12/08/2018

Legend of the Five Rings Roleplaying Beginner Game


Or donc, je n'avais aucune bonne raison d'acheter cette boite d'initiation à la nouvelle édition du Livre des Cinq Anneaux. La 4e édition n'était pas parfaite mais remplissait bien son rôle si j'avais envie de rempiler dans Rokugan. Sauf que L5R, c'est un de mes nombreux tendons d'Achille rôlistique, je n'ai pas résisté à la tentation de vérifier par moi-même ce que FFG ferait du jeu.

Déjà, le prix : 49$ canadiens avec les taxes. C'est pas donné mais la boite contient un jeu de 6 dés propriétaires à la FFG qu'il me faudra quoi qu'il arrive acheter quand le livre de base sortira. La boite propose également une chouette carte de Rokugan qui ne sera vraisemblablement pas disponible par la suite, donc si je la veux, je dois passer à la caisse avec cette boite. À noter qu'au recto de cette carte, il y a le plan d'un village ainsi qu'un plan du château du Champion d'Émeraude. La boite contient également une aventure, un livre de règles, 4 personnages pré-tirés ainsi que des pions en carton. Le tout en couleur avec des illustrations magnifiques tirées du jeu de cartes. Ça claque un peu beaucoup.

Les persos prétirés sont livrés dans des livrets de 8 pages qui résument les règles, l'intrigue en cours et le décor général. C'est un peu beaucoup, 8 pages. On a en pour son argent, mais en voulant enrober le produit, FFG le rend moins accessible que les pré-tirés de la boite d'inition de D&D 5e édition, par exemple. Mais ils sont illustrés, bien maquettés, la feuille de perso est décortiquée... C'est objectivement un plaisir pour les yeux et le neurone à imaginaire.

L'aventure a un immense avantage : elle se joue sans nécessiter de lire le livre de règles. On avance dans la lecture et on découvre le système de jeu en même temps que les joueurs. À la première interaction avec un PNJ, on apprend comment faire un jeu de persuasion. Quand déboulent des ruffians dans une auberge, on apprend les règles de base pour la baston... L'apprentissage est progressif et très didactique. Mais du coup, l'intrigue pour articuler la mécanique est d'une banalité affligeante : les PJ sont envoyés au sempiternel Tournoi de Topaze pour représentés leur clan. Paf, ils croisent un paysan qui leur donne des infos sur le village. Paf, ils s'installent à l'auberge. Paf, un fantôme leur donne une mission... Le tournoi en lui-même n'est qu'une suite sans saveur de jet de dés pour que les jeunes samouraïs puissent prouver qu'ils sont prêts à devenir des adultes. Les PJ sont sensés être les meilleurs candidats de leur clan, mais rien dans l'aventure ne donne cette impression : ça pourrait être le gempukku très banal de n'importe quel clan. Les épreuves se résolvent chacune avec un jet de dés, c'est d'une platitude aflligeante. Il y a bien une intrigue en fil rouge pendant tout le tournoi, mais elle est assez anecdotique et repose sur un cliché ambulant : le clan du Scorpion manigance quelque chose. Pire, le tournoi est sensé déterminer si les PJ sont à la hauteur, mais rien n'est proposé pour rattraper la sauce si les dés ne roulent pas en faveur des joueurs. Ah si : un PNJ se pointe et, tel Jacques Martin, donne une bonne note aux candidats pour ne vexer personne. Pour un tournoi d'élite dans une société qui ne pardonne pas l'échec, c'est vraiment déplacé.

Les règles utilisent donc des dés propriétaires : des d6 pour les anneaux, des d12 pour les compétences. Quatre symboles sont employés : un pour indiquer une réussite, un pour indiquer une réussite explosive (qui permet de relancer un nouveau dé), un pour indiquer un avantage (ce qui veut dire que vous pouvez rater un jet mais tout de même narrer un petit truc positif pour la scène) et un dernier pour indiquer que votre personnage est contrarié, car vous êtes sensé incarner un samouraï stoïque, donc il existe toute une mécanique qui va vous pousser à montrer vos sentiments (ce qui va vous obliger à fendre l'armure et donc briser quelques tabous, ce qui va se traduire par la perte d'honneur et/ou de gloire). Autant j'étais sceptique quand j'ai vu les premières photos des dés, autant une fois en main, c'est limpide. Comme dans le temps, on jette anneaux+caractéristique dés et on ne garde que anneaux dés à la fin. Mais le truc bien, c'est que c'est le MJ qui décide de la compétence à utiliser, mais c'est le joueur qui décide de l'anneau qu'il va employer. Il veut se la jouer dans un truc flamboyant ? C'est Feu. Il y pense à deux fois et pèse le pour et le contre avant de se lancer ? C'est Terre. Il intellectualiste le truc à outrance ? C'est Air. Il s'adapte au style de son adversaire ? C'est Eau. Il fait appel à la dimension surnaturelle ? C'est Vide. À la lecture, les règles sont simples à utiliser, on est très loin de l'usine à gaz, c'est une vraie bonne nouvelle.

La boite de base ne propose que 4 PJ (Grue, Lion, Phoenix et Dragon) mais FFG offre la possibilité de télécharger gratuitement un Crabe, un Scorpion et une Licorne. Mieux, elle offre un scénario de 38 pages tout aussi gratuit et bien plus intéressant que celui de la boite. Les PJ sont, sans surprise, des magistrats itinérants et vont devoir résoudre les mystères qui entourent le château du Champion d'Émeraude.

Au final, j'ai des sentiments ambivalents autour de cette boite. Elle est magnifique, mais elle manque parfois de finition (par exemple, elle déborde d'illustrations fabuleuses, mais quand le scénario nous parle d'un PNJ en particulier, il n'y a aucune illustration du personnage). Idem au niveau du texte, c'est parfois léger (le scénario débute alors que les PJ sont ensemble. Alors que ce sont des gamins issus de clan opposés qui vont à une compétition ardue. Une petite scène expliquant qu'ils s'unissent n'aurait pas fait de mal). Quand un fantôme apparaît pour leur donner une mission, on se demande bien pourquoi eux et pas les autres candidats du tournoi. Le matos est de qualité, les règles proposées sont très alléchantes, je sais d'ors et déjà que je vais être client pour le reste de la gamme. Mais encore une fois, on nous vend une grosse boite surtout vide. Le livre de règles permet vraiment de tester le jeu (il y a même un petit bestiaire avec quelques créatures) mais rien pour faire un shugenja. Heureusement, FFG rattrape le coup avec le matos téléchargeable gratuitement sur son site, mais ça m'empêche de recommander la boite tant le coup du tournoi est du vu et archi-vu. Si vous voulez vous faire une idée de la bête, téléchargez donc le matos gratuit.

06/08/2018

Further Tales of Cthulhu Invictus (2018)


Cette anthologie de Golden Goblin accompagne la réédition de Cthulhu Invictus pour la 7eédition de Call of Cthulhu, sur laquelle je me pencherai un de ces jours, sans doute assez prochainement. Elle ressemble beaucoup à sa grande sœur, dont j’ai déjà parlé ici. On retrouve à peu près le même casting que dans le premier volume, au service de la même idée : raconter des histoires lovecraftiennes à l’époque romaine. Le choix éditorial qui consiste à privilégier les histoires courtes est également le même, mais elles sont en moyenne un poil plus longues que dans Tales of Cthulhu Invictus.

Histoire de tuer le suspense tout de suite, je l’ai trouvé meilleur que ce dernier. Beaucoup d’auteurs ont essayé d’adapter le « mythe de Cthulhu » au matériau historique, ou de s’en affranchir tout en restant « lovecraftiens ». Ce n’est pas sensible dans toutes les histoires, et même quand l’effort est fait, ça ne fonctionne pas toujours, mais c’est mieux que de se persuader qu’on a réussi une synthèse alors qu’on s’est contenté de poser côte à côte un calamar et un glaive.

• Outposts, par William Meikle, est l’histoire d’un groupe de légionnaires envoyés en renfort dans un avant-poste, tout là-bas au nord du mur d’Hadrien. J’aime mes Pictes un peu plus howardiens que ça, et je l’ai trouvé à la fois très classique et pas très bien menée. Pas ma came.

• The Eye of Cybele, par Peter Rawlik, nous ramène au temps des guerres puniques, et spécifiquement à l’adoption par les Romains du culte de Cybèle, une mesure désespérée face à Hannibal. On suit donc les envoyés de la République dans leur quête de reliques divines, face à des sectateurs qui, pour être historiques, n’en sont pas moins étranges et menaçants. Mine de rien, elle fait réfléchir à la notion de culte, à l’épaisseur des voiles nécessaires pour couvrir des réalités indicibles… bref à un tas de choses qui seront bien utiles à un Gardien désireux de se lancer dansCthulhu Invictus.

• The Apotheosis of Osirantinous, par Edward M. Erdelac, nous promène sur le Nil, où l’empereur Hadrien traîne son ennui et son favori, Antinoüs. On y croise une paire d’investigateurs, un magicien égyptien sinistre-forcément-sinistre, une impératrice jalouse, une virée dans un tombeau plein de monstres, une apparition et un sacrifice humain (dans cet ordre). C’est peut-être légèrement trop d’ingrédients pour la place disponible, et la sauce, trop riche, a du mal à prendre.

• The Sybil at Cumae, par Penelope Love, est l’histoire toute simple d’une jeune fille qui s’égare dans l’antre de la sibylle et qui y fait une rencontre qui changera sa vie. Penelope Love exploite l’arrière-plan de l’agonie de la République et joue à fond sur la thématique des prophéties. Mieux, elle le fait dans le cadre gréco-romain, même si on est libre d’imaginer qu’Apollon est un masque pour qui-vous-savez. Je suis plutôt client pour ce que fait Penelope Love, et cette nouvelle m’a beaucoup plu.

• Turning the Tide, par Tom Lynch, nous raconte un voyage compliqué entre la mer Égée et Ostie. L’auteur arrive bien à rendre un sentiment d’isolement… qui n’a pas tellement lieu d’être, puisqu’en réalité, ce genre de trajet se faisait en vue des côtes, avec la possibilité de s’arrêter n’importe quand. Là, on a l’impression que ses héros naviguent sur un océan presque désert. Tout cela nous amène à une fin franchement gore et un peu gratuite. Ce serait l’histoire la plus faible de recueil, s’il n’y avait pas la suivante…

• Poisoned Gifts, par Konstantine Paradias, est une variation sur le mythe de la légion thébaine, et nous montre des autorités romaines préoccupées par la progression d’un culte bizarre venu de Palestine. Je ne sais pas si c’est le traitement « historique » d’un événement appartenant au mythe, ou l’impression d’évoluer dans un décor en carton-pâte, mais j’ai peiné pour la finir, et pourtant, elle n’est pas très longue.

• A Special Day, par Oscar Rios, nous parle d’un cordonnier tombé dans la dèche parce que son patron a estimé qu’il coûtait trop cher et que pour ce qu’il le payait, il pourrait embaucher deux esclaves. Elle est toute simple, on voit très vite vers quoi elle se dirige, mais elle fonctionneet on se laisse embarquer. C’est une bonne histoire qui, comme souvent chez Rios, reste à hauteur d’homme, là où l’on raconte les meilleures histoires.

• The Eighth Hill, par Christine Morgan, nous parle d’un augure alcoolique confronté à des présages carrément anormaux. Elle m’a moins emballé que The Sybil at Cumae, mais elle fonctionne plutôt pas mal, et elle a une chute inattendue. (Sujet de réflexion : considéré sous un certain angle, les entités du mythe pourraient-elles être un sujet d’émerveillementplutôt que de répulsion ? Dans un paradigme lovecraftien pur, sans doute pas, mais même grand-papa Theobald s’est autorisé des écarts, genre À travers les portes de la clé d’argent, à qui cette nouvelle doit beaucoup.)

• The Doom That Came to Suetonius Colonia, par Lee Clark Zumpe, se déroule dans un improbable avant-poste romain installé au fin fond de ce qui est aujourd’hui le Maroc. Il a été construit pour conserver des connaissances indicibles et peuplé de gens que tout le monde croient mort. Bien sûr, ça tourne mal et un détachement de légionnaires vient ramasser les morceaux. Je ne suis pas trop client pour les histoires où une société secrète combat le Mythe, et celle-là ne m’a pas fait changer d’avis.

• What the Moonlight Brougth, par Joseph S. Pulver, Sr, suit une colonne de légionnaires dans les profondeurs des forêts de Germanie. C’est du Pulver avec tous ses tics stylistiques habituels – phrases déconstruites, italiques, jeux de typographie – auquel il ajoute cette fois une affectation particulièrement agaçante : écrire tous les nombres en chiffres romains, ce qui nous permet d’apprendre que le chef de l’expédition aura bientôt XL ans, et que l’expédition avance pendant II jours et III nuits… Cela dit, si fait l’effort d’ignorer tout ça, Pulver fait de vrais efforts pour rendre la menace étrange et incompréhensible, qui fonctionne plutôt bien. Un demi-succès, donc.

Je retiens A Special Day et The Sibyl at CumaeWhat the Moonlight BroughtThe Eye of Cybele et The Eighth Hill ont toutes de bons côtés. Quant au reste, il se range plus dans la boîte du « pas pour moi » que dans celle des ratages, à la possible exception de Poisoned Gifts.

28/07/2018

Troy: Fall of a City

Résultats de recherche d'images pour « troy fall of a city »

Aujourd'hui, je vais vous parler d'une série télévisée qui est notée 3.8/10 sur IMDB. Une note pareille, c'est assez rédhibitoire. Même un mauvais film avec Nicholas Cage ne flirte jamais avec des notes aussi minables. C'est habituellement réservé à des refaisages turcs des Avengers ou à ces tombereaux de séries indiennes aux titres interchangeables dont Netflix gonfle régulièrement son catalogue.

L'image de Troy m'avait fait de l'oeil à son lancement, mais je ne descends jamais en dessous de 6/10 sur IMDB. Même les jours de déprime télévisuelle, j'ai encore assez d'estime de moi pour ne pas m'aventurer plus bas. Les films avec Adam Sandler, c'est haram. Alors j'ai regardé d'autres trucs (ce n'est pas ce qui manque, les titres bien notés) et Troy n'a même pas eu l'honneur de rejoindre ma liste des trucs qui poireaute depuis des années sur mon compte sans être visionnés.

Il faut que je vous prévienne : je ne suis pas helléniste. Vous me dites Troy et je vous réponds "and Abed in the morning!". Je ne savais rien de ce mythe si ce n'est qu'une guerre avait éclaté pour les beaux yeux d'Hélène et qu'il y avait un lapin de Troie à un moment. Achille, Hector, oui, je suis pas con non plus, je savais bien qu'ils étaient dans le décor, mais dans quel camp ? J'avais aussi la certitude que c'était en rentrant de cette guerre qu'Ulysse allait faire un beau voyage, voir cent paysages et puis retrouver (après maintes traversées) le pay des vertes allées. Mais à part ça, je n'aurais même pas été foutu de vous situer Troie sur la carte.

Et donc j'ai attaqué cette histoire archi-connue comme votre tante Simone quand vous lui avez parlé du Trône de Fer avec enthousiasme et qu'elle est tombée sur le premier épisode : j'étais dans l'expectative. Paris, jeune berger, découvre qu'il en fait un princes de Troie. Son père Priam l'envoie en mission diplomatique chez les Grecs, et bam, Paris tombe raide dingue d'Hélène, l'épouse du roi Ménélas. Le couple adultérin s'enfuie main dans la main jusqu'à Troie. Et forcément, les Grecs vont débarquer avec armes et bagages pour faire le siège de la cité pour qu'on leur rende la plus belle femme du monde. Et ça va durer 10 piges.

Et punaise, j'en ai eu pour mon argent : des combats avec des spartiates sur la plage. De l'espionnage. De la politique. De l'amour. De la trahison. Les 8 épisodes de cette série produite par la BBC se bâfrent avec aisance et avidité. Troie n'existe plus, le titre de la série indique clairement que la cité va finir par tomber, mais ça vous prend aux tripes, ces vieux mythes, c'est magique. L'hubris des hommes, la malice des dieux, la passion dans ce qu'elle a de plus entière et aliénante. C'est bien joué, bien tourné, bien réalisé. C'est presque un sans faute. La seule critique que je fais en gros béotien que je suis de la chose homérienne, c'est que le siège ne donne pas l'impression de s'éterniser sur 10 ans. On voit bien une princesse tomber enceinte et accoucher, mais jamais on a l'idée que cette histoire s'est embourbée si longtemps. On a l'impression que tout se passe en un été. Mais c'est peut-être voulu. 10 ans chez  Homère, c'est peut-être comme 40 ans dans la Bible : ce n'est pas à prendre au pied de la lettre, c'est juste pour dire "ça a traîné en longueur".

Et donc, un bon casting, une belle histoire, une réalisation aux petits oignons, un standard de qualité digne de la BBC. Alors, comment expliquer le 3.8/10 sur IMDB ? La série a-t-elle été descendue en flammes par le puissant syndicat des profs de Grec ancien qui n'ont pas apprécié cette adaptation ? Que nenni. Ce sont les connards de la droite alternative (alt-right) qui se sont offusqués de quelques choix artistiques et qui ont mené une campagne de salissage en règle en descendant la série. Car voyez-vous, Zeus est incarné par un acteur noir. Athéna est également jouée par une noire. On croise même une déesse albinos. Et là, les nazis aux petits pieds ont perdu la boule. Alors quand vous allez apprendre qu'Achille est également incarné par un acteur noir, vous comprendrez que les fachos ont été tout tourneboulés à l'intérieur du dedans d'eux. Vous pouvez lire des tonnes de critiques sur la série qui manient de splendides "je ne suis pas raciste, mais..."

Troy: Fall of a City est une putain de bonne série. La 3D sait y rester discrète. Les acteurs sont tous au meilleur de leur art. Le taux de mélanine des interprêtes n'est jamais préjudiciable à la puissante histoire qu'ils portent à bout de bras. Bien au contraire : il renvoie Brad Pitt dans ses 22 tant David Gyasi est puissant dans son incarnation. J'en dis volontairement pas trop sur les retournements de situation de l'histoire pour les incultes comme moi qui vont pouvoir savourer une intrigue viscéralement implantée dans notre imaginaire collectif. Damned, j'envie presque votre tante Simone qui regardait le Trône de Fer, maintenant.

Et maintenant, je dois revoir mon usage d'IMDB. Une mauvaise note n'est pas forcément un consensus critique sur une oeuvre, ça peut aussi être des trolls en goguette qui se sentent menacés dans leur virilité par de bons acteurs qui montrent qu'on peut être noir et incarner le plus subjuguant des héros bisexuels de l'Antiquité.

09/07/2018

Stone Skin Press et lovecrafteries

Je viens de découvrir que Pelgrane Press a un département « édition » ! Son catalogue est même assez fourni, avec des anthologies sur des thèmes comme la trahison, la littérature gothique contemporaine… sans oublier plusieurs volumes de lovecrafteries. En voici deux de dépouillées. Sans être transcendants, ils se situent dans la très bonne moyenne des tentaculeries. Je m’occuperai du reste quand les étoiles seront en place, que ce soit demain ou jamais.

Shotguns v. Cthulhu

 Cette anthologie de Robin D. Laws propose un assez joli casting et des nouvelles de bonne qualité, qui ne redéfinissent pas le mythe de Cthulhu, mais l’exploitent intelligemment pour en tirer des histoires pas forcément très originales, mais qui font toutes le job. En revanche, la couverture annonce de la « double-barreled action in the horrific world of H.P. Lovecraft », une promesse qui est, en définitive, assez mal tenue. Certains de ces textes renferment un peu plus d’action que la moyenne des cthulheries, sans pour autant nous emmener au pays de Robert E. Howard.

• Who Looks Back ?, de Kyla Ward, est une bonne histoire de monstre, qui a effectivement un côté « physique » prononcé. Je l’avais déjà lue dans une anthologie plus récente, ce qui veut dire qu’elle a assez plu pour être reprise.

• Old Wave, de Rob Heinsoo, est une balade exotique dans la Polynésie d’avant l’arrivée des Européens. L’auteur fait des efforts pour l’ancrer dans les mentalités et les coutumes locales, un travail de fond qui s’avère payant. Et à ma grande surprise, il évite d’utiliser des Profonds, ce qui est une très bonne chose.

• Lithic, de Dennis Detweiller, est le récit d’un protagoniste qui en a assez vu pour perdre pas mal de SAN. Du coup, la narration est sévèrement déstructurée, mais reste sympa à lire, même si je ne suis pas sûr d’avoir tout pigé. Celle-là aussi, je l’ai déjà vue dans un autre recueil, mais je ne sais plus où.

• Snack Time, de Chris Lackey, met en scène un pauvre type poursuivi par un chien de Tindalos dans les rues de Los Angeles, sauf que ce n’est pas tout à fait un pauvre type. Courte et violente, elle se signale par des Chiens qui ressemblent plus aux molosses de Zul de Ghostbuster qu’aux cauchemars canins auxquels on est habitués. Le résultat est lisible sans être mémorable.

• The Host from the Hill, de Dan Harms, est une excursion dans la Pennsylvanie du début du XIXe siècle, avec comme invité vedette un certain John Georg Hohman, personnage historique qui a fait partie des premiers compilateurs du folklore local. Le voilà reconverti en chasseur de sorcières, parce que bon, pourquoi pas ? Il y a de l’action, pas de doute, mais le résultat se laisse lire, sans plus.

• Breaking Though,de Steve Dempsey, met en scène une paire d’étudiants londoniens qui fabriquent de l’ecstasy. Bien sûr, ce petit business va leur attirer des ennuis format XXL. Elle renferme plusieurs bonnes idées, notamment celle d’un flash summoningsur le modèle des flash mobs, et a une bonne chute. Elle se range plus à la rubrique « petit plaisir coupable » qu’à celle des histoires marquantes, mais elle reste un bon cru.

• Last Things Last, d’Adam Scott Glancy, est une histoire de Delta Green, où un couple d’agents part nettoyer l’appartement d’un collègue défunt pour s’assurer que sa famille n’y trouvera rien de compromettant quand elle viendra pour l’enterrement. En elle-même, elle n’est pas bouleversante, mais elle a un grand intérêt : c’est la version « nouvelle » d’un autre Last Things Last, le scénario d’introduction proposé dans Need to Know, le livret d’introduction au jeu de rôle Delta Green. Lire les deux en parallèle est une expérience très intéressante, qui pourra nourrir une éventuelle séance de jeu.

• One Small, Valuable Thing, de Chad Fifer, est une histoire contemporaine où un vétéran tombé dans la dèche s’essaye au cambriolage dans l’espoir de se refaire. Bien sûr, il s’en prend à la mauvaise personne, et c’est lui qui est refait. L’auteur pousse ce postulat très classique un peu plus loin que ce que l’on attend, et du coup, on s’amuse. Un peu.

• Wuji, de Nick Mamatas, nous fait découvrir les liens secrets qui relient le Frelon vert, les arts martiaux asiatiques, Alexandre le Grand et le Nécronomicon. Cette balade dans la contre-culture des années 60 est barrée, mais tourne un peu à vide.

• The One in the Swamp, de Natania Barron, se passe au XIXe siècle et met en scène deux sœurs, une intrépide combattante et une gadgetomane capable de bricoler des armes mortelles à partir de pas grand-chose. Toutes deux s’aventurent dans un marais mal famé, et bottent des culs de chèvres mutantes. Une fois passé le léger vernis Mystères de l’Ouest/Deadlands, on se retrouve devant une histoire qui tourne un peu à vide, même si elle se laisse lire.

• Infernal Devices, de Kenneth Hite, nous parle d’un fusil de chasse manié par l’assistant d’un chasseur de sorcières du XVIesiècle, et de son destin anté/ultérieur. Elle se distingue par un ton légèrement distancié et une pointe d’humour, au service d’une solide érudition en matière d’armes à feu. J’ai beaucoup aimé.

• Walker, de Dave Gross, est un récit contemporain situé à Seattle, dont l’héroïne est flic et a vu des choses pas normales. Il y a des idées, le fond de paranoïa galopante n’est pas inintéressant, mais l’ensemble ne fonctionne pas bien.

• And I feel Fine, de Robin D. Laws, commence par la destruction de la civilisation. Piégé dans un parking effondré, notre héros parviendra-t-il à en sortir pour regagner sa maison de banlieue ? Je l’ai bien aimée, pour tout un tas de raisons. Du coup, je pardonne à l’anthologiste de s’être incrusté dans son livre.

• Welcome to Cthulhuville, de Larry DiTillio. Bon, j’avoue : si j’ai acheté cette anthologie, c’est à cause de ce nom sur la couverture. J’avais envie de voir ce que « M. Masques de Nyarlathotep » avait d’autre à raconter sur Cthulhu. Eh bien, il nous sert une sympathique histoire postapocalyptique où les grands prêtres de Nyarlathotep et Cthulhu se tirent la bourre. C’est réalisé avec compétence et beaucoup de métier, mais on évolue plus dans Cthulhu Warsque dans de l’horreur lovecraftienne.

• End of White, d’Ekaterina Sedia, nous invite à partager les angoisses d’un officier russe blanc replié dans un petit village de Crimée, qui attend avec angoisse l’arrivée des Bolcheviques sans se rendre compte que son environnement est un peu trop idyllique. Il ne faut pas en attendre des merveilles, mais elle fait le job.

Au bilan, nous avons là des histoires d’une qualité assez homogène, où les histoires les plus faibles ne sont pas catastrophiques, mais où les bonnes ne sont pas renversantes. Elle me laisse un peu sur ma faim, mais si toutes les anthologies lovecraftiennes étaient de ce niveau, ma vie serait plus agréable.


Swords v. Cthulhu



Pour cette seconde anthologie, Robin D. Laws laisse la place à Jesse Bullington et Molly Tanzer, et on recule dans le temps vers des époques historiques, oniriques ou mythiques, bref au temps où l’on s’expliquait encore à coups d’épées plutôt qu’avec des flingues. Les nouvelles y sont en moyenne plus courtes que dans le premier volume et comme sa grande sœur, Swords v. Cthulhunous est vendu comme un recueil d’histoires d’action, et même de « swift-bladed action ». La réalité est moins… tranchée.

• The Savage Angela in : The Beast in the Tunnels, de John Lagan. Que dire qui ne paraphrase pas le titre ? Armée d’une épée, Savage Angela s’aventure dans des tunnels pour tuer une Bête. Après un minimum de péripéties, elle la tue. Voilà, fin de l’histoire. C’est lisible et pas très long, mais ça ne va vraiment pas loin. Comme ouverture, on a connu plus séduisant.

• Non Omnis Moriar, de Michael Cisco, prolonge le « rêve romain » de Lovecraft. Que s’est-il passé après la disparition d’un tas de gens importants et d’un fort détachement militaire dans un coin perdu du nord de l’Hispanie ? Il s’est passé que les autorités ont envoyé des investi… des enquêteurs. La mise en place est très réussie, la montée en tension aussi, en revanche, la fin tombe un peu à plat, mais c’est surtout parce qu’on en aurait voulu davantage.

• The Lady of Shalott, de Carrie Vaughn, relève du cycle arthurien. Et donc, sire Lancelot se met en tête de sauver la Vierge de la Tour, laquelle n’a pas tellement envie qu’on l’arrache à sa captivité… mais sire Lancelot est obstiné comme c’est pas permis. On évolue plus dans le comique que dans l’horreur, et à certains moments, j’entendais claquer les noix de coco de Sacré Graal. Quand on a signé pour écouter les flûtes de la cour d’Azathoth, c’est déconcertant…

• Trepassers, d’Adam Scott Glancy, nous raconte une histoire qui m'est très familière, celle d’un groupe de soldats perdus dans les montagnes d’Asie centrale qui débouchent sur un plateau hostile et plein de cannibales. J’ai été fasciné par la manière dont Glancy arrange les mêmes briques que moi pour arriver à un résultat bien différent. Son histoire est plus courte et nerveuse que la mienne, et ses héros ont droit à la dynamite, eux, même si ça ne change pas grand-chose au résultat final.

• The Dan no Uchi Horror, de Remy Nakamura, est un repackaging compétent de l’Abomination de Dunwichavec une samouraï, des onis et un peu de sexe lesbien pour combattre l’impression de déjà-lu qui ne tarde pas à hanter le lecteur.

• St-Baboloki’s Hymn for Lost Girls, de L. Lark, se déroule dans une Afrique mythologisée, avec un monstre qui parle, un « saint » qui n’en est sûrement pas un… Cette nouvelle bizarre n’est pas follement cthulhienne, mais l’auteur réussit à créer une ambiance. Il faut faire un petit effort pour rentrer dedans, mais si l’on y parvient, elle se laisse lire agréablement.

• The Children of Yig, de John Hornor Jacobs, nous raconte l’histoire d’une bande de Vikings venus piller un bout de côte, qui finit par avoir des ennuis ophidiens. Elle n’est pas mal, mais deux erreurs historiques me l’ont gâchée : les drakkars n’ont pas de cale (or, cette cale joue un grand rôle dans l’histoire) et surtout, ils n’explosent pas quand on tire des flèches enflammées dessus…

• The Dreamers of Alamoï, de Jeremiah Tolbert, est une bonne histoire qui pourrait (ou pas) se dérouler par-delà le mur du Sommeil, où un non-rêvant est chargé de mettre un terme aux inquiétantes activités d’une bande de rêveurs… En dire davantage serait la gâcher, mais faites-moi confiance, c’est l’un des points forts du recueil.

• Two Suns over Zululand, de Ben Steward, nous raconte comment une bande de guerriers zoulous tente de récupérer un puissant fétiche maudit au milieu d’une bataille contre les Anglais. Pour le coup, il y a de l’action, des fusillades et des grands coups de lance et des monstres en pagaille. On en sort repu, mais pas marqué.

• A Circle That Ever Returneth In, d’Orrin Grey, est une curiosité sur laquelle plane les ombres de Fritz Lieber et de Lankhmar[1]. Je dis « curiosité » parce que c’est une « nouvelle dont vous êtes le héros », avec des choix en fin de paragraphe qui vous renvoient page X si vous décidez de suivre la magicienne et page Y si vous préférez suivre la voleuse… Et en plus, elle est plaisante à lire, quoi qu’un peu répétitive si vous essayez de suivre toutes les branches (il n’y en a que trois, ce n’est pas non plus surhumain).

• Ordo Virtutum, de Wendy N. Wagner, nous fait suivre l’affrontement entre Hildegarde de Bingen, tout juste abbesse et pas encore sainte, et un abominable sorcier cthulhien qui pourrait aussi bien être un nécromancien, un sataniste ou un adepte de Nurgle. Pour ne rien arranger, les pouvoirs célestes assurent la victoire d’Hildegarde, ce qui suffit à me faire lâcher l’affaire…

• Red Sails, Dark Moon, d’Andrew S. Fuller, est une histoire des Contrées du rêve tout à fait assumée, avec une narratrice amnésique, encore du sexe lesbien et une spectaculaire guerre privée menée par une terrible pirate contre les galères noires de Leng. Elle a du souffle, une chute amère… Je l’ai beaucoup aimée.

• The Thief in the Sand, de M. K. Sauer, est orientalisante, étrange et finalement pas terrible. Pour moi, c’est un loupé, mais quelqu’una dû l’aimer, sinon elle ne serait pas là.

• Without Within, de Jonathan L. Howard, est une excursion dans les années 1640, en pleine guerre civile britannique. Elle ne se fixe pas de grandes ambitions, mais réussit assez bien à divertir le lecteur. Pas tellement à le terrifier, en revanche.

• Daughter of the Drifiting, de Jason Heller, est… bizarre. Elle nous envoie dans un monde postapocalyptique, voire post-post-post-apo, vu que plus rien ne ressemble à notre civilisation. On y découvre les tourments d’une narratrice qu’un Grand Ancien a choisie comme fourreau pour son épée. Il y a de belles images, un peu de psychologie et beaucoup de violence, y compris sexuelle. Elle ne sera pas du goût de tout le monde. Je l’ai trouvée intéressante sans vraiment y adhérer, peut-être parce qu’elle aurait mieux fonctionné dans un continuum moorcockien avec des Seigneurs du Chaos plutôt que des Grands Anciens.

• The Matter of Aude, de Natania Barron, se déroule sous Charlemagne, ou plus exactement dans le contexte de la Chanson de Roland. Aude, sœur d’Olivier et fiancée de Roland, se déguise en moinillon afin d’accompagner l’armée en Espagne, où son frère doit affronter le terrible géant Fierabras… L’auteur colle aux « faits » de la Chanson, tout en réarrangeant les protagonistes à sa guise et en dévoilant « la véritable histoire ». Le résultat est sympa sans plus.

• The Living, Vengeant Stars, d’E. Catherine Tobler, relève de l’heroic-fantasy. Et donc, un « homme noir » recrute une bande de super guerrières d’élite pour aller dézinguer les Grands Anciens. On se doute au bout d’une demi-seconde de l’identité du commanditaire… et donc, les drôles de dames de Nyarly tronçonnent une partie substantielle du Malleus Monstrorumavant de se casser les dents sur trop gros pour elles. Je peux sans hésiter lui coller un coup de tampon « Pas pour moi ».

• The Agonaut, de Carlos Orsi, se passe à bord d’un vaisseau barbaresque aux prises avec un navire de l’ordre de Malte, mais ça pourrait être n’importe quoi, n’importe où. Second loupé franc de cette anthologie après The Thief in the Sand.

• Of all possible worlds, d’Eneasz Brodi, nous raconte les malheurs d’un esclave juif chargé de procurer des bêtes pour les jeux du cirque. Elle contient une embarrassante scène de viol homosexuel, mais à part ça, il ne m’en reste plus grand-chose quarante-huit heures après l’avoir lue.

• The Final Gift of Zhuge Liang, de Laurie Tom, nous balade dans la Chine des Royaumes combattants. L’arrière-plan historique tient la route, l’arrière-plan cthulhien est un minimum travaillé, et l’ensemble compose une histoire sympathique, sans beaucoup de prétention, mais qui se laisse lire.

• The King of Lapland’s Daughter, de Nathan Carson, se déroule à une époque indécise, dans un coin de Laponie où la monarchie vacille, où un monstre rôde, et où la fille du roi part à la recherche d’un magicien pour arranger tout ça. Elle n’est pas tout à fait humoristique, mais pas parfaitement sérieuse non plus, et elle m’a bien plu.

• Bow Down Before the Snail King, de Caleb Wilson, est une histoire de fantasyavec une petite vibe Numénera pas désagréable, qui ne terrifiera que les cochléophobes[2], mais ouvre des perspectives intrigantes.

Dans l’ensemble, Swords v. Cthulhuest un peu plus inégal que Shotguns v. Cthulhu, avec des histoires qui se détachent vraiment, en bien ou en mal. Non Omnis Moriar, TrepassersThe Dreamers of Alamoï et Red Sails, Dark Moon sortent clairement du lot. Ce n’est pas l’anthologie du siècle qu’il faut absolument avoir lue, mais dans l’océan de médiocrité qu’est la littérature lovecraftienne, elle reste une bonne surprise.


[1]Avec un très léger coup de lime sur le numéro de série.
[2]J’avais dit dans le billet sur Cathulhuque je le placerai, sinon j’aurais juste dit « escargophobe », comme tout le monde. Enfin, comme tout le monde qui a l’occasion de parler d’une phobie des escargots, ce qui n’arrive pas forcément tous les jours.

04/07/2018

Cathulhu




Cathulhu, édité par les Anglais de Sixtystone Press, est un supplément à L’Appel de Cthulhu permettant de jouer… des chats. Oui, je sais. Des fois, on ouvre un supplément en se demandant quelle mouche sous LSD a piqué les auteurs et l’éditeur. Certes, Lovecraft, grand amateur de chats, en a beaucoup parlé dans sa correspondance, et il leur a donné le premier rôle dans quelques poèmes et nouvelles. N’empêche, il fallait sauter au-dessus d’un sacré abîme conceptuel pour en arriver à l’idée d’investigateurs à moustaches[1], jouant des scénarios d’enquête presque comme les humains. Mais bon, les chats savent sauter et les auteurs sont retombés sur les pattes. Ou le contraire.

Seconde étrangeté, le supplément d’origine est allemand. Que ce soit pour L’Appel de Cthulhuou pour n’importe quoi d’autre, rares sont les suppléments d’origine étrangère à être publiés en anglais. Changer Katzuhlhu en Cathulhu n’a pas dû coûter une fortune en frais de traduction : à rebours de la très cthulhienne tendance à produire des encyclopédies vendues au poids, il tient en 64 pages. Cela suffit pour un système de création de personnage, quelques adaptations de règles, des infos de background et un scénario[2].

Ces bases posées, qu’y a-t-il au menu ?

Sans originalité excessive, les auteurs commencent par rappeler les caractéristiques des chats[3], avant d’enchaîner sur une présentation de quelques races de chats classées par époques de jeu. Chacune a un point fort et un point faible, exprimés par en bonus/malus aux caractéristiques et aux compétences, et un « Trick », une petite capacité spéciale qui vient s’ajouter aux pouvoirs de base de tous les félins : le passage dans les Contrées du rêve et les neuf vies. L’inévitable liste de compétences est (très) allégée pour coller à des félins dont les principales activités consistent à dormir, à ronronner et à courir après une baballe, du moins quand ils ne sauvent pas le monde.

La vénérable SAN est remplacée par la SEN, la Sentience. Un chat qui perd de la Sentience rejoint la foule des animaux vulgaires. Et comme cette descente ne se fait pas d’une traite, les maladies mentales sont revues. Tous les éthologues vous le diront, les chats peuvent souffrir de troubles du comportement tout autant que les professeurs d’université qui ont croisé l’Indicible une fois de trop.

Viennent ensuite une dizaine de pages un peu fourre-tout, où il est question de la déesse Bast et des ennemis des chats (dont les sinistres chadorateurs de Tsathoggua), mais aussi de communication féline et de la manière d’évoluer dans un monde conçu par et pour des géants raides, bruyants et dotés de sens limités[4].

Cette chose étrange qui s’appelle la suspension d’incrédulité opère. Il faut faire l’effort d’admettre que les chats de Cathulhusont un peu plus – à peine plus – que ceux qui squattent nos canapés et nous réveillent à des heures incongrues parce qu’ils veulent un câlin. Mais une fois acceptée l’idée que les chats sont magiques, tout le reste glisse sans trop de mal. Et si vous bloquez… entre nous, qu’est-ce qui est le plus crédible ? Des chats magiques, ou un tas de morve de douze mètres de haut avec un nom plein de consonnes et un CV rédigé avant l’invention de l’écriture ?

En qui croyez-vous ?
En moi, ou en l'autre, à droite ?

Xfthlkgjfül pense que les chats,
c'est rien que des branleurs qui fument des pétards
et jouent au baby-foot toute la journée









Vous l’aurez compris, Cathulhu n’est pas vraiment sérieux. L’auteur oscille entre des considérations parfaitement rationnelles sur la perception des couleurs ou les difficultés pour ouvrir une porte quand on n’a pas de mains, les moments de franc délire sur les épouvantables lapins vorpale, et des passages décalés sur les investigachats qui arrêtent de compulser un livre maudit parce que c’est tellementplus rigolo de jouer avec le signet. Du coup, on a parfois un peu de mal à y retrouver ses chatons, mais ce n’est pas bien grave parce qu’une ambiance se dégage de tout ça, une ambiance qui fait bizarrement envie.

Le scénario, The Black Cat, est archétypal à souhait : quelqu'un massacre des chats. La mort de quelques matous n’intéressant pas les humains, il faut que des héros à fourrure se chargent de trouver qui. L’auteur le décrit comme « ridiculement simple s’il était joué par des humains ». C’est vrai, mais il a été écrit pour poser d’intéressants problèmes à des investigateurs à quatre pattes…

Que penser de Cathulhu ? Il vous permet d’évoluer dans l’univers de Walt Lovecraft… d’Howard Phillips Disney… enfin, dans un truc à mi-chemin entre les Aristochats et l’Abomination de Dunwich. Selon le degré de sérieux souhaité, Cathulhu meublera agréablement une balade d’une soirée entre rôlistes désireux de se changer les idées, ou assurera une initiation à L’Appel de Cthulhu pour ailurophiles[5]et autres flemmards peu désireux de se frotter à une création de personnage complète. Et autant je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de se servir de l’horreur pour faire découvrir le jeu de rôle à des enfants, autant « une histoire qui fait peur » où on joue des chats magiques collera bien à un jeune public.

Cathulhu est sorti en 2014. Pourquoi est-ce que je vous en parle maintenant ? Eh bien, ce truc dormait depuis des années sur mon étagère à cthulhus. Je ne l’en ai extrait qu’en apprenant que Golden Goblin Press allait lancer un Kickstarter pour un recueil de scénarios Cathulhu, doublé d’une anthologie de nouvelles d’horreur mettant des chats en valeur (respectivement intitulés Tails of Valor et Tails of Terror). Comme j’aime bien ce que fait Oscar Rios, je me suis dit que ça valait le coup d’y jeter un œil avant de backer… et voilà comment MM. les corbeaux gagnent un billet sur des chats.


Un supplément en anglais publié par Sixtystone Press, disponible sur DriveThruRPG. Prix entre 9 et 17 € selon le format (pdf, papier ou les deux).



[1]Hercule Poirot ne compte pas. Il est humain, bien que Belge.
[2]Et ce n’est déjà pas mal pour un truc qui a commencé sa carrière comme quelques pages de délire dans un fanzine.
[3]Pour la 6eédition, mais bon, multiplier les valeurs données par 5 est à la portée du premier gouttière venu.
[4]Mais qui sont capables d’ouvrir des boîtes de thon, eux.
[5]J’ai réussi à le placer ! Bon, en même temps, ce n’était pas si dur… je caserai « cochléophobe » dans un prochain billet, c’est déjà un peu plus ardu.

02/07/2018

Les Falsificateurs / Les Eclaireurs / Les Producteurs par Antoine Bello


(Avertissement: de très légers spoilers de points de détail du récit suivent)

J'avais lu Les Falsificateurs et Les Eclaireurs à leur sortie respective, mais je n'avais jamais fini la trilogie. J'ai donc relu les deux premiers et lu Les Producteurs pour avoir une vision d'ensemble de ce qui, dans mon souvenir, constituait un thriller original et intelligent, et qui plus est Français (c'est assez rare pour être noté).

Comme vous le verrez, je suis réservé au final une fois cette relecture complète effectuée. Il y a des idées brillantes, dignes des plus grands auteurs de genre (Eco, Borges) qui inspirent clairement Bello. Par contre l'exécution n'est pas à la hauteur, particulièrement sur le dernier tome.

Mais commençons par le début, le pitch: le jeune Islandais Sliv Dartunghuver est engagé à la fin de l'université par un cabinet d'études environnementales, mais bien rapidement il est en fait recruté à l'intérieur de (ou via) ce cabinet dans une société secrète, le CFR (pour Consortium de Falsification du Réel). Les objectifs de cette organisation multinationale ne sont pas clairs, mais ses moyens le sont: elle réécrit l'histoire (et donc la réalité) par des falsifications habiles. Ainsi, la chienne Laïka n'est jamais allée en orbite, mais la falsification de l'événement (que les Russes n'ont pas démenti puisque cela prouvait leur avance sur les Américains, avec le retentissement mondial que l'on sait) a précipité la course vers l'espace.

Les agents du CFR conçoivent des scénarios, et doivent ensuite déterminer les falsifications à réaliser pour que le scénario prenne vie. L'organisation toute entière est bâtie pour aider à la crédibilisation de ces falsifications. Sliv est un scénariste brillant, mais un falsificateur peu consciencieux.

Sur cette base, les trois romans déroulent une intrigue digne d'un bon thriller avec une articulation assez classique: dans Les Falsificateurs, Sliv rejoint le CFR dont il découvre les rouages en suivant en parallèle un cheminement d'évolution personnelle. Dans Les Eclaireurs, le jeune homme ambitieux prend du galon tout en enquêtant en sous main pour essayer de comprendre la raison d'être du CFR. Dans Les Producteurs, il fait partie des instances dirigeantes du CFR et doit faire face aux menaces contre l'organisation tout en mettant en place le scénario le plus ambitieux de toute l'histoire du CFR (ou du moins présenté comme tel).

La trilogie est bourrée d'excellentes idées, facile à lire et assez haletante malgré l'absence d'action. Mais on se prend rapidement à regretter que Bello n'ait pas le talent de construction d'un Umberto Eco: sans être incohérente, l'intrigue se heurte à de nombreuses reprises à des développements qui ne sont pas à la hauteur des attentes. Le personnage de Sliv, sensé être l'agent le plus brillant de sa génération, est d'une naïveté confondante, si bien que ses succès et son ascension dans l'organisation sont difficiles à croire. Il faut régulièrement faire un effort conscient de suspension d'incrédulité.

Finalement, c'est un peu le scénario lui-même qui se révèle d'une naïveté confondante, et le troisième tome est particulièrement décevant de ce point de vue: d'une part l'auteur introduit dès le début une mystérieuse menace existentielle qui fait pschitt tout au long du tome. D'autre part Sliv et sa collègue et nemesis Lena s'engagent dans ce qui est sensé être la plus ambitieuse falsification de l'histoire du CFR et s'avère n'être rien de la sorte (et accessoirement contrevenir à des règles absolues introduites par Sliv dans le tome précédent...)

Bref, on sent l'auteur intelligent, qui tient une (très) bonne idée de thriller intellectuel, mais n'arrive pas à se dépatouiller de ce qu'il a mis en place. Au fil des deux premiers tomes, on arrive encore à se convaincre que ça va finir quelque part de satisfaisant, mais de ce point de vue là le troisième tome tombe complètement à plat.

Alors pourquoi prendre le temps de vous en parler si longuement ? Par ce qu'au fil du roman, il y a des concepts et des développements qui valent le détour, et qui justifient (je pense) qu'on accepte le reste, aussi médiocre soit-il. La réflexion sur ce qu'est la vérité (ou la réalité) est particulièrement pertinente en cet âge de Fake News. Les envolées du personnage de Vargas dans le troisième tome sur la manière de reconstruire ses propres souvenirs pour en faire une réalité qui est en fait fantasmée sont extrêmement bien vus et convaincants. Bref, il y a un vrai bon roman dans cette trilogie, il faut juste mettre de côté tout ce qui est raté et ne fonctionne pas pour le trouver. Bello visait Umberto Eco, il est tombé quelque part entre le génie transalpin et Dan Brown.

Enfin, pour les rôlistes, ce qui a précipité ma relecture était la prise de conscience (tardive) que le CFR se rapprochait beaucoup de certaines parties de la Technocratie de Mage: L'Ascension, et je me demandais s'il n'y aurait pas là une inspiration pour une campagne qui mette au coeur de l'action la réécriture de la réalité. De ce point de vue là, et indépendamment des réserves que j'ai sur la trilogie elle-même, c'est vraiment une lecture inspirante, que je peux du coup recommander sans hésitation.

28/06/2018

La dérive fasciste, de Philippe Burrin


Attention, terrain miné, deuxième partie.

Dans le contexte des années 40, voir des conservateurs se compromettre avec l’extrême-droite n’a rien d’étonnant. En revanche, les mécanismes qui font basculer des personnalités « antifascistes » vers Vichy, voire vers la Wehrmacht, méritent d’être examinés.


Philippe Burrin, l’auteur de cette étude, très universitaire et par moments rébarbative[1], s’y emploie par l’intermédiaire de trois personnages qu’il nous faut présenter rapidement :

• Gaston Bergery, du parti radical, le centre gauche des années 30.
• Marcel Déat, socialiste.
• Jacques Doriot, communiste.

À la fin des années 20 et au début des années 30, Bergery, Déat et Doriot incarnent tous un certain renouveau à l’intérieur de leur parti. Diversement atypiques et plus ou moins marginalisés, ils rompent avec leur structure d’origine après le choc de février 34, se retrouvant chacun à la tête d’une petite chapelle à la fois réformatrice et antifasciste. Mal vus de leur parti d’origine, et même carrément haï dans le cas de Doriot, ils soutiendront le Front populaire, pour certains avec des arrière-pensées tactiques. À la fin des années 30, tous trois sont des figures politiques reconnues : Déat et Bergery ont été ministres, Doriot a été député et maire de Saint-Denis.

Or, après juin 40, tous trois rejoignent la collaboration, à des vitesses différentes et selon des modalités différentes, mais dans le prolongement de leurs itinéraires précédents.

Bergery participe à la mise à mort de la IIIe République, puis joue les conseillers du Maréchal avant d’être mis sur la touche par Laval, qui le trouve trop remuant. Il finit la guerre ambassadeur à Ankara, où il compare ses notes avec von Papen, l’homme qui a servi de marchepied à Hitler. À son retour en France, Bergery écope de cinq mois de prison, suivis d’un retour peu concluant en politique. Il passera les longues années qui lui restent à se revendiquer de Pétain et de Vichy.

Après avoir été l’homme qui refusait de « mourir pour Dantzig », Déat sera le fondateur et le patron de l’un des nombreux « partis uniques » qui fleurissent à Paris. Théoricien plus que praticien, mais assez compromis pour être condamné à mort à la Libération, il ne sera jamais arrêté et finira ses jours dans un monastère italien.

Fondateur en 1936 du Parti Populaire Français, Doriot le fascise dès la fin des années 30. Après la défaite, il tente de se faire accepter par les Allemands comme alternative à Pétain, puis part combattre sur le front de l’Est. Il meurt début 1945 dans l’attaque de sa voiture par un chasseur allié, alors qu’il se voyait comme le futur patron de la France après son inévitable reconquête par les Allemands.

Même si le fil conducteur de cet ouvrage est chronologique, il ne s’agit pas de biographies, ou pas exactement : l’objectif est de voir à quel moment ces gens ont basculé, jusqu’où, pourquoi et surtout dans quoi.

L’analyse du fascisme est une figure classique de l’analyse politique, mais la grille de lecture de Philippe Burrin fonctionne bien. Pour la résumer à très gros traits, le fascisme est une communauté nationale militarisée, unie autour d’un chef et communiant dans un projet totalitaire mettant en avant l’inégalité, la force et le combat. Reste à voir à quels critères correspondent nos trois larrons, et à quelle vitesse ces produits de l’humanisme républicain (Bergery), du socialisme (Déat) ou du communisme (Doriot) vont adhérer au fascisme et pourquoi.

Cette fascisation est d’abord une fascination. Tous trois commencent par tout rejeter en bloc, puis ils adhèrent sans même s’en rendre compte au mode de pensée de l’adversaire. À la fin des années 30, tous trois envisagent comme seul salut face au fascisme… une République autoritaire groupée derrière un Chef. Une fois la République à terre, tous trois pensent à la régénérer en mettant la démocratie de côté ou en la réinventant sous des formes « organiques » qui font froid dans le dos. Le juriste Bergery s’arrête assez vite sur ce chemin, Déat va plus loin, et Doriot davantage…

Philippe Burrin consacre quelques pages cruelles au nationalisme, et plus précisément à la difficulté d’être le chef d’un parti agressivement nationaliste dans un pays occupé par l’ennemi héréditaire, qui offre comme seule perspective aux aspirants dictateurs que sont Déat et Doriot un poste de vassal.

En définitive, on ne saura jamais ce qui les a fait basculer, et il n’y a certainement pas eu de cause unique – légalisme, aveuglement, ambition, pacifisme… Ce n’était pas le propos du livre, qui s’efforce plutôt de faire comprendre l’attraction que le fascisme a pu exercer, même sur des cervelles bien organisées.

Le trio Bergery-Déat-Doriot forme la tête d’affiche, mais les seconds rôles méritent plus qu’un coup d’œil. Les trois hommes ont des entourages fournis dans les années 30 et 40, et même s’il est conseillé de bien maîtriser le personnel politique et syndical de la IIIe République pour tout comprendre, de loin en loin, un nom passe, et on se dit « ah tiens, dans deux ans, celui-là parlera à Radio-Londres », ou « ah, celui-là finira déporté par les Allemands ». Cela permet de relativiser le côté inéluctable de la conversion de leurs trois chefs.

Au bout du compte, on ne peut que constater que le fascisme, au sens historique, est bien mort et enterré[2], du moins pour l'instant et en Europe de l'Ouest. Ensuite, chacun en tirera les enseignements qu’il veut. En ces temps incertains, il n’est pas inintéressant de garder en tête que la route de l’enfer peutêtre pavée de bonnes intentions.

Éditions du Seuil, 10,70 €


[1]Il faut être en mesure d’encaisser des phrases comme « Si l’on se réfère à l’idéaltype présenté au point de départ, on constate ainsi un inaboutissement qu’il faut relier à la dynamique et au sens de ces processus de fascisation. » Et je ne vais pas vous mentir, au bout de cinq cents pages de cette farine, on se sent gagné par une légère lassitude…

[2]Mais d’autres formes d’autoritarisme subsistent. Ce n’est pas parce qu’on ne risque plus de se faire dévorer par un tyrannosaure qu’on ne risque pas de se faire boulotter par un lion ou piétiner par un hippopotame.