26/07/10

Acacia - David Anthony Durham

Vendredi soir. Mon train part dans 10 mn. J'en ai pour plus de 4h de trajet, et j'ai oublié de prendre de la lecture. Vite, je me précipite dans un kiosque en face du quai. Coup d'oeil rapide au rayon polar : des épisodes 46 de séries commencées avant que j'apprenne à lire et tous les clones de SAS possibles et imaginables. Rayon littérature : des livres de régime, le dernier Marc Lévy (ou son avant-dernier ? Ou le prochain ? Comment savoir ?) ou les bouquins du programme du bac français. J'arrive devant le rayon fantasy / SF : King, Laurell K. Hamilton ou des tomes 5 de séries dont le tome 1 est chez moi en train de caler des armoires. Là, dans un coin, un début de série ! Acacia. Hum. De la fantasy épique. Un 4e de couverture qui fait référence à Robin Hobb. Je me souviens avoir lu une bonne critique sur Le Journal de bord d'un (ex-)libraire. Je ne suis pas convaincu mais mon train part dans 3mn et au pire, ça permettra à Bob de faire son come-back. Hop, j'achète et je le commence sitôt assis à ma place. 


L'histoire : il était une fois le roi gentil d'un royaume corrompu. Il sait bien que son pouvoir repose sur l'asservissement des masses, mais il a renoncé depuis longtemps à vouloir rénover un système qui de toutes façons le cantonne à un rôle symbolique. Tant pis, ce roi trouve le réconfort dans ses quatre beaux enfants, qu'il élève seul depuis la mort de sa femme. Mais le changement est en marche, sous la forme d'un peuple guerrier, exilé dans le grand nord, qui décide de se rebeller, et, contre toutes attentes, réussit. Face à la défaite inéluctable, le vieux roi envoie ses enfants se cacher aux 4 coins du monde.

Ce livre nous arrivé auréolé d'une réputation prestigieuse et appuyé par un site de l'éditeur entièrement dédié à la série, illustré par Didier Graffet. Prix (JW Campbell Award), commentaires dithyrambiques ("C'est un roman que Shakespeare lui-même aurait aimé avoir écrit" - J.E. Kelly, lauréat du prix Hugo), ...



Pendant les 150 premières pages, j'ai bien cru que le concert de louanges était mérité. L'exposition, très réussie, met en opposition un empire suintant la corruption et les privilèges dont la famille royale est humaine, généreuse et sympathique, à une culture intéressante, ressemblant pour partie à la Sparte antique, mais dont les dirigeants sont clairement antipathiques. Au lieu de s'attacher à l'action, l'auteur dépeint avec beaucoup de minutie ses personnages et adopte une forme introspective pour présenter les quatre enfants du roi, auxquels on s'attache très vite. Les thèmes abordés le sont élégamment (la responsabilité politique, la mixité culturelle), et l'univers de l'auteur réussit le juste dosage entre la familiarité des éléments attendus du genre et l'originalité des cultures et des peuples.

Puis l'on arrive à la crise, et l'exil des enfants. Et, après cela, le récit adopte un rythme radicalement différent, tellement elliptique que les raccourcis en paraissent abrupts. Au milieu du livre, j'ai même cru qu'il manquait des chapitres à mon exemplaire. Certains événements dramatiques sont contournés, d'autres à peine évoqués, le récit fait des bonds de plusieurs mois puis ralentit de nouveau l'espace de 2 ou 3 chapitres, avant que l'auteur appuie de nouveau sur le champignon pour passer rapidement à ce qui l'intéresse. Mais surtout, Durham méprise complètement l'adage classique de l'écrivain "Show, don't tell", et, au lieu de décrire actes, dialogues, événements ou discours, raconte simplement qu'ils ont eu lieu. Un peu comme si, au lieu de lire ce billet, vous n'aviez droit qu'à un "Munin a écrit une critique mitigée, qui ne vous incite pas à vous procurer le livre." Non seulement cela appauvrit des scènes qui, sans cela, aurait pu être chargées d'émotions, mais en plus cela produit une distanciation entre le lecteur et l'oeuvre que va croissante au fur et à mesure que l'action s'emballe et que les personnages tombent comme des mouches. Résultat, on a l'impression de lire un résumé du livre plutôt que le livre lui-même (un résumé de 900 pages, quand même...). Enfin, les héros, qui étaient profonds et attachants dans leur jeunesse, deviennent, adultes, des icones stéréotypées plates et inintéressantes.

Dommage. Le livre avait vraiment du potentiel, et l'auteur, s'il avait poursuivi son effort initial, aurait pu réussir un vrai bon roman de Fantasy épique. Sauf à oublier à nouveau de prendre un livre pour un trajet en train, je ne me vois pas poursuivre avec le tome 2.

On en parle ailleurs :


23/07/10

Favela Rising


Retour à Rio de Janeiro avec ce documentaire qui retrace la vie d'Anderson Sa, qui, après avoir échappé à la criminalité omniprésente de sa favela, Vigario Geral, a fondé le groupe et mouvement social AfroReggae. Le film retrace, à partir d'interviews et d'images d'archives, comment Anderson Sa, en cherchant une échappatoire à la violence qui l'entourait, a utilisé la musique pour détourner les jeunes de son quartier du trafic de drogue.

Dit comme ça, on a un peu l'impression que le film est d'une gentillesse et d'une naïveté dégoulinante de bons sentiments. En fait, les 30 premières minutes font passer la Cité de Dieu pour un aimable vaudeville. Corruption, bavures policières, massacres : les images n'épargnent rien, et le grain de la photo, très esthétisant, n'atténue pas leur horreur. Puis l'on suit Anderson Sa dans sa découverte de la musique et sa transformation en personnalité locale.

Même si on peut regretter que le réalisateur s'attache plus à la personne d'Anderson Sa qu'à sa réalisation, ou que la musique autour de laquelle tourne tout soit finalement assez peu présente, ce documentaire vaut très largement d'être regardé, ne serait-ce que pour la sincérité et l'espoir qu'il dégage.

Quelques liens :

Mouse Guard, Winter 1152


J'avais déjà avoué publiquement mon admiration pour le premier volume de Mouse Guard. Sans surprise, je suis tombé sous le charme de la suite, Winter 1152. La neige recouvre le monde des souris, aussi doivent-elles affronter mille et un dangers. La vie de souris n'est déjà pas de tout repos en temps normal, mais avec la neige, leur univers devient hostile. Surtout que le groupe des gardes se retrouve divisés par accident.


Sous le prétexte de mettre en scène de simples souris, David Peterson raconte une histoire d'amitié, de courage et de devoir. Il me serait facile de jouer au lecteur blasé et cynique, et pourtant il y a dans cette série quelque chose d'éminemment profond qui vient me chercher. J'y retrouve un goût de nostalgie pour les aventures simples mais vraies. C'est une madeleine de Proust superbement illustrée, un pure enchantement visuel qui mélange à la fois le livre pour enfant et les thèmes tragiques des adultes.


J'ai profité de ce second volume pour acheter également le jeu de rôles Mouse Guard RPG, qui fonctionne avec le système Burning Wheel. Un moteur de jeu assez inspirant, qui met de l'avant les motivations du personnages et qui colle parfaitement avec les idéaux de la garde. C'est réellement un jeu qui permet d'incarner les héros de la BD. Deux bémols, toutefois :
- difficile de faire jouer un enfant avec de telles règles. C'est dommage, la BD est une occasion en or pour initier un gamin en lui faisant vivre des aventures de souris;
- le livre offre finalement peu d'informations pour creuser l'univers de la BD. Je m'attendais à découvrir plus de détails sur la vie de ces communautés. Je suis resté sur ma faim.

Par contre, c'est un livre magnifique qui profite pleinement des illustrations de la BD. Cet univers sait facilement prendre vie, c'est magique. En lisant ce jeu, on a furieusement envie de revenir à l'essentiel. Pas aux super pouvoirs et à la cueillette d'XP, mais aux histoires qui font la part belle à l'amitié, aux responsabilités et au bien commun.

21/07/10

Leviathan


Je l'avoue, si je me suis intéressé à Leviathan, c'est que j'ai vu cette magnifique carte et qu'elle m'a intrigué. Et puis Cory Doctorow n'arrête pas de faire de la retape pour ce bouquin, alors je me suis laissé tenter.

Or donc, Leviathan est une uchronie steampunk qui reprend les grandes lignes de la Grande Guerre. À la mort de l'archiduc Ferdinand et de son épouse à Sarajevo, son fils Alek se retrouve subitement en danger car plusieurs intérêts politiques veulent sa mort. Deux membres fidèles de la garde rapprochée de l'archiduc font donc monter Alek dans un marcheur de combat, une sorte de robot, pour filer vers la Suisse afin d'être en territoire neutre quand la guerre éclatera. Au même moment, à Londres, une jeune fille se faisait appeler Daryl ment sur son identité sexuelle au rectureur de l'armée et intègre avec pertes et fracas les rangs d'une unité volante que le hasard va pousser en Suisse. Et donc, la jeune anglaise et le jeune autrichien vont se rencontrer, ce qui va être le début de tribulations aventureuses pour l'héritier du trône et la jeune fille qui débite des gros mots plus vite que son ombre.


Disons-le tout de suite : Leviathan est un livre pour adolescents. Ce qui explique certains clichés et une narration très légères. La rencontre de deux héros que tout sépare, l'apprentissage du deuil, l'expérience des responsabilités, la découverte des sentiments... Autant de passages obligés. Si le propos n'est pas nouveau, l'habillage, lui, est plus innovant. La guerre met en scène deux camps : les Clankers, qui basent toute leur technologie sur des machines à piston, et les Darwinistes, qui font des croisements génétiques pour créer de nouvelles espèces utiles à l'homme. Nos deux héros vont créer une troisième voie en alliant le meilleur des deux camps. C'est un récit d'aventure, avec des scènes de combat, du danger et ce qu'il faut d'incompréhension mutuelle pour créer une tension politique. Forcément, pour un adulte, c'est une lecture très légère où tout le déroulement de l'histoire et de l'Histoire est prévisible.

La bonne idée de l'auteur, Scott Westerfeld, est d'avoir fait illustré son histoire par Keith Thompson (dont je conseille fortement la visite de son site). Ces dessins noir et blanc sont très réussis (même si j'ai trouvé quelques soucis de proportions. Le marcheur de combat est sensé pouvoir accueillir 5 personnes, mais sur certaines illustrations, il semble bien étroit pour y parvenir) et permettent une immersion très agréable dans ce décor steampunk. Difficile de résister à cet univers où les machines de guerre cotoient les créatures mutantes.


Au chapitre des récriminations, la mise en page utilise un interligne de 1,5, ce qui fait artificiellement gonfler le nombre de pages. Le livre fait 440 pages mais aurait pu faire 250 pages normales en abusant moins.

Ce n'est que le premier livre d'une série, aussi le récit se termine un peu abruptement quand les deux héros trouvent une bonne raison de travailler main dans la main. Je ne trépigne pas d'impatience pour lire la suite (car c'est une trilogie Leviathan-Behemoth-Goliath), mais je salue cette belle initiative qui offre aux jeunes lectures d'aujourd'hui un hommage moderne à Jules Verne.

Les Mauvaises eaux


Les Mauvaises eaux ne sont pas réellement une suite des Enfants de Cayenne, mais l'action de cette nouvelle se déroule un peu après les évènements de ma précédente nouvelle, sur le continent de Guyane, cette fois. Baptiste est en maison de repos à Cayenne. Son voisin de chambre est un drôle de prêtre qui lui parle de Sainte-Marie-des-Ravines, un village perdu dans la jungle, et du fleuve local, qui déborde d'or. Une étrange fièvre s'empare alors de Baptiste.

Comme à chaque fois, la couverture est signée Patrice Larcenet.

Mes nouvelles sont désormais disponibles sous licence Creative Commons via le site http://fr.feedbooks.com/ qui permet de télécharger des tonnes de romans et textes du domaine public ou des créations originales sous licence. PDF, ePub ou Kindle, le site propose forcément le format de lecture qu'il vous faut.

D'ailleurs, pour les auteurs en herbe, je vous conseille ce site de publication : en 15 jours, une de mes nouvelles a été téléchargée 175 fois. C'est vraiment une belle vitrine.

Bonne lecture.

17/07/10

L'enjomineur, 1792


Philippe appelle ça un passe-plat. Vous savez, le second volume dans une trilogie. Ce n'est pas qu'il soit mauvais, mais il se retrouve coincé entre un premier volume où le lecteur a été charmé par la découverte d'un univers nouveau et le dernier volume où l'histoire se termine en apothéose. Alors lui, le passe-plat, il se contente de faire le pont entre ces deux extrémités. Il fait vaguement progresser l'intrigue, mais pas trop vite car il faut en garder sous le pied pour le final. Et comme l'effet de surprise est passé, on se retrouve dans un décor qui sent un peu le déjà-vu avec une action un peu mollassonne.

L'enjomineur, 1793 est donc sans surprise. Il poursuit sur la lancée de L'enjomineur, 1792 mais il a un drôle de goût en bouche. Émile continue d'être le gentil gars de service que les fées font monter à Paris pour qu'il utilise une dague magique sur le chef d'un culte secret qui veut régner en maître du monde ("Aujourd'hui la rue Quincampoix, demain le monde (rire infernal)....". Cornuaud est toujours ce salopard qui survit au jour le jour en commettant des crimes de plus en plus sanglants. Et Paris oscille entre la Lumière des philosophes et l'étrange magie de Mithra, comme avant. Rien de nouveau sous le soleil. Il y a bien quelques pièces qui se déplacent sur l'échiquier pour préparer l'assaut final, mais ce passe-plat manque cruellement d'un retournement de situation imprévisible. Les personnages font scrupuleusement ce que l'on attend d'eux, c'est terriblement ennuyeux. Oh, il y a bien un cliffhanger super téléphoné à la dernière page, mais ça ne rachète pas les 474 pages un peu tiédasses qui ne servent finalement qu'à retarder l'inéluctable.

J'appelle ça le syndrome de la zyglute : un autruche qui a trois pattes n'est pas nécessairement plus stable que celle qui n'a que deux pattes. Il en va de même avec les romans vendus par trois.

Pierre Bordage est toujours aussi bon pour évoquer cette Révolution qui verse dans le fantastique, mais je crois que la trilogie est une manie assez exaspérante chez les auteurs. J'attends tout de même de pouvoir lire la fin de cette histoire, car Bordage est arrivé à créer une vraie ambiance dans sa série, mais je reste persuadé que diluer une sauce est le plus sûr moyen d'en dénaturer le bon goût.

13/07/10

Kraken


Billy est conservateur au British Museum de Londres. Quand il promène des visiteurs dans les salles du musée, ceux-ci sont invariablement estomaqués lorsqu'ils posent les yeux sur le réservoir en verre qui contient la dépouille d'un énorme calamar. Billy connait bien cette créature de tentacules car il a participé au procédé permettant sa conservation. C'est un peu lui qui l'a embaumé, finalement. Or un jour que Billy débarque dans la salle du calamar avec sa traditionnelle brochette de visiteurs, le réservoir et le calamar ont disparu. Pfiout. Et personne n'a rien vu. Pourtant, un réservoir de cette taille, c'est immanquable. Il faudrait une grue pour déplacer une masse pareille. Et quand la police débarque au musée pour poser des questions au personnel, Billy trouve que les policiers ont un comportement bien étrange. Quand ils se mettent à lui parler de l'Église du Kraken, Billy est complètement dépassé. Et pourtant, son voyage dans le bizarre ne fait que commencer...

Le Kraken de China Miéville est un roman d'urban fantasy. Comme bien souvent dans ce genre de livres, un héros d'une grande banalité voit sa petite vie ordinaire exploser en vol quand l'existence de la magie devient une réalité impossible à nier. Non seulement le monde n'est pas ce qu'il semblait être, mais en plus il faut rapidement apprendre à survivre dans un environnement où l'ignorance vous place tout en bas de la chaîne alimentaire. Et donc, fort prévisiblement, Billy apprend vite que Londres est bien différente de ce qu'il croyait. Elle grouille de cultes tous plus étranges les uns que les autres qui ont toutefois un point commun : ils prédisent tous la fin du monde. Mais chacun à sa vision du truc et travaille fort pour que sa petite apocalypse soit celle qui gagne. Et la disparition du Kraken est le McGuffin qui va expliquer pourquoi Billy va démarcher ou être confronté à toutes les cliques de cultistes que compte Londres.

Impossible d'associer Londres et urban fantasy sans penser à Neil Gaiman. Le rapprochement est d'autant plus facile que Miéville met lui aussi en scène un couple de tueurs aussi dingues que sadiques, ce qui n'est pas sans rappeler Neverwhere. Mais là s'arrête la filiation : China Miéville est aussi proche du style de Gaiman que Sid Vicioux l'est de celui de Richard Clayderman. Sa Londres magique est bourrée d'idées folles : une grève des familiers, un magicien habillé en trekkies, un spécialiste de l'origami capable de plier plus que du papier... Comme à l'accoutumée chez Miéville, il y met sa petite touche personnelle d'ex-rôliste. Cette inventivité culmine avec les Nazis du Chaos, hommage à Moorcock, et l'ombre permanente de Cthulhu et de ses sbires. C'est également bourré d'argot londonien qui m'a échappé.

Sauf que.
C'est trop. Billy est embarqué dans une course folle pour découvrir qui a volé le calamar, mais son personnage est aussi lisse que la peau du visage d'une star reliftée. Je n'arrivais pas à me sentir concerné par ses tribulations. Les rencontres iconoclastes se multiplient, les personnages hauts en couleurs s'entassent mais la sauce tarde à monter. Pire, je me suis étouffé au milieu du livre, j'ai dû me faire violence pour continuer. Je me demande sir le roman ne devrait pas avoir 100 ou 200 pages de moins. D'habitude, la plume de Miéville est superbe d'évocation, mais là, je me suis proprement ennuyé. Je dois confesser que je n'ai pas lu les premiers écrits urban fantasy (Looking for Jake) de Miéville, donc je ne sais pas si c'est ce roman qui est faible ou bien si je ne suis tout simplement pas le lecteur idéal pour ce genre de littérature. J'attends beaucoup de China Miéville. Perdido Street Station, Les Scarifiés, The City & the City m'ont habitué à l'excellence. Là, je n'ai pas eu ma dose. Kraken est indubitablement un bouquin urbain qui met en scène Londres, mais cette ville ne me fait pas rêver, même quand Miéville s'improvise guide touristique un peu foldingue.

02/07/10

Les couleurs de l'acier


Quel dommage. Les couleurs de l'acier débutait pourtant si bien. Le roman raconte les tribulations d'un avocat répondant au nom de Loredan qui, loi oblige, fait ses plaidoiries en se battant à l'épée contre l'avocat adverse, le plus souvent à mort. Bon, c'est rigolo comme idée, mais un système de justice aussi mortel est quand même assez débile à mettre en place. Enfin, ça permet de placer quelques scènes de duel. Et donc notre avocat décide de prendre sa retraite car il sent bien que sa profession ne produit pas beaucoup de retraités. Il devient alors professeur d'escrime pour former les prochaines générations d'avocats. Sauf que la cité dans laquelle il exerce est soudainement menacée par une invasion de barbares des plaines. Aussi les notables décident de placer notre ex-avocat à la tête de la défense militaire de la cité car il est en fait l'un des derniers survivants d'une bataille qui a autrefois opposé les barbares avec l'armée qui défendait la cité. Et donc, paf, combat.

Pour complexifier l'affaire, il existe plusieurs sous-intrigues qui, à grands coups de hasard bien pratique pour l'auteur, viennent délayer le propos. Une histoire de vengeance, des magiciens invoquant des malédictions, une touriste qui possède des dons magiques hors norme... Et immanquablement quand on veut absolument pondre un volume de plus de 600 pages, l'intrigue finit par trainer en longueur pour cause de digressions. Les magiciens incompétents ont beau être aussi drôles que leurs homologues de chez Jack Vance, le bouquin patine dans la choucroute. Surtout que le héros est sympathique avec son mauvais caractère, mais le reste de la galerie de personnages n'est pas aussi réussie. En particulier le chef des barbares qui, après avoir passé quelques temps dans la cité pour étudier les défenses en place, rentre dans sa tribu pour apprendre sur le pouce à ses collègues comment construire 300 catapultes. Ben voyons, mon colon. Du coup, l'invasion barbare est aussi crédible que les promesses d'un programme électoral, ce qui n'aide pas à avancer dans la lecture.

Il m'aurait été facile d'invoquer Bob et d'aligner quelques bons mots pour descendre ce livre en flammes. Sauf que K. J. Parker a un réel talent pour foutre de multiples détails techniques dans son histoire. Elle explique comment sont forgées les épées, ce qu'utilisent les tanneurs pour obtenir telle teinte, quel bois est utilisé pour sculpter des flêches... C'est très efficace pour donner du corps à l'univers. On sent que cette femme est une "gosseuse de patente" (comme disent les Québécois), c'est à dire une bricoleuse éclairée. Son écriture respire l'artisanat, et c'est bon. Mais comme elle ne maîtrise pas son réçit, ses bonnes idées ne font pas long feu et la narration s'écroule sous son propre poids. Autre petit détail qui m'a agacé : elle utilise à un moment le mot "marketing" pour deviser sur le commerce local. Pour moi, ça brise autant la fameuse "suspension of disbelief" que si elle avait appelé un de ses personnages Lolo Ferrari.

Les couleurs de l'acier n'est que le premier volume d'une trilogie. Déjà que c'est étouffe-chrétien comme roman, je ne vais certainement pas m'enfiler encore 1300 pages pour avoir le fin mot de l'histoire. D'autant que je n'ai pas l'impression que l'auteur sache où elle va. L'humour dont elle saupoudre son histoire ne rend malheureusement pas le bouquin assez digeste. C'est rageant, les 100 premières pages du roman m'avaient pourtant fait saliver.

29/06/10

Jean-Philippe Jaworski - Gagner la Guerre


Gagner la guerre, le roman de Jaworski faisant suite à sa nouvelle "Mauvaise donne" dans Janua Vera, a déjà fait l'objet de dizaines de critiques, toutes plus élogieuses les unes que les autres. En vras : Gromovar, Efelle, Reflets de mes lectures, le Cafard cosmique, le Traqueur stellaire, etc. A l'exception de celle de Fantasy au petit-déjeuner, vous n'en trouverez aucune de négative ou seulement mitigée. Le bouquin doit sortir en poche à l'automne, il est assuré de faire un tabac sous ce format-là aussi.
L'histoire se situe dans le Vieux Royaume, très proche de notre XVIe siècle, où la guerre entre Ciuadalia (qui ressemble à Venise) et l'Empire rhessinien (des ottomans qui vivraient sur un archipel) vient de s'achever sur une cuisante défaite des rhessiniens. Benvenuto, maître-espion du podestat de Ciudalia, est envoyé en mission négocier des conditions secrètes à la réédition des rhessiniens. Cette ambassade et ses conséquences le placeront au coeur de la stratégie de son patron pour en finir avec des siècles de république et devenir le premier tyran de Ciuadalia. Benvenuto est le narrateur. C'est une canaille sans foi ni loi, un assassin accompli élevé dans la rue : il n'épargne aucune vicissitude au lecteur de son témoignage, écrit dans une langue pittoresque et bigarrée, mélangeant tournures de style élaborées, métaphores fleuries, argot gouailleur, et vulgarité bien sentie. Le langage d'un homme intelligent ayant eu de l'éducation et se complaisant néanmoins dans la promiscuité des quartiers populaires.

Gagner la guerre commençant en mer sur une galère ciudalienne, j'ai eu l'impression, après Corsaires du levant, de franchir une passerelle entre deux galères, de monter à bord d'un bâtiment semblable mais différent à celui que je venais de quitter. La richesse des descriptions est à mettre au premier rang des qualités du livre, et la transition et la découverte du Vieux Royaume s'est faite en douceur. L'ambassade secrète de Benvenuto, ses péripéties, jusqu'à son retour à Ciudalia, m'ont transporté. Les descriptions faites de la ville, comparée à une femme aux dentelles de marbre, lorsque le narrateur la redécouvre depuis le pont de son bateau sont d'un saisissant pouvoir d'évocation. Les personnages sont tout aussi bien croqués, tant les puissants (le podestat) que les personnages secondaires, et derrière chaque ligne transparaît l'érudition de l'auteur, des vêtements à l'urbanisme en passant par l'art (la peinture, l'architecture, ...) et tous les artisanats possibles et imaginables. Enfin, la construction romanesque elle-même est soignée, autant au niveau du style (on l'a déjà dit : ironie, métaphore, paraphrase, litote, hyperbole, synecdoque, prolepse, zeugma... Quelqu'un de plus instruit que moi en repérerait plus et mieux) que des effets du récit.

Et, quelque part, c'est là que j'ai décroché.

Cette accumulation ornementale, si riche soit-elle, ne parvient pas à masquer les lignes très ordinaires du bâtiment qu'elle entend décorer. Le Vieux Royaume n'est qu'une énième resucée de notre Europe, avec des elfes et de la magie. La recherche avec laquelle Jaworsi le dépeint ne le rend ni original, ni intéressant. On pressent, dans certaines parties, comme le séjour de Benvenuto à Bourg-Preux, le poids d'une histoire, mais l'usage de références destinées à ceux qui ont participé à ses sessions de jeu de rôle dans cet univers m'a laissé de marbre, et finalement, nuit au rythme du récit : à force de vouloir caser des personnages originaux qui disparaissent 20 pages plus loin, de re-re-comparer les charmes de la ville de Ciudalia à celle d'une catin défraîchie mais encore sensuelle, l'auteur s'éloigne d'un récit qui, dès le départ, peine à convaincre. Les stratégies politiques des intriguants sur lesquels reposent la progression du récit sont d'une sophistication qui donne l'impression de lire la description des coups futurs que préparent des maîtres d'échec.

La temporalité du livre est également étonnante : on passe de longs passages descriptifs ou des scènes d'exposition proches de l'infodumping, à de brèves scènes d'action où le temps se contracte et la lisibilité diminue, avant d'assister à nouveau à une dilatation du rythme qui redevient celui, lénifiant et ronronnant, auquel on était habitué. Histoire de tuer le peu de suspense qu'il avait réussi à créer, l'auteur use et abuse du prolepse (ou anticipation), par lequel il annonce en début de chapitre la péripétie qui va se produire. Enfin, l'auteur se distancie aussi régulièrement de la Fantasy, en brisant le "quatrième mur" ou en contournant à dessein les clichés du genre, comme celui du duel final ou de l'assassin en expédition. Tout cela finit par ressembler à une leçon érudite aux auteurs de Fantasy, sans faire oublier les reliquats de nombreuses parties de jeu de rôle où l'on imagine Jaworski en maître de jeu soliloquant devant des joueurs médusés et intimidés.

En voulant écrire le roman de Fantasy idéal tel qu'il aurait aimé lire, Jaworski a fait passer le façonnement esthétique avant l'objet produit. Si le résultat final témoigne de son talent, il ne possède pas, loin s'en faut, la richesse et la finesse de ses nouvelles. Jaworski nous raconte ici superbement une histoire pas tres intéressante, dont le protagoniste ne provoque ni sympathie, empathie, ou identification. Il devrait réserver le Vieux Royaume à des suppléments de jeu de rôle, et utiliser à meilleur escient son talent - quitte à arrêter la Fantasy médiévale. Finalement, Gagner la guerre est au Seigneur des Anneaux ce que le baroque est au gothique (ou le rococo au roman ?).

Allez, à vous les commentaires maintenant. Lynchez-moi.

28/06/10

Les séries que je ne finirai jamais

J'ai été bien silencieux, ces derniers mois. Pour une fois, c'était moins dû à ma paresse habituelle qu'à une série de lectures qui soit n'ont pas leur place ici, soit après coup ne méritaient pas vraiment un coup de projecteur. Finalement, j'ai décidé à faire un billet groupé pour parler de ces séries dans lesquelles j'ai trempé un orteil avant de renoncer à plonger, pour aller me baigner ailleurs.

Atticus Kodiak  (Greg Rucka)
Celle-là, je m'y suis intéressé en voyant sur Internet que Greg Rucka écrivait aussi des romans. C'est le scénariste de White Out, un thriller sur la banquise (mal) adapté au ciné avec la frigorifique Kath Beckinsale. Je venais de passer un week-end à lire sa série de BD d'espionnage Queen & Country, et j'ai donc commandé les deux premiers tomes de sa série de polars.

 
Atticus Kodiak est un ex-militaire formé à la protection, reconverti dans le civil garde du corps d'élite. Ce qui m'intéressait, c'était l'espoir de trouver une espèce de déconstruction de la trame du polar habituelle : le héros ne tente pas de reconstituer après coup la suite d'événements ayant conduit à un meurtre, mais essaie de l'anticiper pour l'éviter. Mais les deux premiers tomes ne proposent que très peu de cela : il s'agit en fait des tribulations sentimentales et des tâtonnements moraux d'un type que l'auteur veut faire passer comme super-compétent mais qui paraît d'une incurable bêtise aux yeux du lecteur - autant dans sa vie professionnelle que sentimentale. Ayant lu les résumés des suivants sur Wikipedia, j'ai plutôt l'impression que ça empire, donc malgré l'attachement de l'auteur à dépeindre la vie et les techniques des gardes du corps, j'arrête là.

John Rain (Barry Eisler)
 

Là aussi, je pensais trouver un polar inversé : le héros est un assassin qui prépare méticuleusement ses crimes pour les faire passer pour des accidents. Un peu comme dans Jhereg, mais de nos jours. En fait, il s'agit d'un sirupeux cocktail action - sentiments, tout plein de mièvrerie bien-pensante (le tueur ne tue que des méchants, il a un passé trouble qui justifie ses actions, il est sauvé par l'aaaamouuuur...) dont le héros sait tout faire, en bon petit Mary-Sue. L'intrigue et les scènes d'action sont bien trouvées, mais on est lassé avant d'avoir terminé le premier chapitre. Ici aussi, le livre a donné une catastrophique adaptation au cinéma.

La Flotte Perdue (Jack Campbell)



Du space-opera, oui, mais du lourd. Jack Campbell est un ancien de la marine, et il a conçu son cycle sur une idée simple : une flotte perdue derrière les lignes ennemies qui revient lentement en remportant bataille sur bataille malgré son infériorité numérique et son manque de matériel. De la pure SF militaire (je préfère ce terme plutôt que "militariste" : aucun des romans affublés de cette étiquette que j'aie lu ne fait particulièrement l'apologie de l'armée), pas très intéressante : chaque roman tourne autour de deux ou trois batailles, la description est fait du point du vue du commandant qui regarde son écran de radar, et entre temps les sempiternels problèmes de moral et de discipline occupent toute l'énergie des personnages. L'absence totale de progression de l'intrigue sur les deux premiers tomes laisse penser que l'auteur tient là un filon pour au moins 20 tomes. Il est sûrement coaché par Bob.

Rhapsody, la Symphonie des Siècles (Elizabeth Haydon)


Rhapsody... Je... Argh... Finalement, je laisse la place à Bob.

- L'addition, M. Bob ?
- Oui, s'il vous plaît.
- Ca vous a plu ?
- Comme toujours. C'est un régal, ici, et avec un bon manuscrit, c'est toujours aussi agréable de venir déjeuner.
- Ah bon ? Vous lisez quoi ?
- Un truc pas mal du tout, assez rafraîchissant. C'est une herboriste et musicienne un peu New Age qui a écrit ce truc en pompant tout ce qui lui avait plu dans les auteurs de Fantasy morts depuis plus de 40 ans, et le résultat est pas mal du tout. Je pense publier ça dans la collection "Verveine-Tilleul", pour indiquer aux vieux que le rythme est compatible avec le port d'un pacemaker. Entre la prophétie maniée à coups de cravache plombée et les clichés dans lesquels on se vautre comme un cochon dans sa fange, le livre se lit assez bien même yeux fermés. Idéal quand on est sujet aux somnolences. Evidemment, comme l'auteur est herboriste et muscienne, elle a ajouté sa touche personnelle, à base de magie sur la musique, et de détournement de tout le lexique musical. C'est lent, pompeux et sans originalité aucune, et le lecteur qui s'engage là-dedans en prend pour 6 tomes. Magistral. De point de vue de l'auteur, c'est d'un excellent rapport poids/idées. C'est à Tolkien ce que André Rieu est à Paganini. La moitié du premier tome consiste à simplement suivre les personnages progresser péniblement sous terre, cela faisait longtemps que je n'avais pas eu un auteur si habile à tirer à la ligne. Dommage qu'elle s'emballe un peu trop sur la fin du 2nd tome, mais bon il fallait bien concéder au lecteur quelques péripéties.