures : leur disponibilité simultanée (ou quasi) avec le livre de base permet à Lex Occultum de constituer une gamme cohérente et complète. De fait, malgré une partie technique rebutante, j’irais jeter à ces aventures plus qu’un œil curieux.

26/04/2020

Le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavić


Ce roman m'a été recommandé d'une manière un peu détournée: alors que je m'exprimais sur le génie du supplément Everway intitulé Spherewalker, écrit par Greg Stolze, mon copain Virgile me parle du fait qu'il est construit sur le même principe que le Dictionnaire Khazar. Je me suis promptement procuré le roman de Pavić pour ensuite mettre environ 6 mois à le lire.

Non pas parce qu'il n'est pas bon, ou même ardu à la lecture, mais simplement parce que l'absence de fil narratif linéaire a fait que je pouvais le laisser de côté plusieurs semaines sans avoir cette urgence à connaître la suite qu'on peut ressentir avec des romans plus classiques. Mais maintenant que je l'ai terminé, je le vois comme l'expérimentation littéraire stupéfiante qu'il est.

Le Dictionnaire Khazar se présente comme une reconstruction moderne d'une version antérieure (du XVIIè) d'un dictionnaire sur la conversion Khazare. Le point de départ de l'histoire, c'est la décision du chef des Khazars, une nation d'Europe de l'Est aux alentours du IXè siècle, que son peuple doit se convertir à une des trois grandes religions (hébraïque, islamique et catholique orthodoxe). Il fait donc appel à des émissaires de chacune de ces trois religions pour le convaincre de la meilleure pour lui et son peuple.

Le dictionnaire réunit les recensions des trois religions qui arguent chacune (évidemment) que les Khazars se sont finalement convertis à la leur et détaillent pourquoi. Ce faisant, le dictionnaire explore les vies de nombreux personnages, anciens et modernes (il y a trois grandes époques dans le dictionnaire, l'époque des Khazars eux-même (à la fin du premier millénaire), l'époque de la première édition du dictionnaire (XVIIè siècle) et l'époque à laquelle le dictionnaire moderne est compilé. Histoires et personnages s'interpénètrent à travers les entrées du dictionnaire, réfutant ou renforçant certains aspects des entrées précédentes.

Il n'y a pas en soi d'histoire, ou plutôt, l'histoire qui en ressort est celle bâtie par la reconstruction floue des éléments qui ont le plus marqué le lecteur. Soyons clairs, le Dictionnaire Khazar ne ressemble à aucun autre roman que j'ai lu, mais il parlera à ceux qui apprécient la réalité fictionnelle de Borges, les obsessions mystiques et religieuses d'Eco et la logique poétique de Calvino. Je sais que je lirais de nouveau ce livre un jour, il est à ce point excellent.

21/04/2020

Index Card RPG


Longtemps, je n'ai pas aimé le dungeon crawling. J'étais épris de narration, je n'envisageais le JdR que sous sa forme noble (le roleplay et l'ambiance) et considérais bien évidemment l'arpentage de donjon comme un forme vulgaire, reniant au passage mes folles années de joueur de D&D puis AD&D. Mais bon, ce genre de posture passe heureusement avec le temps, j'ai fini par mettre de l'eau dans mon (dé)vin(gt) pour revisiter cette approche. Par contre, le mouvement OSR sonne pour moi aussi foufou que les jeunesses giscardiennes. Chacun y va de sa publication, de ses principes incantatoires et de ses justifications oiseuses pour annoncer que My Little Dungeon offre lui un vrai retour aux sources car non content de reprendre les bonnes idées de l'ancien temps, l'auteur a su également copier les mauvaises idées d'antan pour les rendre tout aussi chiantes qu'à l'époque. Arghhh.

Tout ça pour dire que j'arrive bien après tout le monde sur Index Card RPG car ce n'est vraiment pas mon rayon. Mais j'ai aimé ma lecture, alors je vais essayer de passer à travers les forces de ce jeu pour éventuellement convaincre les joueurs comme moi qui ne veulent pas rejouer avec un rétro-clone "mais pas celui de la boite B4, tu sais celle où l'elfe était une classe de perso. Non, moi je te parle de la seule, l'unique, l'édition Carthafill, celle où suite à une erreur d'impression, le mage montait plus vite en niveau car il ne lui fallait que 1 000 xp pour atteindre le niveau 4, tu vois."

Déjà, il faut passer outre le titre tue-l'amour, qui fait référence au fait que l'auteur aime bien dessiner ses salles, ses couloirs, ses monstres et son loot sur des cartes en papier. C'est vraiment une bonne idée, surtout que le monsieur a du talent en illustrations, alors ça donne l'impression qu'on pourrait faire pareil, sauf qu'on a deux mains gauches. L'auteur vend bien évidemment des illustrations toutes prêtes qu'il suffit d'imprimer, mais l'idée est quand même bien de produire du matos pas compliqué en gribouillant l'objet magique ou la salle à explorer sur une simple carte. On revient à l'idée qu'il n'y a pas besoin de figurines et de décor en 3d : on peut s'amuser avec du papier et un feutre. Et dessiner pour préparer sa partie fait intégralement partie du plaisir de jeu. Faut juste arriver à retrouver l'espèce d'abandon créatif qui est le notre quand on est gamin et à qui l'on tourne le dos quand on vieillit.

Mécaniquement, ICRPG c'est du d20 bien simple. Les six caractéristiques habituelles, mais pas de niveau, pas de compétences, pas de sauvegarde... Non, tout se fait avec des jets de caractéristiques dont le score est modifiée par le loot que le personnage porte. Tu veux jouer un voleur ? Alors tu as des outils de voleurs qui te donnent +3 quand tu crochètes une porte, voilà tout. D'ailleurs, les classes de persos ne sont qu'une liste non exhaustive d'objets iconiques que le MJ peut accorder à certains moments pour marquer le coup. T'es un gros guerrier et tu viens enfin de vaincre un gros monstre au fin fond du donjon ? Et que dirais-tu si tu découvrais dans son trésor un bouclier avec des pointes dessus (hop, quand ton adversaire rate son attaque sur toi, tu lui fais 2 points de dégâts) ? Toute l'évolution du personnage se fait donc via le loot. Il découvre un livre de sort ? Alors il peut devenir magicien. Y'a pas de talents ou de pouvoirs, tout passe par les objets. C'est donc très modulaire comme approche. Et comme joueur, c'est hyper cool car notre personnage augmente en puissance en trouvant du loot, comme dans Diablo. Il y a bien évidemment des tables aléatoires pour générer des trésors à l'arrache.

L'autre truc marrant, c'est que la difficulté d'un jet est fixe et dépend de la salle dans laquelle le PJ se trouve. Ainsi, un couloir a priori vide, c'est du 10. Mais plus on progresse dans le donjon, plus on traverse des salles dangereuses. Et la difficulté augmente avec l'environnement. C'est hyper simple, on ne perd pas son temps à calculer 8 + le carac + un bonus, non, c'est écrit directement sur la carte de la salle : 14. Bam. Et ça sert pour toucher le monstre, pour tenter de briser la porte, pour lancer un sort.

Dans les bonnes idées, il y a aussi le principe que certaines tâches ont besoin d'être plus compliquées qu'un simple jet réussi. Donc de la même manière qu'on fait des jets de dégâts pour tuer un monstre, on fait des jets d'effort pour vaincre une tâche. C'est tout simple, mais ça permet de rendre certaines actions plus complexes. "Tu entends des pas qui approchent... Arriveras-tu à forcer cette porte avant que le garde n'arrive ?" On donne donc l'équivalent de points de vie à la tâche et si le jet de caractéristique est réussi, le joueur lance un dé (d4 s'il n'est pas équipé, d6 s'il a ce qu'il faut, d8 si c'est magique...) pour mesurer ses progrès. Toutes les actions ne doivent bien évidemment pas être si détaillées, il faut réserver cette mécanique à des scènes cruciales.

D'ailleurs, de manière générale, l'auteur file plein de petites mécaniques sympas pour rendre la partie plus fun. Comme par exemple la furie des batailles : quand on se bat et qu'on rate son jet, on obtient un +1 sur le prochain jet. Et ce bonus se cumule si on enchaîne les attaques ratées. Et quand on réussit son attaque, le bonus retombe à zéro. Donc même si on n'a pas de chance aux dés, on finit quand même par toucher l'adversaire au bout d'un moment. Autre exemple : quand il lance un sorte, le mage fait augmenter un compteur qui, une fois arrivé à 4 oblige le personnage à faire un jet d'Intelligence. Il réussit ? Tant mieux pour lui. Il rate ? Il ne peut pas lancer de sort pendant quelques rounds. À chaque fois, ce sont des petits mécaniques super simples à mettre en place (et importables dans d'autres jeux) qui rendent la partie plus funky.

Oh, et pour les points de vie : tout le monde en a 10. Les monstres en ont 10, 20, 30, 40 ou 50, c'est simple à gérer. Le bestiaire est d'ailleurs largement fourni et illustré. Ça permet de faire jouer les grands classiques de la visite de donjon.

Le bouquin est rempli de conseils sur comment monter une salle pour qu'elle soit dynamique. Et l'auteur propose des heures de contenu gratuit sur sa chaîne YouTube : Rune Hammer.

Des défauts ? Oh oui, y'en a. Déjà, le jeu propose à la fois du matos pour faire du medfan et de la SF déjantée. Je ne suis pas fan de cette double approche, mais il faut reconnaître que l'auteur n'essaye pas de nous fourguer deux bouquins. Le livre propose également une aventure lovecraftienne, je ne suis pas certain que ça soit la grande force d'ICRPG. Après, il faut adhérer au style du bonhomme. Et je dis ça autant du point de vue graphique que personnalité. Ce qu'il appelle scénario, ça reste des donjons qui ont du caractère mais sans intrigue globale. Car l'un de ses grands principes, c'est qu'il ne faut jamais préparer plus qu'une séance à l'avance.

Donc oui, ICRPG, c'est hyper pratique pour monter une table de hack'n slash où l'on se défoule bien. Les sorts tiennent une ligne de description. Y'a pas de règles pour engager des suivants ou calculer la durée de vie des torches ou des rations. C'est très rock'n roll, on s'imagine aisément pourfendre des choses innommables dans un dédale tortueux.

Ça me fait penser que c'est typiquement le genre de jeu que je sortirais si mes joueurs avaient des envies de maraudage dans un donjon. Ça devient dès lors facile de dégainer une campagne comme Eyes of the Stone Thief pour 13th Age car c'est facile de mécaniser ce genre d'histoire avec ICRPG. Et comme le principe central de cette campagne, c'est que les PJ visitent et revisitent un donjon qui se réorganise sans cesse, il est aisé de dessiner une salle par carte et de reconfigurer le donjon en utilisant pleinement les bonnes idées d'ICRPG comme la difficulté fixe dans une salle.

Bref, c'est un jeu de rôles qui me redonne envie de dessiner et de casser du monstre. C'est régressif, j'en conviens, mais assez jouissif à la lecture. Et c'est déjà pas si mal.

17/04/2020

Liminal

Liminal est un petit jeu auto-édité - l’ouvrage ne fait mention d’aucun éditeur, mais il est distribué par Modiphius (1) - par la grâce d’un financement participatif. S’il n’est pas parfait, il est un bon (et rare) contre-exemple qu’un auteur peut se publier lui-même et accoucher d’un produit de bonne qualité, sur le fond comme sur la forme.

Le petit format de 284 pages, couverture rigide, intérieur couleur, avec tranchefil et signet, est de très bonne facture. Malgré quelques maladresses (2), la maquette met bien en valeur les nombreuses illustrations. Le bouquin est à la fois sobre et classe. Bon, l’absence de fiche de personnage au profit de l’insupportable liste de backers me fera toujours râler, mais on va dire que c’est à peine mineur. Et l’index n’est lui pas oublié, même si l’ouvrage court et très bien organisé ne le rend pas indispensable.

Dans Liminal, les joueurs incarnent des personnages situés à la lisière d’un Monde Caché où fantômes, vampires, faës et loups-garous existent réellement. Difficile bien sûr de ne pas penser au Monde des Ténèbres. Liminal s’en inspire en réalité peu. Ici, les PJ ne font pas parties de ce monde fantastique. Ils en connaissent l’existence et mènent une vie d’enquête en lien avec celui-ci (et bien souvent provoqué par lui). Ils peuvent toutefois avoir quelques pouvoirs en étant magiciens, changeling (fils ou fille de l’union d’un faë et d’un ou une humaine) ou, au plus fantastique, loup-garou, ceux-ci étant par définition à mi-chemin entre le monde des hommes et le monde caché.
Un tiers de l’ouvrage est consacré à ce contexte et à ses factions. Quoique très ouvert, il se centre intelligemment sur la Grande-Bretagne et est fortement lié à son histoire et ses légendes. Même si certaines références ont clairement dû m’échapper, cela reste assez superficiel pour l’exploiter facilement sous un angle ou un autre – enquêtes fantastiques, horreur, intrigues politiques… Cette absence d’approche peut évidemment aussi être vu comme un défaut, mais l’environnement décrit ne manque pas d’accroches ludiques facilement exploitables, une démarche qui n’est pas sans rappeler celle du formidable Meute.

Côté règles, Liminal fait dans le simple et ne repose quasiment que sur deux éléments. Les compétences, réparties en trois groupes (sociales, physiques et mentales) prennent une valeur de 0 à 4. Les tests consistent à ajouter votre compétence à 2d6, contre une difficulté moyenne de 8.
Les traits (et leur contrepartie, les limitations) sont des capacités spécifiques particulières. Cela regroupe des avantages classiques mais aussi les pouvoirs surnaturels. Plusieurs magies sont par exemple proposées, de la géomancie (consistant à tirer un pouvoir d’un lieu aux dispositions particulières) à la nécromancie. L’ensemble gravite autour des points de volonté. Ces derniers servent à améliorer un jet, résister à des blessures graves mais aussi à activer les pouvoirs.
Le groupe de PJ bénéficie aussi d’une fiche propre, comprenant plusieurs aspects de contexte (ses objectifs, ses relations avec les différentes factions du jeu…) et quelques avantages de groupe (du matériel, un QG, un accès à un laboratoire ou une librairie occulte…).
Bien qu’assez classiques (pour ne pas dire banales), les règles tiennent largement la route. La place centrale de la Volonté reflète plutôt bien l’univers crépusculaire dépeint où les lieux disposant encore d’énergie magique se font rares et l’objet de luttes d’influences et de pouvoirs entre de nombreuses factions toutes plus isolées et unes que les autres, le tout dans une ambiance anglo-saxonne légendaire du meilleur gout.

En plus de quelques conseils avisés et d’un bestiaire/catalogue de PNJ bien fourni, l’ouvrage propose deux scénarios – ou plutôt deux synopsis – tous les deux très intéressants. Il restera à mettre un peu de chair sur ces squelettes, mais l’ossature est solide. En parlant d’aventures : l’accessibilité de ce jeu le rend adapté aussi bien à un one-shot qu’à une campagne, même si le matériel fourni dans le livre de base nécessite d’être étendue pour jouer au long court. Sans être le jeu du siècle, Liminal est au final tout à fait convaincant.

(1) L’ouvrage ne mentionne aucun éditeur. Certains sites mentionnent Modiphius (Probable confusion avec le distributeur). La fiche de l’ouvrage sur le Grog indique elle 101 Games, avec lequel l’auteur a en effet travaillé, mais c’est une erreur : 101 Games ne liste pas le jeu dans ses publications sur son site. L’ISBN indique en réalité comme éditeur Paul Mitchener, c’est-à-dire l’auteur lui-même.
(2) J’ai aussi eu le sentiment à la lecture que l’écriture était perfectible, mais je n’estime pas mon niveau d’anglais suffisant pour émettre un jugement définitif sur ce point.

01/04/2020

Tiger King


Tiger King est le truc le plus regardé en ce moment sur Netflix, et il suffit d'accorder quelques minutes d'attention au premier épisode de ce documentaire en 7 parties pour comprendre l'engouement général : c'est délicieusement foutraque. C'est une plongée hallucinante dans le milieu des propriétaires américains de gros félins qui possèdent des zoos privés et des ego plus gros qu'un sumo. Les personnages de cette histoire ne sont pas crédibles, mais la palme revient au Tiger King lui même, Joseph Allen Maldonado-Passage (né Schreibvogel), AKA Joe Exotic, un redneck adepte de la mullet, irrésistiblement attiré par les armes et les explosifs, qui dirige son petit royaume avec maestria. Vous le verrez chanter de la country, élever des tigres, menacer de mort sa rivale via sa chaîne internet, se lancer dans la course présidentielle... C'est un personnage fascinant qui occupe tout l'écran et qui arrive à occulter des seconds couteaux qui devraient normalement être bien plus flamboyant.

Et si je vous en parle ici, c'est pas tant que je souhaite que vous vous éduquiez sur ce monde très particulier des propriétaires de tigre (mais à la vérité, c'est un univers propice pour jouer à Fiasco tellement c'est rempli de PNJ abracadabrantesques et de situations qui vont forcément mal tourner). Non, c'est que cette série de true crime est le parfait exemple de ce à quoi doit ressembler une table de Unknown Armies. Tout y est : les gars qui sont obsédés par les tigres et les lions sont tous des gars atypiques qui ont des comportements d'adeptes : ils ne pensent qu'à ça, toute leur vie tourne autour de ça... Et oui, ils développent des pouvoirs magiques à mesure qu'ils se consacrent à cette folle passion : Joe Exotic a un super-pouvoir qui lui permet (par exemple) de convaincre deux hommes hétéros de se marier simultanément avec lui. Un de ses confrères monte une sorte de harems de femmes volontaires qui viennent bosser dans son zoo pour que dalle.

Et bien évidemment, on ne s'autoproclame pas Tiger King sans avoir de grosses envies de devenir un Godwalker. Et c'est là que la connexion avec l'occulte underground de Unknown Armies est la plus forte : tous ces gugusses sont en compétition permanente pour être le plus mieux gros propriétaire de tigres. Ils se backstabent, s'allient puis se trahissent pour asseoir leur pouvoir et rester le plus longtemps possible l'incarnation du Roi des Tigres. C'est vraiment une campagne clé en main, il y a même la carte relationnelle de tous les PNJ qui apparaît régulièrement à l'écran.

Sérieusement, regardez cette série car même d'un point de vue narratif, c'est un modèle du genre. À chaque fois que vous pensez que cette histoire arrive dans un cul-de-sac scénaristique, l'intrigue rencontre un twist supplémentaire. C'est une histoire démentielle qui tout du long te semble irréelle. Une partie de ton cerveau te dit "C'est pas possible, c'est un documenteur, ce sont forcément des acteurs". Et l'autre hémisphère te hurle "Mais non, c'est juste la preuve que tous les thèmes que brassent Unknown Armies sont véridiques : tu vois pas à quel point tout est étalé là sous tes yeux ? T'as pas remarqué que le monde est foutu, dehors, c'est logique que l'occulte underground devienne tout à coup mainstream".

Je me retiens de vous divulgâcher la série, mais foutredieu, il y a des passages où j'entendais clairement les dés rouler. On peut s'en parler dans les commentaires avec celles et ceux qui ont vu le documentaire, mais holy shit, ne me dites pas qui arrive à Saff (qui est trans et a été mégenré dans la série, soit dit en passant) n'est pas un comportement de PJ ?

Et je vous préviens : le MJ de Tiger King a beau être fan de ses personnages, vous allez avoir du mal à développer de l'empathie pour eux. Ce sont toutes et tous des raclures. Du producteur de télé-réalité au tueur à gage (oui, oui) en passant par la folle qui libère les tigres pour mieux les encager chez elle, ce sont tous des fous furieux

Au pire des cas, vous apprendrez plein de choses sur les tigres, le meth, les disparitions inexpliquées, Las Vegas, les mecs qui lâchent des félins sur une petite ville pour foutre le dawa... Bref, vous ne pourrez que constater à quel point la fiction est ridiculisée par le réel.