02/02/12

The Drop


Il serait facile de faire un jeu de mot sur le titre de ce énième Harry Bosch. C'est la goutte d'eau qui fait déborder un vase déjà trop rempli depuis plusieurs romans. C'est la baisse d'un cycle qui avait pourtant donné de bien beaux moments polaresques. C'est la chute d'un personnage qui aurait dû rester à la retraite depuis des lustres.

Harry bosse sur ses traditionnelles affaires non-classées : une fille morte il y a 20 ans. On connait l'adage de Bosch : tout le monde compte. Sauf que fils de son pire ennemi (le conseilleur Irving) est retrouvé mort après une chute de plusieurs étages. Suicide, accident, meurtre ? Harry va au turbin et brasse la merde. Et comme il est têtu, il enquête en parallèle sur son cold case.

Le suicidé est donc tombé d'une suite du mythique château Marmont. C'est un hôtel de légende où John Belushi est mort d'une surdose, où Jim Morrison a fait une chute qui aurait pu le tuer et où Led Zeppelin a fait de la moto dans les couloirs. Bref, un endroit branchouille où la légende hollywoodienne s'est souvent écrite. Sofia Coppola y a tourné un film complet, c'est dire si c'est tendance. On s'attend donc de cette scène de crime une description inspirée, la découverte d'un lieu iconique qui aura autant de personnalité que le héros. Et ben non. C'est juste un joli nom pour faire dans le vent : du Marmont, vous n'apprendrez rien. Oh, l'intrigue du suicidé tient la route, elle est même pas mal foutue, avec un petit retournement final bien comme il faut. Elle met le nez dans des magouilles intéressantes. Mais c'est raconté avec un rare manque d'enthousiasme. On a l'impression que Connelly est totalement prisonnier de sa série et qu'il se parodie. Une histoire d'amour d'une nullité affligeante avec une nana qui bosse dans la réinsertion de criminels sexuels. Des scènes avec la fille d'Harry où son papounet la dresse méticuleusement à prendre sa succession (on sent que Connelly assure la pérennité de la saga) en lui apprenant les ficelles du métier, l'art subtil du tir de précision et l'amour du blues. Des relations avec son partenaire Chu qui repoussent les limites du cliché boschien (Harry bosse seul... Harry ne parle pas... Harry est intraitable.. Harry est ulcéré d'être trahi... Mais Harry sait donner une seconde chance...). Et surtout, surtout, un nouveau tueur en série. Pas un petit : plus d'une trentaine de victimes au compteur. C'est risible. Et même insultant pour le lecteur.

30/01/12

Vision aveugle



Je vous avais déjà parlé d'un livre de Peter Watts (Starfish) dans lequel un groupe d'humains modifiés et au bord de la psychose était confronté à un mystère scientifique tandis qu'ils essayaient de cohabiter dans un huis-clos qui exacerbait leurs différences. Eh bien Vision aveugle, c'est totalement autre choses puisque ça raconte l'histoire d'un groupe d'humains modifiés et au bord de la psychose qui est confronté à un mystère scientifique tandis qu'ils essayent de cohabiter dans un huis-clos qui exacerbe leurs différences. Rien à voir.

Nous sommes 80 ans dans le futur. La transhumanité est devenue réalité : on peut décider de se réfugier totalement dans des mondes virtuels ou bien transférer sa conscience dans des machines. Seuls les barjos ont encore de vraies relations sexuelles. Et vlan, un beau jour la Terre a la visite de multiples sondes extraterrestres. Le premier contact va pouvoir avoir lieu. On repère ce qui semble être une présence et on envoie des experts dans un vaisseau qui serait en théorie capable de se dupliquer morceau par morceau. Et ces experts sont la fine pointe de ce que cette post-humanité a produit : un jargonaute hémiplégique, une femme hébergeant des personnalités multiples, un vampire, un type capable de s'incarner dans ses drones… Cet équipage hétéroclite va être confronté à des choses déconcertantes qui vont remettre en question plusieurs de leurs certitudes… ce qui ne sera pas sans impact sur la dynamique sociale du groupe.

Peter Watts utilise donc le prétexte de la rencontre extraterrestre pour aborder des tonnes de notions très intéressantes. Centré sur Cygnus, qualifié de zombie depuis qu'il a subi l'ablation d'un hémisphère cérébral suite à une maladie, la récit met en lumière le travail de ce type privé d'empathie qui est en permanence conscient du fait qu'il est en permanence conscient. Il analyse tous les signes, extrait du sens d'une multitude de faits apparemment sans lien, décode sans nécessairement comprendre. Et surtout, il ne s'implique pas. Sauf que les interactions avec l'entité extraterrestre et les expériences que vivront l'équipage ébranleront les certitudes bien arrêtés de ce petit monde. Le langage, la perception, la conscience… tout cela est très relatif. Le câblage humain, la programmation comportementale, l'évolution, la mécanique linguistique, la plasticité du cerveau… c'est le festival des idées intéressantes. On en prend plein les mirettes tellement Watts pose les bonnes questions via ses personnages.

Sauf que.

C'est ardu. Certains concepts centraux sont à peine évoqués, d'autres sont inaccessibles à un imbécile comme moi. L'auteur le sait et y va d'un long chapitre explicatif à la toute fin du livre afin de donner au lecteur des réponses qui n'ont pas eu leur place dans le récit. Et c'est là le signe que le livre est en partie raté : quand tu as besoin d'aller lire plusieurs articles sur Wikipédia pour décoder un roman, c'est que le travail de passeur de l'auteur n'est pas fait correctement. Oui aux idées intelligentes, mais merci de le rendre digérables pour l'employé de bureau. Je ne parle pas de tout décortiquer, mais de vulgariser au maximum. Car il y a beaucoup d'intelligence dans ce livre, mais elle est sous clé. Et puis certaines idées sont mal exploités. Le coup du vampire recréé génétiquement tel un dinosaure de Jurassik Park, c'est bien mais ça apporte au final pas grand-chose à l'histoire. Idem pour les personnalités multiples : beaucoup de bruit pour rien. Heureusement, Cygnus est lui parfaitement rendu et exploité ce qui donne à ce roman une accroche forte qui permet d'aller au-delà du scénario habituel de la rencontre du troisième type qui vire au cauchemar dans un environnement hostile.

Au contraire de Cygnus, je n'ai pas toujours pu extraire du sens de tout ça. Pour être honnête, je n'ai même pas vraiment compris la conclusion de cette mission. Je ne sais même pas si je suis le public visé par Peter Watts. Peut-être n'écrit-il pas pour l'homme de la rue (et ça serait son droit). Il a toutefois ouvert des portes sur des concepts cognitifs très riches qui me fascinent. La chimie corporelle des sentiments. L'utilisation mécanique du langage. Le rôle de l'efficacité énergétique dans l'évolution. La conscience en tant que frein au développement. C'est passionnant.

En résumé, la SF c'est comme un épisode de House M.D. : y'a des passages où tu entraves que dalle parce que tu n'as pas fait les études pour, mais tu comprends globalement ce que ça sous-tend.


Encore une fois, chapeau bas au traducteur (Gilles Goullet) qui a dû s'amuser comme un petit fou pour rendre certaines subtilités techno-théoriques.


23/01/12

The Troubleshooter Rules: Stay alert



J'ai une tendresse particulière pour le jeu de rôles Paranoïa car il fut mon tout premier jeu de rôles en tant que MJ. Pas par choix : dans le club de JdR de province que je fréquentais (les plus curieux pourront lire les épisodes 1, 2, 3, 4 et 5 de mes souvenirs de guerre), la tradition voulait que lorsqu'un jeune joueur se sentait prêt à maîtriser, il se devait de racheter un jeu à l'un des fondateurs du club. Nous ne collectionnions pas encore les jeux : le titre qui t'était refourgué devenait ton sacerdoce pour les années à venir. Et il faut croire que le vieux joueur à qui j'ai osé demander de me revendre un livre de base avait le coup d'œil car il m'a toisé, a fouillé dans sa ludothèque et m'a tendu Paranoïa. Quelle bonne idée il avait eu.

J'ai donc fait mes premières armes de MJ en dézinguant du clarificateur à coup de laser et de grenades à fragmentation. J'ai dû trucider plusieurs centaines de clones au cours de scénarios hystériques nommés "Pressez les oranges" ou "Blues en jaune pour une boite noire" où je regardais mes petits camarades s'étriper et abuser de leur pouvoir mutant. Bon, j'étais adolescent, la thématique orwelllienne du Complexe alpha me dépassait souvent, mais j'ai appris l'absurdité bureaucratique, le totalitarisme et les effets de l'expérience de Milgram en lisant et relisant ce jeu de rôles qui avait un truc différent des autres : ses scénarios étaient souvent plus drôles à lire qu'à faire jouer. Aussi j'ai toujours pensé que cet univers parodique où l'Ordinateur est votre ami ferait un excellent décor de dessin-animé où de BD. Et pourquoi pas de romans ? Or c'est justement ce qui m'amène (après ce long préambule) à ce billet : une collection de romans Paranoïa est disponible sur Kindle. Et Allen Varney, l'auteur, propose des copies gratuites en échange d'une critique sur Amazon.

Et justement, on retrouve dans The Troubleshooter Rules: Stay alert tous les ingrédients de mes heureuses heures de massacre joyeux. Des imbéciles envoyés accomplir une mission impossible. Du matériel expérimental qui menace de leur péter au nez. Des services administratifs kafkaïens. Des petits chefs qui abusent de leur pouvoir. De la traitrise. Un Ordinateur bipolaire. Une botte gauche encore fumante… 20 ans après, l'univers de Paranoïa, engoncé dans son anticommunisme primaire, est malgré tout d'une délirante actualité quand on regarde du côté de la Corée du nord ou de la privation volontaire des libertés individuelles suite au 11-Septembre. Et comme l'auteur est un homme de son temps, il en profite pour se moquer de choses bien ancrées dans notre réalité, comme les produits Apple. C'est terriblement efficace. Ça swingue tellement que l'on entend les dés rouler entre les lignes. Et c'est bien ça le problème : à aucun moment je n'ai été surpris. Je connaissais tellement bien l'univers et ses codes que j'ai eu une impression permanente de déjà-lu (ou de déjà-joué). Le scénario-type de Paranoïa est tellement prévisible (convocation, briefing, récupération du matos, mission, débriefing) que tout arrive comme on s'y attendait. On sait que chacun des clarificateurs du groupe à un pouvoir mutant et une société secrète. Que la SecInt a infiltré un espion. Que la mission en cache une autre. Que ça va gicler. L'auteur a beau brisé un peu cette linéarité en utilisant des flashbacks, on se retrouve quand même avec la novélisation d'une partie de jeu de rôles. C'est marrant, ça évoque plein de beaux souvenirs, mais c'est formaté et limité.

Il y a 20 ans, ce roman aurait été une bible pour moi. Il m'aurait permis de mieux visualiser le déroulement d'une mission et de mettre en scène un Complexe alpha plus vicelard. Car c'est un excellent roman d'initiation paranoïaque qui permet de saisir toute la folie de cet univers fermé tout en ricanant. Sauf que je ne suis plus l'adolescent d'antan. Je pense sincèrement qu'il y a de la place pour une approche différente du Complexe alpha. Au lieu de raconter des histoires classiques d'une équipe archétypale de clarificateurs, il est possible de mettre de l'avant cette création incroyable en abordant ce décor sous un autre angle. Les pensées d'un bot qui observe le comportement humain. 24h dans la vie d'un infrarouge. Les pensées intimes de l'Ordinateur. Peut être pas des romans, mais des nouvelles plus expérimentales qui briseraient le moule rôlistique en proposant une narration qui surprend. Parce que là, tout est prévisible et connu. Le terrain a déjà été tellement balisé que le roman est une redite.

21/01/12

Le Haut-Lieu (et autres espaces inhabitables)


Court recueil de 6 nouvelles à longueur variable, Le Haut-Lieu me frustre énormément. J'ai beau tourné ça dans tous les sens, je ne peux m'empêcher d'évoquer Jorge Francisco Isidoro Luis Borges pour parler de Serge Lehman. Une écriture raffinée, des idées grande classe, un jeu sur le réel, de l'intertextualité... C'est de haute volée. Un vieil appartement parisien aussi bourgeois que mystérieux, un sous-cabinet ministériel qui enquête sur l'idéation, une entreprise qui surveille ses surveillants, une ville construite comme si elle était une incarnation de la chaîne Arte, une civilisation ratière... C'est une très belle traversée dans l'imaginaire lehmanien qui me donne envie de lire plus de choses signées par le bonhomme, et pourquoi pas, de relire La Brigade chimérique qui m'était apparue incompréhensible. Maintenant que je suis entré dans l'intimité littéraire de ses auteurs, la série sera peut être moins farouche.

La couverture de Damien Venzi est pile dans le ton, comme d'hab'.

17/01/12

Le Concile de fer



L'avis de Cédric
Les habitués de HuMu le savent déjà : China Miéville est, pour Philippe et moi, un auteur qui compte beaucoup. Nous ne nous en cachons pas : Perdido Street Station et Les Scarifiés ont été des plaisirs de lecture incroyables en leur temps, et voilà qu'arrive le moment de retourner à Nouvelle-Crobuzon pour un troisième roman dans le même univers : Bas-Lag. Le Concile de fer, donc. Comment le définir ? C'est de la weird fantasy jaurésienne. Une histoire prolétaire avec des communards, un animateur de golem, des catins décaties, des miliciens serviles, un pseudo-dieu oublieux, des militants qui basculent dans la lutte armée, une ville qui se déchire, une course en avant… bref c'est un mouvement social qui dépasse l'entendement. Une grève qui devient mythique et qui inspire les générations suivantes. Le tout vécu de différents points de vue à des moments différents. Et comme toujours avec Miéville, c'est d'un foisonnement incroyable : on croise des créatures étranges, des praticiens bizarres, des races méconnues. Pris isolément, chaque élément semble improbable, mais tout s'emboite au quart de poil de cul près. Pour rendre tout cela possible, il n'y pas seulement une imagination débridée, il y a une langue qui fait feu de tout bois sans jamais faiblir. Le lecteur est canardé, assiégé par la narration de Miéville qui canonne sa mitraille linguistique à chaque page. Ce n’est pas toujours limpide, ce n’est pas le genre de livre qu’on lit fatigué pour se vider la tête. Ça demande de l’attention et de la persévérance.

Car comme à chaque fois avec cet auteur, les premiers chapitres m'ont déstabilisé. Il me faut toujours un temps d'adaptation avant de retrouver le rythme miévillien. J'ai du me faire violence pour dépasser les 50 premières pages exigeantes. Mais une fois mon souffle retrouvé, quel voyage ! Des quartiers sordides de Nouvelle-Crobuzon aux terres étranges où se cache le Concile, c'est un tel dépaysement. Ce n'est pas la resucée d'un énième truc fantasy : c'est vraiment nouveau. Bizarre. Mais doté d'une vie propre, d'une logique interne. Et le pire, c'est que Miéville ne perd jamais de temps à expliquer son univers : tout va de soi, ça s'explique tout seul avec le temps. Des mots qui entrent en collision pour donner des néologismes auto explicatifs. Il fait vivre sa création en emportant le lecteur avec lui. Ça pue, ça colle aux doigts et c'est assourdissant. Et c'est surtout passionnant.

J'ai vu dans ce Concile de fer une allégorie de ce Mai 68 qui hante chaque début de commencement de prémices de contestation. Alors qu'on ne semble pas foutu de se mettre d'accord sur ce que l'on exige et qu'on a du mal à s'unir pour défendre le bien commun, j'ai vu cette quête du Concile comme une nostalgie socialiste. L'éternel espoir que ça serait possible. Parce que dans le temps, ils faisaient trembler le monde en exigeant des congés payés. Le Concile de fer, c'est un petit peu le Midnight Express : l'espoir qu'il existe un moyen de sortir de cette impasse.

Pour finir, je tiens une fois de plus à saluer le travail de traduction de Nathalie Mège. Chapeau bas, madame.

L'avis de Philippe
Lire le Concile de fer, c'est accepter de se laisser emporter par un foisonnement d'idées, de personnages, d'événements, de visions, dans le tumulte d'une révolution qui n'a rien de paisible ou de pacifique. Le rythme posé de Perdido Street Station et les Scarifiés, dans lesquels Miéville construisait minutieusement son univers fantastique, cède ici la place à des intrigues se chevauchant et qui, comme le Concile de fer du roman, se précipitent vers la conflagration. La scène d'introduction donne le ton du récit, qui ne ralentira pas ensuite d'un iota. Les ressemblances avec notre réalité - les mouvements révolutionnaires, la condition prolétaire, l'histoire du chemin de fer - sont savamment utilisées dans l'univers baroque de Miéville pour surprendre encore plus le lecteur par les aspects de Fantasy et les trouvailles originales.  Et, comme le dit Cédric, il y a la langue, dont la traduction restitue toute la richesse. Le Concile de fer n'est ni facile, ni reposant, mais comme toutes les réussites de l'auteur, il récompense très largement le lecteur qui fera l'effort de s'y plonger.

15/01/12

Borgia


2011 a donné naissance à deux séries télévisées sur les Borgia : The Borgias (pour faire simple : une production américaine belle et creuse comme les Tudors) et Borgia (une coproduction franco-allemande). Et si on les compare, la seconde gagne avec une main dans le dos.

Moins de post-production (ou alors plus discrète), des costumes moins tape-à-l'oeil, un scénario qui prend son temps pour poser les enjeux, des acteurs qui n'en font pas de caisses... Borgia surclasse vraiment sa petite-soeur. Ainsi, au lieu d'expédier l'élection papale en deux coups de cuillère à pot, elle l'étale sur 3 épisodes. De même, au lieu de présenter un pater familias monolithique, on a droit ici à un pape Borgia réellement intriguant, qui semble croire en ses mensonges. Cesare est également un personnage bien plus complexe et inquiétant. Idem, les relations familiales sont bien plus entremêlées, au lieu de faire de faire de la mère des enfants une simple courtisane, la série opte pour des relations plus troubles.

C'est un petit peu cliché de le dire, mais l'approche des deux projets est intrinsèquement différente. Le regard canado-américain est lointain, de surface, l'européen est intime. En exagérant, c'est la même différence de traitement qu'entre l'approche jeu vidéo de Spartacus et la série Rome tournée dans les vieux décors de la Cinecittà.

Par contre, dans les deux cas, on a droit à une scène chaude et gratuite par épisode pour attirer le chaland.

Il n'y a vraiment pas photo : si vous vous intéressez à l'Histoire et aux magouilles vaticanes, oubliez la version américaine qui mise tout sur les apparences et préférez la version européenne qui met l'accent sur le contenu.

Par contre, moi je fais une surdose borgiaque, là.


01/01/12

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Gromovar Wolfenheir


Ça fait quelques mois que Gromovar publie des entrevues de blogueurs ou d'auteurs SFFF sur son blog Quoi de neuf sur ma pile ? Nous pensons que le moment est venu de lui faire goûter sa propre médecine en le faisant répondre à ses questions.

Cédric : Gromovar est étrange : nous ne nous sommes jamais croisés dans la vraie vie, je ne sais de lui que ce qu'il peut/veut dévoiler, mais nous avons pourtant une certaine proximité intellectuelle à travers des champs en apparence disparates : Marseille, la sociologie, le jeu de rôles, l'élevage d'enfants, le gothic-punk, les bourdieuseries, la SFFF qu'elle est bonne... Quand je me retrouve dans une librairie sans une idée précise et que j'hésite entre deux ou trois 4e de couverture plus menteuses les unes que les autres, je me pose souvent la question : "Gromovar a-t-il parlé de ce roman ?" Non pas que nous soyons toujours du même avis (j'ai encore en travers de la gorge la BD Rex Mundi), mais quand même, on distribue souvent les mêmes accessits.
Et puis, il a été dans les premiers à lire Wastburg alors que ce n'était encore qu'un fichier Word. Et à l'époque il fallait être visionnaire.


Philippe : Et quoi de mieux qu'un diagramme pour introduire un prof d'éco ?




1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux… jusqu’au néant)

Bonjour à vous deux. J’ai 43 ans, je suis prof de Sciences Économiques et Sociales à Marseille, et voilà. Marié, deux garçons.

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

J’ai eu un petit blog http://clic-clic.blogspot.com/ avec trois copains sur lequel nous mettions toutes les imbécillités que nous trouvions sur le web, ce qui nous faisait rire, nous étonnait, etc. Ça n’était presque qu’à usage interne. Puis nous nous sommes lassés. L’équivalent en contenu aujourd’hui serait le Tumblr http://awdc.tumblr.com/ que j’entretiens avec Guillaume Stellaire et Anudar Bruseis. Pour Quoi de Neuf, l’idée est venu un jour parce que, à chaque diner avec des copains, on me demandait de conseiller un livre à lire. Un jour, en parlant, j’ai émis l’idée de stocker sur un blog les livres importants que j’ai lus pour que mes copains puissent s’y référer à tout moment. Par important j’entendais ceux qu’il aurait été dommage de ne pas lire. Cette idée ayant reçu un accueil enthousiaste, j’ai commencé en ne mettant que des choses que je considérais comme excellentes et que je conseillerais les yeux fermés. Puis, progressivement, j’y ai pris goût, j’ai blogué de plus en plus de choses et gagné un lectorat plus étendu.

3) Combien de temps y consacres-tu ?

De plus en plus. Je ne sais pas. Je fais chaque jour quelque chose qui est lié au blog. Après, le temps que ça prend, ça dépend des jours, mais c’est en augmentation constante. Je ne compte évidemment pas là-dedans le temps de lecture, qui est le plus important, parce que ça je le faisais avant de bloguer.

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

Presque. Il n’y a que les petits polars historiques sans grand intérêt littéraire que je ne blogue pas, et les BD que je n’aime pas. Pour les BD j’en suis resté à la conception d’origine : je n’en parle que si j’ai vraiment aimé.

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

Je m’aperçois ici que c’est la même question qu’au-dessus. Crap ! Donc tous les livres (sauf les polars historiques de piètre qualité), les BD de qualité, les très bonnes nouvelles à télécharger.

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

Non, mais j’ai déjà avancé des lectures pour participer à une vague de chroniques sur une nouveauté par exemple.

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

D’abord, je vais vous raconter une histoire vraie, même si elle paraît difficile à croire. Quand j’étais un petit enfant, ma mère nous faisait manger ma sœur et moi en nous racontant Dracula et Frankenstein (j’ai identifié plus tard les films de la Hammer avec Christopher Lee), et elle nous faisait du jus d’orange sanguine en disant que c’était le sang de Dracula. Si on questionne l’inné et l’acquis, il y a sûrement beaucoup d’acquis. Après ça, difficile de trouver le t0. Quand je lisais Picsou, mes histoires préférées étaient celles de Fantomiald. J’adorais Scoubidou, dans les Fous du Volant ma voiture favorite était le manoir gothique, la Dingo Limousine. J’en ai déjà parlé sur le blog, j’ai commencé à lire Strange à huit ans. À peu près à la même époque, ma sœur m’avait offert pour ma fête « L’ile surgie de la mer » de Philippe Ebly. Et le premier livre que je suis allé acheter seul, avec mes sousous dans la popoche, à la librairie du quartier c’était « Les mille et une nuits ». Ce que j’en connaissais c’était les dessins animés avec des génies, des lampes magiques, etc. D’ailleurs, à ce propos, j’arrive avec mon argent, je demande « Les mille et une nuits », la vendeuse me donne le premier tome de la traduction de Galland et je le lui rends en disant « Non, je veux les vrais Mille et une nuits ». Ma honte a été terrible après ses explications.

8) À quel rythme lis-tu ?

Tous les jours. Et c’est mon activité de loisir principale. Après, la durée quotidienne est très variable. Ça dépend beaucoup de mon entourage familial et amical.

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

Je pourrais faire le malin et dire une réflexion sur le monde, les technologies, etc. C’est vrai aujourd’hui lorsque je lis des dystopies, des uchronies, ou de la SF spéculative. Mais ce n’est pas pour ça que j’ai commencé enfant. Au début ce qui m’attirait c’était le merveilleux, l’extraordinaire. Le monde réel m’emmerde profondément. Je ne lis pas un livre ou je ne vois pas un film pour assister à la vie de ma voisine. Ça ne m’intéresse pas. Mais la vie de ma voisine, sublimée par le fait qu’elle est aussi une mante religieuse géante, et que ça lui pose des problèmes dans la vie, voilà qui m’intéresse. Je me souviens d’une table ronde avec Bordage aux Utopiales où il disait que lorsqu’il essayait d’écrire sans fantastique, rapidement les éléments fantastiques apparaissaient dans son histoire parce que sinon c’était moins intéressant. C’est pareil quand je suis spectateur ou lecteur. Je réalise en écrivant ça que c’est pour les mêmes raisons que j’ai adhéré tout de suite aux jeux de rôles, et que les seuls films réalistes que j’aime sont très borderline.

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

Malheureusement non. Mon fils ainé lit un peu de fantasy et d’uchronie. Mais il n’y a personne, à part un très vieil ami, avec qui je puisse discuter longtemps de SFFF. Du coup, les rencontres de blogueurs sont des moments magiques.

11) Quelle a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amené à cette lecture ?

Disons « L’ile surgie de la mer » de Philippe Ebly. Cadeau de ma sœur, qu’elle en soit remerciée. Je conseille d’ailleurs vivement à tous les adolescents la série des Conquérants de l’Impossible.

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Y'en a plein. « Le Seigneur des Anneaux », que j’ai lu en une semaine en taillant les cours pour ça. « Neuromancien », acheté presque par hasard et qui m’a scotché. « Le sang vert de Maurice Limat », et sa superbe couverture originale, qui est le premier FN que j’ai emprunté à la bibliothèque. « Hypérion », acheté sur les conseils d’un ami que je ne remercierai jamais assez. « Le Trône de fer », quand j’ai réalisé que ce n’était ni l’histoire de Ned Stark, ni même l’histoire des Stark et que c’était encore plus vaste que ça. « 1984 », évidemment, "If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face, forever". On arrête là sinon je vais bouffer trop de bande passante.

13) Quel est le livre qui t’a le plus marqué récemment ? (Répondre sans réfléchir)

Que voulais-je dire par « marqué » ? Celui que j’ai pris dans la gueule, c’est « Rafael, derniers jours », de Greg McDonald, lu sur les recommandations de l’excellent Nébal.

14) Vers quel genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

Je suis devenu très méfiant sur la fantasy et il faut vraiment m’époustoufler pour que j’aime (Wastburg rulez !). je n’arrive même plus à en finir les résumés le plus souvent. Le fantastique, oui, mais s’il est effrayant, voire gore (le premier recueil de Gudule est une perle de ce point de vue). Donc, la SF, surtout dans ses versions dystopie, uchronie, hard.

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Je suis beaucoup plus exigeant (i.e. connard élitiste). J’attends un vrai fond et une vraie forme. Je ne pourrais pas relire mes nombreux FN par exemple (pourtant ils m’ont bercé des années). Je crois que c’est comme dans tout, il y a un effet d’accoutumance à la longue, que tu combats avec une plus forte dose ou un produit plus raffiné.

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

Ce genre de récapitulation est forcément injuste et en fonction du moment. Allons-y. Il y a des gens dont je lis presque tout, parfois à regret. Tolkien pour ce qu’il a créé. Martin pour « Le Trône de Fer », mais pas seulement ; ses autres textes sont aussi très bons. Orwell, notre maitre à tous ;-) Hobb pour ses personnages. Egan parce qu’il va plus loin que quiconque. Bousquet parce que j’adore son style. Silverberg parce que je suis fan de son attitude de branlo californien (tout le monde devrait avoir lu « Le dibbouk de Mazel-Tov IV » pour comprendre ce qu’est Silverberg). Simmons pour ses grands romans. J’aime beaucoup ce que font JC Somoza ou RC Wilson dans des genres très différents. Et je ne suis jamais déçu par l’inventivité de Jaworski.

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lus (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas voir lus ?

Je regrette d’avoir perdu mon temps, qui est compté, quand je lis un livre décevant. Il y en a trop pour que je trie. Ce n’est pas parce que les éditeurs publient dix fois plus qu’il y a dix fois plus de bons livres. Au contraire, ils deviennent plus difficiles à trouver dans la masse. Les livres tagués « Bluffant » sur mon blog, je regretterais de ne pas les avoir lus.

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrait pouvoir tout lire) ?

Voir question 16.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

Oui, oui, oui, oui. Et c’est un vrai bonheur.

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

Sur la bit-lit je suis affligé de voir que dans les grandes librairies type FNAC, ça occupe 90% du rayon SFFF. Avoir rajouté des vampires aux histoires de bluettes ne les a pas rendues mieux écrites ou plus intéressantes. Mais cette profusion provoque ce qu’on appelle en économie un détournement de trafic, qui éloigne les lecteurs potentiels des bons livres.
Sur HP, c’est pour moi l’exemple type de la caricature de SFFF. D’abord HP appartient à un style bien connu dans les pays anglo-saxons : le roman d’internat, qui est très cookie-cutter et qui n’a pas donné beaucoup d’œuvres originales (sauf à considérer Maurice, de Forster, comme un roman d’internat). Ensuite et surtout, sous des oripeaux fantastiques HP ne l’est pas du tout en réalité. Tout y est prosaïque, et ce n’est pas parce que le balai se passe seul grâce à un sort qu’il n’y a pas de balai, i.e. quelque chose de particulièrement peu intéressant. Je passe par charité sur le football magique, ou les chouettes factrices.

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

La librairie de mon quartier ou Internet quand j’ai besoin de rapidité ou de rareté.

22) BD, comics, ou non ?

Les deux.

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Un à deux romans par an, dont le sujet m’attire, et je suis le plus souvent déçu. Pas mal de sciences sociales avec une affection toute particulière pour Bourdieu (ses analyses ont un peu vieilli, mais il met plus d’idées dans une phrase que certains dans une page). Les romantiques du XIXe, mais j’ai du mal à les considérer comme de la blanche.

24) Tentative de Weltanschauung : qu’aimes-tu comme musique ? Comme cinéma ? Quel est ton loisir favori ? Qui est ton philosophe de prédilection ?

J’ai commencé par AC/DC, puis le métal, et les différents sous styles. J’aime le punk pour l’énergie, mais c’est le gothique qui correspond le mieux à mon état d’esprit. J’écoute aussi des voix de femme en jazz. J’aime bien le trip-hop. Et Wagner et Chopin (surtout joué par Rubinstein).
En cinéma, SFFF ou films très dérangeants (Blue Velvet par exemple, mais aussi le moins connu Bug de Friedkin ou le trop peu vu Hunger de McQueen).
Loisir, ben, la lecture. J’ai pratiqué longtemps et beaucoup les JDR et les MMO mais je suis un peu en stand-by dans les deux domaines. Trop de boulot, d’enfants, de livres à lire.
En philosophie, Nietzsche d’abord et surtout. Je me souviens d’avoir lu l’Antéchrist dans un état d’hystérie tant j’avais l’impression d’avoir trouvé un message de mon frère. Je suis en résonance avec Sénèque et les stoïciens. Après, surtout de la philosophie politique ou assimilée : d’Occam, Ibn Khaldoun, Hobbes, Arendt. J’aime bien Schopenhauer, mais c’est chiant à lire. Je ne suis pas rousseauiste (sauf sa phrase conclusive : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. »), et j’essaie désespérément de comprendre quelque chose à Heidegger.

25) As-tu un Reader ?

Un Kindle depuis plus de deux ans. Et c’est un vrai bonheur d’utilisation. De ce fait, j’ai du mal à comprendre les éternelles discussions sur le prix du livre numérique, toujours comparé au poche. Ce n’est pas le même produit. Le service rendu par le livre numérique est supérieur. Quand j’achète quelque chose, et c’est la base de la théorie du consommateur, je compare le prix de la chose à l’utilité de la somme considérée (j’achète une chose 50 € si je considère que la chose me procurera une satisfaction supérieure ou égale à ce que pourrait me procurer autrement ces 50 €). Le coût de production n’entre pas en ligne de compte. Comparer le prix aux coûts de production est une absurdité tout simplement parce que les coûts différents d’un producteur à l’autre (ça reviendrait à dire que j’accepterais de payer 1,50 € un litre d’essence si je suis sûr que le pétrole vient d’un gisement cher comme en Alaska, mais que je refuserais de payer si le pétrole vient d’un gisement bon marché par exemple arabe. Personne ne fait ça, c’est idiot).

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Oui, souvent. Sur moniteur, non. Trop chiant.

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

De plus en plus pour tout ce qui est étranger. Ça évite la traduction, le délai, de plus le stockage commence à devenir un problème chez moi.

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connecté depuis longtemps ?

Premier salaire, septembre 95. 28800 bps à l’époque pour la modique somme de 15 € par mois hors coûts téléphoniques. Depuis j’y suis tous les jours à trainer en cherchant des opportunités. Et comme le disait Alf « Quand on rampe la nuit sur les toits, on entend des choses ».

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

Quelques contacts amicaux, mais rien de professionnel.

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

On n’a qu’une vie. Elle peut être très courte. Il faut en profiter à fond car « Que vous sert, courtisane imparfaite, de n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »

26/12/11

La Voie du cygne



*** Attention : j'ai lu La Voie du cygne en tutoyant les 40 de fièvre, alternant frissons et surchauffe du bocal. Il se pourrait que j'ai déliré durant ma lecture et vu des choses qui n'étaient pas écrites ***

Jeophras est un inventeur qui bidouille des ailes volantes dans la Renaissance d'à-côté, celle qui aurait pu être italienne mais qui est dvernienne par la force des choses. Hélas, sa fille adoptive, Carline, se fait très rapidement accusée du meurtre d'un prince de Dvern. Notre Jeo Trouvetout s'improvise donc détective pour sauver les miches de sa fille adorée. Il met donc le groin dans les histoires sordides de la famille régnante tout en essayant de reconstituer la soirée fatale pour déterminer qui a pu faire le coup. Et comme plusieurs personnes ont intérêt à le voir échouer, son enquête se fait sur le mode d'une course-poursuite haletante et dangereuse. C'est l'occasion pour l'auteur d'alterner entre cette fuite en avant éperdue, les souvenir de l'enfance des princes de sang et le récit de la nuit fatale. Jeo est secondé par Alexis, un gamin des rues très dégourdi qui ne rêve que d'une chose : sauter Carline.

Et tout ça est fait avec une élégance… On glisse d'une ambiance "Club des 5" avec des princes élevés à la dure au récit d'une nuit dépravée à la Médicis qui a mené à la mort d'un prince tout en suivant Jeo et Alexis qui caracolent dans les rues de Dvern pour innocenter Carline. Le tout tournant autour du jeu de l'oie, sans doute la version la plus primitive du jeu de rôles qui soit puisque les joueurs jettent les dés et parcourent un labyrinthe en essayant d'éviter des pièges pour atteindre un trésor. Et l'allégorie du jeu de l'oie est superbement ciselée car elle n'est pas juste un prétexte ludique : elle vient soutenir toute la narration.

Alors qu'est-ce ? De la fantasy ? Du polar transhistorique ? C'est de l'Histoire refaçonnée. Le lecteur est partagé entre certains aspects qu'il reconnaît et qui le rassurent et cette possibilité constante que le récit parte totalement ailleurs du fait de sa composante fantasy. Que Laurent Kloetzer évoque un monstre au détour d'un paragraphe, et l'on est tiraillé entre l'idée d'une Renaissance vaguement rationnelle et le constat que l'on ne connait finalement rien ou si peu du monde de Dvern où l'impensable est peut-être envisageable. Si bien que l'on marche sur des œufs car on est chez soi sans y être invité. On navigue entre le connu et l'inconnu, l'explicite rassurant et l'implicite qui nous berne si facilement. Laurent Kloetzer est là, dans l'ombre de Dvern : sitôt que vous pensez reconnaitre les lieux et les personnages de son microcosme, il fait faire un petit pas de côté à son univers pour brouiller vos repères. Comme si, d'une nuit à l'autre, quelqu'un déplaçait légèrement les étoiles pour empêcher les marins de s'y retrouver.

21/12/11

Le Livre des morts



C'est vendu comme une enquête policière. Des victimes de meurtre ou d'accident fatal qui n'ont rien en commun si ce n'est qu'elles ont toutes reçu une carte postale de Las Vegas qui prédisait la date de leur mort. Le FBI prend donc l'enquête en charge. Bon, le profiler borderline sur la piste d'un tueur en série mystérieux est à l'instar du barbare en slip en fourrure un cliché particulièrement pénible, mais je me sentais d'humeur à me coltiner une enquête procédurale bien gaulée. Parce que quand c'est bien fait, c'est terriblement efficace comme intrigue. Et, comment dire… j'ai eu droit à un cocktail mélangeant la zone 51, Churchill, une prophétie, un monastère secret et le 7ème fils d'un 7ème fils. Vous ne voyez pas de lien entre ces cinq éléments ? C'est que vous n'êtes pas aussi imaginatif que Glenn Cooper, l'auteur de ce Livre des morts.

Inutile de hurler au spoiler : oui, je vais vous dévoiler toute l'intrigue, y compris le punch final. Sauf que contrairement à l'auteur, je vais y aller dans l'ordre chronologique sans mélanger les chapitres pour entretenir le mystère. Accrochez-vous, c'est du lourd. Or donc, au VIIIe siècle, sur l'île de Wight (que les fans de Michel Delpech connaissent bien), nait un garçon étrange qui est confié au monastère local car il est bien connu que le 7ème fils d'un 7ème fils est immanquablement un sorcier. L'enfant est bizarre (donc roux) et a un don : bien qu'il n'ait jamais appris à écrire, il note sur des parchemins les dates futures de naissance et de mort de gens qu'il ne connait pas. Il est même capable d'écrire dans des alphabets exotiques, c'est dire. Et bon, il remplit des pages et des pages avec ses prédictions qui se révèlent à chaque fois véridiques au quart de poil de cul près. Il compile ces renseignements étranges dans des tomes entiers qui sont tenus au secret dans le monastère de l'île. Lui et ses descendants (qui naissent de l'union forcée entre d'innocentes vierges et l'inquiétant roux) bossent comme des damnés pendant plusieurs siècles et écrivent 200 milliards de noms. Quelqu'un finit par tuer tous les scribes prophètes au XIIIe siècle. Et la fin du monde est pour 2027.

Du temps passe, tout le monde oublie ça, mais après la guerre, les Anglais redécouvrent par hasard cette incroyable liste qui prédit la naissance et la mort de tout le monde. Churchill se débarrasse de ce fardeau en le confiant aux Américains qui décident de construire un complexe ultrasecret dans la zone 51 afin de protéger cet héritage. Des analystes très intelligents sont engagés par l'administration américaine afin de gérer ces données. Et l'un d'eux, qui s'ennuie et qui n'est pas bien dans sa tête de génie (il a exactement 200 de QI), décide de s'amuser en utilisant la base de données pour annoncer leur mort prochaine à des gens qu'il a croisés en leur envoyant une carte postale depuis Las Vegas. Les gens reçoivent la carte et meurent, le plus souvent assez violemment. Mais comme la police et les médias ne savent rien de cette histoire de dates prophétiques, ils pensent avoir affaire à un tueur en série prétentieux. Ils l'appellent le tueur de l'Apocalypse, et c'est ainsi que le héros, un agent du FBI, prend l'affaire en main. Il va patauger un moment pour finir par se rendre compte que le type qui envoie les cartes postales n'est autre que son ancien colocataire de l'université.

Pas mal, hein ? Et encore là, je n'ai fait que vous raconter grossièrement l'intrigue. Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que le héros est un agent spécial du FBI qui a l'incroyable originalité d'être alcoolique. On dirait Belmondo dans ses films bourrins des années 80. Au début de l'enquête, on lui attribue une nouvelle partenaire un peu boulotte et revêche qui va finir par faire du jogging pour maigrir et qui tombera bien évidemment dans les bras du héros qui emballe tout ce qui bouge (dont une hôtesse de l'air lors d'une scène digne d'un film porno). Car rien n'est épargné au lecteur, dont une scène de viol d'une nonne par le gamin prophète. Le type qui envoie les cartes postales est intelligent, il est donc forcément passé par le MIT, code des programmes d'intrusion aussi vite qu'un hacker vu par Hollywood et ne sait pas parler aux femmes (il devra se contenter d'une histoire d'amour avec une prostituée de Las Vegas). Il y a aussi toute une histoire avec un scandale financier au sein d'une compagnie d'assurance (vous imaginez comme c'est pratique de connaître la date de décès d'un client qui souhaite souscrire une assurance-vie) ainsi que des intrigues secondaires à base de scénarios de film (le type aux cartes postales et la fille de l'agent du FBI, qui ne se connaissent pas, sont deux auteurs qui essayent de placer un premier script/roman). Sans doute une manière pour Glenn Cooper de parler de son expérience d'auteur puisque ce livre est son premier et qu'il doit rêver d'une adaptation ciné (qui se fera puisque le monsieur a vendu 2 millions de copies dans 29 langues).

Et je l'avoue, j'ai été happé par cette bouse que j'ai dévorée en trois jours avec une curiosité malsaine. C'était tellement débile que j'y revenais à chaque fois pour voir jusqu'où l'auteur allait pousser le bouchon dans l'imbécilité. Et je n'ai pas été déçu : Glenn Cooper a des ressources insoupçonnées quand il s'agit d'aligner les clichés sur le FBI ou de bricoler une intrigue mystico-religieuse bancale en copiant Dan Brown. Il est tellement fort à ce petit jeu qu'il a d'ailleurs écrit une suite : le Livre des âmes (puis une suite à la suite : la Dixième chambre). Quelle bonne idée.

Avec un sujet pareil, on s'attend à ce qu'il parle de libre-arbitre, mais surtout pas. Par exemple : que font les USA avec cette base de données ? Nada. Ils subissent les évènements sans exploiter les noms. Désolé, mais si tu sais quand dois crever Staline ou JFK, l'Histoire n'est pas la même. Là, ils se doutaient qu'il allait se passer quelque chose le 11 septembre, ils connaissaient le nom des victimes, leur adresse et tout, mais non, ils ne pouvaient pas anticiper le truc. C'est comme ça, c'est Dieu qui décide.

Ça m'apprendra à faire confiance à une tête de gondole.

Laurine en a déjà parlé et je la soupçonne d'avoir aimé la suite.

19/12/11

L'Homme des jeux



Les personnes avec qui je partage un certain goût pour l'imaginaire sont unanimes : ne pas apprécier la Culture d'Iain M. Banks est une preuve de mauvais goût, ou pire, le symptôme d'une longue privation du cerveau en oxygène. J'ai pourtant essayé de conquérir la Culture par la face nord en m'attaquant par deux fois à Consider Phlebas sans arriver à terminer le roman, l'ennui m'ayant terrassé à chaque fois. Comme je sais être têtu, j'ai donc demandé aux aficionados du cycle quel était le volume de la série qui pourrait, à coup sûr, faire vibrer en moi la corde sensible d'un amoureux de la Culture qui s'ignore encore. Et les réponses ont fusé : L'Homme des jeux est un le chemin royal pour entrer dans cette saga. Toc-toc--badaboum : me voilà.

Jernau Morat Gurgeh est un joueur, un vrai. Il connaît pratiquement tous les jeux de l'univers et de sa proche banlieue. Et il s'ennuie. Il est expert dans toutes les variantes de tous les jeux de stratégie, mais son cœur n'y est plus. Imaginez donc une vie passée entièrement à jouer à un World in flames galactique et à la coinche bételgeusienne. L'horreur. Et ne voilà-t-il pas que le département Contact de la Culture, celui qui s'occupe des interactions avec les civilisations externes à ce vaste truc anarcho-avancé qu'est la Culture, propose à notre héros d'aller se balader dans un autre système pour aller jouer à un nouveau jeu qui est la raison d'être d'un empire galactique qui n'a pas encore été phagocyté par la Culture. Et vlan, Jernau Morat Gurgeh débarque dans un monde rétrograde où il prend part à un tournoi qui va se révéler plus dangereux que prévu.

Et je n'ai pas aimé ce livre. On suit laborieusement un type dans un tournoi de wargame galactique qui se veut une allégorie sur la vie, la société et la civilisation mais qui est peu intéressant en tant que moteur scénaristique. Évidemment, ce n'est pas qu'un jeu de plateau, mais le héros met des plombes à s'en rendre compte, contrairement au lecteur. Pour un stratège hors pair, c'est dingue comme Jernau Morat Gurgeh est naïf et aveugle. Et puis il y a ces drones au nom à rallonge (Flère-Imsaho ou Chamlis Amalk-ney) qui sont ridicules. Les amis du héros sont insipides, interchangeables mais ont droit à une longue exposition alors qu'ils disparaissent très rapidement du récit. Et puis il y a cet empire galactique, que l'on ne décrit pas vraiment et dont on se contrefout totalement. Bref, un héros sans relief, des rebondissements poussifs, un interminable tournoi d'un jeu dont on ne peut pas comprendre les règles, le tout dans un décor qui ne prend jamais vie. Un long pensum SF.

Le pire, c'est que j'ai aimé la Culture (enfin, le peu qui en est dévoilé). Ce machin sans loi qui semble toutefois tenir debout à l'air intéressant, mais ce roman se déroule justement ailleurs, ce qui fait que la Culture est présente par ricochet. Mais si les habitants de la Culture sont à l'image des personnages de L'Homme des jeux, je crains devoir abandonner ici ma découverte de ce cycle car les drones acerbes, les gens qui changent de sexe pour passer le temps me donnent des boutons. Et pour enfoncer le clou, l'écriture d'Iain M. Banks est vraiment plate. Je ne sais pas si c'est dû à la traduction, mais le style est… absent.

N'ayant, à ma connaissance, pas été privé d'oxygène, je vais plaider l'inculture pour expliquer ma totale incompréhension du succès de cette construction SF. Je le range avec le Docteur Who dans la catégorie des œuvres qui me resteront étrangères malgré l'enthousiasme de mes semblables.