29/07/2021

Les Terres d'Arran, la BD

 
Je vais vous faire un aveu : la première fois que j'ai entendu parler des Terres d'Arran, j'ai eu une réaction épidermique pédante et pleine d'a priori face à la combo "série à rallonge" + "Encore du méd-fan" + "Editions Soleil".

Et puis l'adaptation en jdr (dont je parlerais dans un second billet) est sortie et j'ai eu très envie de voir le travail de mes amis de Black Book. Et comme mêmes les cons changent d'avis, banco, j'ai pris une paire de tomes de la BD pour comprendre de quoi il retourne. Deux semaines plus tard, j'ai une douzaine de volumes sur toutes les séries qui composent cet univers. Comme quoi...

Précision : ce court article critique se base sur la lecture de Elfes t.1-3, Nains t.1-3, Mages t.1-2 et Orcs et Gobelins t1. Même s'il y a quelques références entre certains volumes, et un arc narratif global qui démarre au tome 6 d'Elfes, il n'est pas nécessaire de lire les volumes dans leur ordre de parution, toute série confondue.

Or donc, de quoi s'agit-il ?

D'une série médiévale-fantastique tout ce qu'il y a de plus traditionnel côté univers : des Nains généralement bourrus, des Elfes hautains pour la plupart, des Orcs et des Gobelins belliqueux mais heureusement trop désorganisés pour être une vraie menace, et quelques humains aux milieux de tout ça dont les plus chanceux ont accès à l'une ou l'autre forme de magie. Autant d'individus qui vivent des Aventures avec un grand A dans une tradition si ce n'est Tolkienniste, en tout cas très D&D Royaumes Oubliés et sur lequel World of Warcraft serait passé entre temps.

C'est sur la forme que la série innove et sur la forme que je suis conquis. Les Terres d'Arran se composent de quatre séries consacrées à autant d'espères ou cultures - les Elfes, les Nains, les Mages et les Orcs & Gobelins. Chacune alterne entre les différentes races d'Elfes (Bleus, Sylvains, Blancs, Noirs et Demi-Elfes), ordres Nains (forge, talion, temple, errants et bouclier) et écoles de magie (élémentaliste, runique, nécromancie et alchimie) respectivement - les Orcs et Gobelins alternant entre ces deux espèces. Chaque volume est ainsi une histoire complète qui explore son propre bout des Terres d'Arran et ses propres personnages. Cela n'empêche pas certains de revenir et les plus emblématiques sont régulièrement cités. Il se tisse ainsi une toile plus que de fond qui sert à la fois le propos de chaque auteur (plusieurs couples de scénariste/dessinateur se succèdent) et à construire un édifice d'ensemble. Cette capacité à rendre intéressante à la fois le macro et le micro en moins de 60 planches (ce qui est plutôt court même pour du franco-belge) est impressionnante, et le résultat fait tutoyer l'épique et l'intime. De quoi rendre attachantes toutes les gueules qu'on croise, et il y en a!

La politique et le social se mêlent ainsi aux destins individuels et à la mythologie des Terres d'Arran. Scénario et narration arrivent pourtant toujours à entrecroiser habilement les trois pour des récits très fluides qui montrent sans jamais être lourds toute la profondeur de l'univers qui se cache derrière - et ce dès le premier tome de la première série, ce qui me rend très interrogateur sur la quantité de travail préalable qui a dû être réalisé avant de lancer la machine. Une sacrée machine de guerre en l'occurrence, puisqu'en moins de 10 ans, les Terres d'Arran cumulent plus de 60 tomes sur 4 séries !

Des bémols ? Très peu en réalité. Un seul tome m'a paru plus faible (le troisième Elfe) et un seul m'a mis à l'aise (le premier Orcs et Gobelins). Avec une réalisation toujours impeccable, tant sur le scénario que le dessin, les Terres d'Arran ont réussi à m'accrocher malgré un léger trop plein de méd-fan ces deux dernières décennies, ce qui n'est pas rien. Sur ce, j'y retourne, j'ai encore cinquante et quelques volumes de retard à rattraper !

PS: Au moment de publier ces lignes, je découvre que la série fait l'objet d'une publication d'intégrale. La logique par série est conservée, mais pas l'ordre de publication: le premier tome regroupe les premières histoires consacrées aux nains de l'Ordre de la Forge, soit les tome 1, 6 et 11. L'idée est intéressante, même un regroupement plus transversal croisant les séries (chronologique par exemple), auraient été un choix à la fois pertinent et plus audacieux (... et plus complexe à réaliser aussi, certainement...).

Les débuts d'Arran tome par tome


Elfes t1: Le crystal des Elfes Bleus

Lanawyn, elfe bleue, et son acolyte humain Turin enquêtent sur le massacre des habitants d'une ville portuaire. Tout semble accuser des hommes du nord connus pour ne pas apprécier les elfes bleus. Ce premier tome est une très bonne entrée en matière. Sous la forme d'une enquête politique, il dévoile rapidement l'ambiance sociale tendue des Terres d'Arran, mais aussi un premier bout de sa mythologie. Ces trois axes rendent l'histoire touffue mais pas étouffante. On y perçoit déjà toute la profondeur de l'univers qui se cache derrière - à défaut de son originalité.

Elfes t2: L'honneur des Elfes Sylvains
Changement de cadre complet pour ce second tome, mais aussi de style. Une humaine dont la cité est menacée par les Orcs part demander l'aide des Elfes sylvains, seul espoir de la ville. Mais ceux-ci ont depuis longtemps tourné le dos aux humains, qu'ils accusent d'avoir sacrifier la nature. Ce volume lorgne nettement plus vers l'aventure, mais comme le précédent (et globalement l'ensemble de la série, je vais donc arrêter de le rappeler), l'histoire individuelle des protagonistes se mêle habilement à une histoire politique et sociale et à la mythologie de l'univers.

Elfes t3: Elfe Blanc, coeur noir
Les Elfes blancs, isolés du reste des Terres d'Arran, se voient comme les ultimes gardiens du monde. Ils recueillent et protègent des savoirs, des objets et même des êtres vivants. Ce tome raconte la quête de l'un d'eux pour capturer le dernier des Dragons Blancs. Il s'agit probablement de l'un des tomes les plus faibles du début de la série. Il n’est pas mauvais en soit, et la quête qu’il narre prend une tournure d’autant plus épique quelle s’étale sur plusieurs dizaines d’années. Mais cette durée atténue aussi fortement les aspects sociétaux de l’histoire, même s’ils ne sont pas totalement absents, ce qui tranche un peu avec le ton des autres volumes.

Nains t1: Redwin de la Forge
La rupture avec les premiers tomes d'Elfes est assez brutale, et c'est tant mieux. Loin des quêtes et de la politique feutrée et posée des Elfes, ce premier volume de la série consacrée aux Nains est plein de bruit et de fureur. Il raconte l'émancipation difficile et l'ascension au plus haut de Redwin, certainement le cogneur nain de tous les temps. Redwin devient d'ailleurs un personnage récurent de la série. L'occasion au passage de découvrir toute la rigidité de la société Naine, véritable machine à broyer ou à forger des destins - c'est selon...

Nains t2: Ordo du Talion
Le Talion est l’ordre nain le plus riche et le plus puissant. L’une de ses branches secrètes, la Loge Noire, entraine les meilleurs assassins qui sévissent ensuite sous sa coupe. Mais Ordo, arraché à sa famille dès son plus jeune âge pour rejoindre la Loge, a bien l’intention de se venger d’une vie de souffrance. Il n’y a guère de héro dans cette histoire - il y a rarement de héro au sens pur du terme dans la série, en fait). Mais son principal intérêt est de chambouler notablement la société naine, montrant ainsi que les Terres d’Arran ne sont en rien figées et que la série est capable de faire évoluer son univers dans le temps.

Nains t3: Aral du Temple
C'est l'histoire d'une quête mystique. Une quête motivée par la découverte d'un cube couvert d'écritures ésotériques qui emmène Aral sur les traces d'un mal profond. Grandeur et décadence pourrait être le sous-titre de cette aventure souvent à deux doigts de verser dans l'horrifique. Avec ses personnages touchants, sa conclusion (que je tairais) a réussi à me toucher tout en ouvrant une porte sombre sur ce qui peut se terrer dans les tréfonds des Terres d'Arran.

Orcs et Gobelins t1: Turuk
Turuk, amnésique, reprend ses esprits dans une ville abandonnée. Mais comment est-il arrivé ici ? Et qui est cet archer qui le prend pour cible ? S'il est techniquement tout aussi réussi que les autres, ce tome-là m'a quelque peu gêné à l’encolure. L'orc que l'on suit admet en effet explicitement son délit de sale gueule, « comme tous les orcs », tout en admirant la plastique des femmes Elfes. Certes, Turuk est techniquement mi-orc mi-elfe, mais cela reste un peu faible pour expliquer qu’un orc rejette aussi catégoriquement les siens et préfère des critères finalement très… humains. Reste une intrigue pas inintéressante mais affaiblie par un procédé narratif amnésie/flashback un peu convenu.

Mages t1: Aldoran
Tyrom est un vieux (mais costaud) ermite qui a perdu la mémoire. La petite Shannon l'entraine contre son gré dans la protection de la cité indépendante de Castlelek. C'est à cette occasion qu'il déclenche à sa propre surprise un terrible pouvoir. Pourrait-il être un mage? Ce tome montre que l'aventure ne passe pas nécessairement par un long voyage, puisqu'il est entièrement centré sur Castlelek jusqu'à sa conclusion, qui voit le     duo de héros promus protecteur de la ville. Le moteur géopolitique de l'intrigue et les mystères sur les origines de Tyrom forment un bon mélange, mais sont un poil trop convenu pour être une pleine réussite. Ceci dit, l'idée d'une communauté menacée dans son indépendance est une excelente accroche de campagne.

Mages t2: Eragan

Eragan se rend avec son maitre dans un monastère consacré à l'étude de la magie runique. Ils y vivront coupé du monde pendant une année entière... mais peu après leur arrivée, un clerc est retrouvé le corps couvert de runes gravée dans sa chair. Aral du Temple frôlé déjà de prêt à la folie, Eragan la touche à pleine main. Il faut dire que la puissance est définitivement corruptrice, et la magie runique n'en manque pas: il suffit d'un peu de folie pour oser combiner des runes en de puissants sortilèges, en espérant avoir la maitrise suffisant pour contrôler ce dernier. Eragan fonctionne comme une huit-clos un peu polard, un peu horreur. Là encore, si "l'enquête" n'est pas exceptionnelle, son personnage principal est plutôt bien croqué dans ses forces et surtout ses faiblesses: difficile de ne pas se laisser broyer par un système plus grand que soit à l'âge où l'on doit se construire. Point d'orgue, une fin qui pourrait n'être qu'un commencement. En espérant un peu plus de maitrise de la part d'Eragan, mais est-ce bien sûr?

26/07/2021

Les Mille et Un Fantômes, d’Alexandre Dumas

En fait, le titre de ce billet est trompeur, car le volume de Folio Classique dont il va être question regroupe deux œuvres différentes : un court roman, La Femme au collier de velours, et un recueil de nouvelles, Les Mille et un fantômes. L’un et l’autre datent de la fin des années 1840 et tous deux se situent au carrefour du fantastique et du roman historique.


La femme au collier de velours s’ouvre sur un long hommage à Charles Nodier, qui fut l’un des mentors du jeune Dumas, l’un des chefs de file de l’école romantique et l’introducteur du fantastique en France. Dumas lui consacre un chapitre plein d’émotion avant de l’enrôler dans son histoire : sur son lit de mort, Nodier lui aurait raconté une histoire effroyable… et tant qu’à se placer sous la protection des ancêtres, Dumas annonce que le héros de ladite histoire n’était autre qu’E.T.A. Hoffmann, l’Allemand qui, dans les premières années du XIXe siècle, fut le père de la littérature fantastique.

 

Selon Dumas, fin 1793, le jeune Hoffmann quitte son Allemagne natale en y laissant une fiancée qui lui a fait jurer de lui être fidèle et de ne pas fréquenter les tripots. Une fois à Paris, il va violer ses deux serments, et surtout prendre un cours accéléré de « Terreur », dans les acceptions politique et fantastique de ce mot.

 

Ses aventures oscillent entre le réalisme angoissant et l’érotisme macabre, et si l’intrigue est assez largement prévisible, on se laisse porter. Dumas nous ménage ici et là de jolies scènes où la réalité bascule comme une courtisane ligotée sur le plateau de la guillotine, qui méritent qu’on s’y attarde, par exemple comme modèle de ce que peut percevoir un investigateur qui n’a plus toute sa tête.

 

Comme tous les titres de Folio Classique, cette édition est abondamment garnie d’annexes. Elles permettent de découvrir la version française de la nouvelle de Washington Irving qui a mis l’imagination de Dumas en branle, ainsi que le premier traitement de l’histoire rédigé par l’un de ses collaborateurs. On peut penser ce qu’on voudra de l’utilisation de prête-plumes, mais la comparaison entre ce synopsis un peu anémique et le texte final est tout à l’avantage de Dumas.

 

Deuxième pièce du recueil, Les Mille et un fantômes repose sur un dispositif archi-classique : un dîner regroupant des inconnus qui se racontent des histoires « vécues », toutes plus angoissantes les unes que les autres.

 

Comme le dîner en question se déroule en 1831 et que la compagnie est peuplée d’individus plus tout jeunes, on est vite renvoyé à la Révolution, voire avant, dans un monde où les décapitées parlent, les pendus ne restent pas sagement accrochés à leur gibet, les cadavres profanés se vengent, des visions révèlent l’avenir…

 

Tout est plaisant à défaut d’être vraiment terrifiant, et le curieux notera que Dumas écrit avant la grande vogue du spiritisme. Ses morts sont encore libres de s’exprimer sans médiums, et ils ne se privent ni de se déplacer en personne, ni d’envoyer des signes.

 

Cette série de nouvelles se termine par une étonnante histoire de vampire qui, chronologiquement, se situe aux alentours du milieu de la période de développement du vampire littéraire, à équidistance de Polidori et de Sheridan Le Fanu. Mieux, elle se déroule dans les Carpathes, à un jet de pieu de l’endroit où Bram Stocker placera Dracula presque soixante ans plus tard.

 

Autour de ce vampire affreux et totalement dénué d’érotisme gravitent une patriote polonaise en fuite, une princesse veuve, deux frères qui se détestent, un cadavre qui saigne lorsque son assassin s’en approche, un château lugubre et un plein couvent de moines orthodoxes… Ce court récit m’a fait penser à certaines nouvelles de Robert Howard – pas forcément pour la violence, même si le combat final contre le vampire ne fait pas dans la dentelle, mais pour le côté « je suis l’auteur, je fais ce que je veux et je vais mettre trois fois plus de matière que nécessaire parce que ça me fait plaisir ».

 

Au bout du compte, je vous conseille ce recueil, d’abord parce que c’est un livre de poche qui ne pèsera pas sur votre budget, ensuite parce que c’est du Dumas et que ça se lit avec plaisir, et surtout parce que c’est une balade dans les soubassements du genre fantastique – l’époque où l’épouvante suprême était d’imaginer que les guillotinés pouvaient se savoir morts, où les vampires étaient encore tout neufs et où les fantômes se promenaient en liberté…

 

Quant à moi, il ne reste plus qu’à m’intéresser à Charles Nodier, dont je n’ai jamais rien lu. Ou peut-être à faire un arrêt un peu plus long chez Dumas, qui sait ? Ce qui est terrible, avec Monsieur Alexandre D. père, c’est que vous avez beau en avoir lu beaucoup, et même croire que vous en avez lu l’essentiel, vous vous rendez vite compte que vous n’avez fait qu’effleurer la surface…

 

 

Bonus : Le Château d’Eppstein


Vous êtes encore là ? Moi aussi. Nous sommes dix jours après la rédaction de la première partie de ce billet, et j’ai effectivement prolongé mon arrêt chez Dumas.




Le Château d’Eppstein est un peu antérieur aux Mille et un fantômes : 1843 au lieu de 1845, et si on devait le faire rentrer dans une case, ce serait le genre gothique plutôt que le fantastique.

 

Pour ceux qui ne le connaissent pas, le gothique est l’ancêtre du fantastique qui émerge en réaction au rationalisme des Lumières, vers 1770-80. 


Si les évolutions du genre étaient une galerie de portraits, ce serait ce tableau un peu naïf, tout au fond, dont on reconnaît à peine le sujet tellement il est couvert de poussière et de toiles d’araignées. Prenez le temps de le nettoyer et vous découvrir un gentilhomme aux yeux fous, dont les cheveux ont blanchi en une nuit (d’orage) parce qu’il a vu quelque chose dans un monastère croulant.

 

J’ai une vieille affection pour cette littérature excessive. Le fantastique du XIXe siècle déplacera la focale et choisira de s’interroger sur la santé mentale de ses narrateurs. Le gothique ne s’en préoccupe pas. Ses protagonistes prennent le surnaturel en pleine poire, et s’en arrangent comme ils peuvent.

 

À l’époque où Dumas rédige Le Château d’Eppstein, le genre a déjà un bon demi-siècle d’existence. C’est donc un territoire connu, balisé, codifié, et Dumas en joue, voire en surjoue.

 

Or donc, notre histoire commence en 1789, dans un château délabré du nord de l’Allemagne. La famille d’Eppstein compte deux frères, un ambitieux cruel qui va épouser une pure jeune fille et un brave garçon qui s’est mésallié. Le premier ne tarde pas à tuer sa femme, qui meurt en donnant naissance au héros. Le second, renié par ses parents, s’exile en France, mais il reviendra de temps à autre, funeste messager d’un destin terrible et fatal.

 

Non, je ne force pas sur les adjectifs : en plus d’être gothique, Le Château d’Eppstein se rattache à la littérature romantique, et regorge de descriptions grandiloquentes et de dialogues emphatiques comme on n’ose plus en écrire depuis 1850 environ, du genre :

 

« Maximilien, cette enfant sera-t-elle heureuse ?

— Elle sera comtesse d’Eppstein, mon père. »

 

L’élément surnaturel est fourni par la comtesse assassinée, qui refuse de rester sagement dans son tombeau. En effet, elle est morte le jour de Noël et selon la légende, les comtesses d’Eppstein qui meurent le jour de la naissance de Notre Seigneur reviennent. Mais c’est un bon spectre, qui cherche à protéger son fils. Ce dernier a grand besoin d’une aide surnaturelle.

 

En plus du fantôme, le lecteur profite d’un château à moitié en ruine, garni de passages secrets reliant, très commodément, les appartements du comte, les tombeaux de famille d’Eppstein et la nursery ; plus, sans supplément de prix, une forêt profonde et la paisible chaumière du brave garde-chasse Jonathas, dont la fille ravira le cœur du héros.

 

Au bout d’environ deux cent cinquante pages parfois un peu longuettes, tout converge vers un dénouement où chacun est récompensé selon ses mérites… ou pas, le gothique étant détaché de la bonne vieille littérature édifiante d’avant la Révolution.

 

Franchement, je ne conseille Le Château d’Eppstein qu’aux dumasiens impénitents ou aux passionnés d’histoire littéraire désireux de se frotter à un roman gothique plus abordable que Melmoth ou Le Moine. Cela dit, sa trame peut s’adapter à peu près telle quelle à L’Appel de Cthulhu. Et si vous souhaitez y ajouter un peu d’ambiguïté, ou changer de méchant, il suffirait d’un rien pour que le spectre protecteur devienne trop protecteur.

 

 

Deux ouvrages parus chez Folio Classique, autour de 8 € pièce

22/07/2021

Feu & Sang


Feu & Sang, la célèbre devise des Targaryens. On débute donc l'action 300 piges avant les événements de la saga principale avec le débarquement du premier Targaryen sur Westeros pour unifier les 7 royaumes et créer le Trône de fer. Toutefois, ces premières 1 000 pages ne couvrent finalement que la première moitié du règne des Dragons. Mais bon, voilà les Targaryens dans toute leur splendeur : comment ils sont beaux, comment ils sont bons (Your Targaryen may vary), comment ils sont tous un peu cintrés à cause de la consanguinité.. Je ne vais pas passer en revue les différents membres de la famille, mais il y a de beaux cas cliniques. Et donc, forcément, 150 ans en 1 000 pages, on ne fait pas exactement dans le détail. Enfin, si : des fois l'auteur s'arrête de narrer pour vous préciser le nom de tous les chevaliers présents lors d'un événement alors que vous n'avez qu'une envie : qu'il continue son récit. Mais force est de constater qu'après la minutieuse étude de caractère qu'a été le TdF, F&S vous file un vilain coup de pioche derrière la nuque : c'est comme lire un immense "Si vous avez raté le début..." dans votre magazine télé (car dans ma tête, les gens achètent encore des programmes télé). Terminé le récit chorale qui s'enlise pendant des chapitres entiers : paf un dragon meurt, crac une reine décède en couche, vlan une révolte se déclenche à Dorne. On n'est pas là pour se traîner les pieds, le récit doit avancer coûte que coûte. Et forcément, à ce rythme-là, pas le temps de s'attacher aux protagonistes. Et comme en plus le récit est écrit du point de vue d'un vieux maistre qui compile des textes de différentes provenances, le détachement est accentué : ce sont des noms qui peinent à prendre vie car on sait peu de choses de leur personnalité, de leur goût, de leurs doutes... C'est difficile de développer de l'empathie pour des personnages décrits à travers l'équivalent medfan d'un livre d'Histoire.

Pour ne surtout pas aider le lecteur, les membres de la famille Targaryen ont un arbre généalogique aux branches entremêlées et ont la fâcheuse habitude de nommer leurs enfants avec le prénom d'un oncle ou d'une demi-soeur, si bien qu'on est rapidement paumé. Les reines se ressemblent, les demi-frères se mélangent, c'est rapidement le merdier. J'imagine que c'est la même chose quand on s'intéresse aux Bourbon ou aux Saxe-Cobourg-Gotha, mais pour un quidam comme moi qui connaît mal les rois, le reste de la famille royale est un monde qui m'est totalement étranger. Et si une série comme The Crown permet de jeter un coup d'oeil sur la réalité (déformée) de la famille royale, par tranche de 10 ans par saison, dans F&S on n'a pas le temps de faire dans la finesse : les portraits sont brossés au rouleau, on attend même pas que la peinture sèche pour passer à la suite.

Au chapitre des trucs qui m'ont ennuyé, il y a cette insistance pour préciser que telle jeune femme est pucelle. Je comprends que l'ouvrage est supposé être rédigé par un maistre et que ça revêt d'une certaine importance dans le système patriarcal en place dans Westeros, mais c'est d'une lourdeur à la lecture... À la limite, quand le personnage est impliqué dans une intrigue liée à un mariage, je peux comprendre, mais le mot pucelle revient si souvent sur le tapis que ça en devient lourdingue. Et dans le même genre : l'amour entre frère et soeur. Dans le TdF, Cersei et Jaime étaient des dépravés, c'était leur truc à eux, donc ça passait car ils étaient les seuls dans cette situation dans toute la saga. Mais là, comme c'est une tradition familiale, on y a droit à chaque génération. Ça en devient ridicule à force d'insister là-dessus. C'est un peu comme les dragons : dans la série de base, les oeufs éclosent, on voit les dragons grandir, ils n'en restent que trois à Westeros... Mais là, c'est l'apogée des Dragons, donc on y a droit à tous les étages. Et comme on avance au pas de charge dans l'histoire, ils perdent tout pouvoir évocateur. Ils se résument à un nom emblématique et un trait de caractère. Il en meurent plusieurs, dans une relative indifférence car, encore une fois, on reste à trop haute altitude dans le récit.

Et il y a cette impression de déjà-vu permanente. Un exemple : Champignon, le fou du roi. C'est une petite personne qui se saoule, qui a des répliques assassines, qui se pince de politique, qui voyage... Les Stark d'il y a 300 ans sont déjà des icebergs emprunts de devoir, les Barathéon sont d'aimables crétins, les Dorniens de vicieuses gens... Je sais que ça revient à reprocher au Trône de Fer ses qualités, mais l'univers décrit ressemble bien trop à celui de la saga. Oui, on nous raconte que Port-Réal sort de terre, mais sorti de là, les institutions de Westeros sont déjà en place et n'ont pas évolué en 300 ans. La foi des Sept est là-même (pas la moindre hérésie notable, par exemple), les Fer-Nés sont déjà des brutes, les Lannister complotent, la Banque de Fer est déjà en place, le rôle de la Main est le même. Je sais que les mondes de fantasy sont connus pour être figés socialement, mais là ça se voit trop. En 300 ans, le monde change. On a droit à des inventions. Sauf dans F&S, où la Garde de la Nuit est déjà présente telle qu'on la connait. On pourrait se dire "Tiens, à l'époque ils acceptaient les femmes mais ont changé d'avis depuis car c'est partie de traviole" mais non, c'est exactement la Garde qu'on connaîtra plus tard. Idem pour l'intégriste religieux qui fédère des croyants contre le pouvoir en place : c'est pas nouveau...

Reste que pour les rôlistes (et les producteurs télé), le bouquin offre plusieurs périodes fertiles en aventures. Mes joueurs n'ont aucune envie de jouer au Trône de Fer car la série télé a été médiatiquement trop écrasante, mais le règne des Targaryens propose un cadre de jeu qui permet de suprendre tout le monde sans renverser l'univers. Les défauts que je viens de citer deviennent alors des qualités : c'est pas exactement le même Westeros, mais ça reste ce bon vieux Westeros quand même.

J'imagine que les 150 ans suivants auront droit à un gros bouquin eux-aussi. Je ne suis pas certain de me jeter dessus car le côté soap opera des Targaryens est quand même étouffe-chrétien ("Quoi, ton oncle (qui est aussi ton frère) refuse de céder le trône à ta mère (qui est aussi ta sœur) ? Allons nous promener à dos de dragon pour en discuter..."). Mais pour les fans de l'univers, je comprends tout à fait que ce bouquin les fasse frétiller. C'est un peu comme si le Nouveau Testament avait bien marché commercialement et que les auteurs s'étaient mis à écrire l'Ancien Testament au lieu de finir d'écrire l'Apocalypse pour contenter les croyants et finir ainsi la Bible.

15/07/2021

Ils ont fait et défait le Second Empire, d’Éric Anceau

Le Second Empire est l’une de mes plus vieilles marottes. Hélas, la période ne fait pas tellement recette auprès des rôlistes.


La réédition prochaine de Château Falkenstein m’a amené à mettre le nez dans quelques ouvrages sur les années 1850 à 1870. Ils ont fait et défait le Second empire est à la fois le plus abordable et le plus exploitable du lot. Rédigé par un spécialiste de l’époque, il propose, en environ 400 pages, vingt-cinq biographies de personnages importants de ces deux décennies.

 

Chaque chapitre présente un PNJ presque clé en main pour Château Falkenstein. Oh, bien sûr, vous aurez un peu de montage à faire, la Nouvelle-Europe étant à la fois uchronique et saturée de magie et de dragons, mais cela rend l’exercice encore plus stimulant ! Certaines absences sont regrettables – celles de MM. Verne, Dumas et Offenbach me chagrinent particulièrement – mais c’est la loi du genre. Pour compenser, vous avez le droit de prolonger certaines existences qui, chez nous, se terminent « trop tôt » pour l'époque de Falkenstein.

 

Vous y trouverez des informations sur la vie des premiers rôles – Napoléon III[1]BismarckVictoriaCavour ou le pape Pie IX. Mais surtout quelque chose de bien plus utile : des gens qui ont été importants, voire très importants, mais qui sont plus ou moins sortis des mémoires.

 

Ces seconds rôles de la grande Histoire sont précieux pour un MJ : ils ont eu des vies intéressantes auxquelles on peut accrocher ce qu’on veut, ne sont pas assez connus pour que les pinailleurs se mettent à frétiller en entendant leur nom, et ils ont assez de surface sociale pour générer du jeu.

 

Prenons le duc de Morny, par exemple. Cerveau du coup d’État qui a transformé le prince Louis-Napoléon en empereur, président du Corps législatif, auteur dramatique, spéculateur amassant une fortune colossale à coups de délits d’initié… et ne laissant jamais Napoléon III oublier qu’il est son demi-frère. Entre nous, un type pareil peut s’acoquiner avec des dragons ou des faës Unseelies, au risque d’aller juste un peu trop loin…

 

Plus prosaïque ? Dans notre monde, Émile Ollivier, républicain modéré rallié à Napoléon III devient, début 1870, le chef de gouvernement d’un empire constitutionnel. Sept mois plus tard, il endosse la déclaration de guerre à la Prusse « d’un cœur léger » et sombre corps et biens avec le régime. Que serait-il devenu dans un monde où la guerre franco-prussienne est devenue une guerre froide ? Serait-il toujours le chef d’un gouvernement de centre-droit ?

 

Mais bien sûr, les jeux politiques d’un Empire parlementaire auraient également pu ramener un conservateur au pouvoir, par exemple Eugène Rouher, le redoutable Ministre d’État des années autoritaires, que l’on surnommait le « vice-empereur ». Rouher a été une puissance, mais qui se souvient de lui, à part les lecteurs de Zola qui ont croisé Son Excellence Eugène Rougon ?

 

Chez nous, l’évolution du régime entraîne le limogeage du préfet Haussmann, trop autoritaire, dans les premiers mois de 1870. En Nouvelle-Europe, préside-t-il encore aux destinées du département de la Seine ? Et si non, à quoi occupe-t-il sa retraite ?

 

Pour quitter la sphère politique, le savant préféré du couple impérial s’appelle Louis Pasteur. Quid du Pasteur du monde de Falkenstein ? Continue-t-il ses recherches en indépendant, ou travaille-t-il pour Napoléon III, et si oui, à quoi ? Une petite voix me souffle qu’il pourrait, par exemple, tenter de contrer un programme prussien de guerre bactériologique impulsé par le terrible Pr Schultze, d’Iéna.

 

Dans un tout autre registre, j’imagine assez bien George Sand lever le pied sur les études de mœurs paysannes, et écrire à la place des romans où il sera question des fées solognotes. Quant à Victor Hugo, l’exilé, je le vois assez bien passer du spiritisme à la pratique de la magie blanche… sans pour autant cesser d’écrire, même son œuvre a peut-être changé pour coller aux thèmes dominants de la Nouvelle-Europe. Des questions similaires se posent à propos de Viollet-le-Duc, dont la reconstruction de Pierrefonds est peut-être empreinte de géomancie…

 

Si vous préférez plus pittoresque, vous pouvez exhumer le vénérable maréchal Vaillant, antique gloire militaire qui a connu l’autre Napoléon. Il occupe, entre autres, le poste improbable de ministre des Beaux-Arts. Son collègue, le maréchal Bazaine, a laissé de très mauvais souvenirs dans notre monde, mais sans la guerre de 1870, il a sans doute gardé tout son prestige… en revanche, la collection d’ennemis qu’il s’est faite lors de la guerre du Mexique est peut-être plus virulente que chez nous. « Un maréchal de France retrouvé mort, le cœur arraché par un couteau d’obsidienne », ça ferait une bonne accroche de scénario, non ?

 

J’arrête là l’énumération, alors qu’il reste pas mal de monde à évoquer, mais je pense que vous avez compris l’idée. Dix euros cinquante, ce n’est pas bien cher payé pour un supplément, même si vous avez un peu de boulot d’assemblage.

 

 

Éditions Tallandier, collection Texto, 10,50 €

 



[1] Qui est un bon exemple de survie prolongée : en Nouvelle-Europe, il est encore en pleine forme dans les années 1870, alors que chez nous, il est mort, et de toute façon, à partir de 1867, il est trop malade pour tenir les rênes.

12/07/2021

Agon

 


La première édition d'Agon était un bijou. Et pas seulement parce que la Boîte à Heuhh en avait édité une VF parfaite : c'était un excellent jeu qui n'avait pas besoin d'une nouvelle édition. Je n'ai hélas jamais pu faire tourner le jeu à ma table, mais je l'ai lu à plusieurs reprises en me disant à chaque fois que c'était un petit bouquin malin qui démontrait bien qu'une bonne idée ludique n'avait pas besoin de tartiner des pages et des pages de background et de règles. Et donc, fort logiquement, j'ai acheté la seconde édition d'un jeu que je trouve parfait et pour lequel je n'ai jamais trouvé l'occasion de jouer.

Pour les ceusses qui ne connaissent pas Agon, on y incarne des grecs qui à sandales qui errent d'île en île. À chaque étape, ils tombent sur une situation compliqué (un monstre qui menace les habitants de l'île, un complot politique, une guerre qui n'en finit pas...) et les dieux leur demandent de résoudre le problème. Sauf qu'à Agon, on joue tous ensemble (il s'agit de résoudre le problème local dans la camaraderie) tout en essayant de tirer au maximum la couverture à soi car on veut être le plus glorieux des héros de la Grèce antique. C'est un drôle de jeu coopéro-compétitif qui s'appuie sur les images d'Épinal qu'on a tous en tête à cause des peplums et de Xena.

Premier point, on se dit qu'Agon va nous hurler « This is SPARTA! » à la gueule : perdu. En fait, dans la liste des inspirations (ainsi que dans le corps du texte), on nous parle de... Fast & Furious. Et c'est une bonne idée car c'est une oeuvre qui met très bien en scène la démesure décomplexée dans ses scènes d'action (un combat entre des voitures de course et un sous-marin nucléaire ? Oui, c'est possible) et dans ses relations humains (le drama à deux balles avec le mot « Famille » qui revient dans une réplique sur deux, évidemment). Évidemment, le bouquin liste des oeuvres bien plus peplumesques, mais j'ai apprécié cette dédramatisation du décor dès le départ.

Je ne vais pas comparer la V1 et la V2 point par point, mais tenez-le pour dit : ce n'est pas une simple réédition : les règles ont drastiquement changé. Elles sont devenues bien plus abstraites. Ainsi, finies les 16 compétences différentes : désormais on se contente de gérer 4 grands domaines (Arts & Oration, Blood & Valor, Craft & Reason et Resolve & Spirit). Idem, oubliez le combat tactique où l'on se demande ce qu'on tient dans sa main droite et comment on va se déplacer sur le terrain car il y a des impacts en fonction de la distance entre nous et l'adversaire... Désormais, un affrontement se fait en trois jets de dés : un pour savoir qui prend l'ascendant stratégique, un pour déterminer les conséquences du combat et un dernier pour déterminer qui gagne. La baston n'est plus un jeu dans le jeu : c'est une péripétie comme les autres. Et, bien sûr, on peut appliquer cette mécanique à un concours oratoire, à un procès, à un complot...

Alors, bien sûr, si vous aimiez déplacer votre figurine d'hoplite sur le plateau de jeu et changer d'arme au bon moment pour priver un copain du coup victorieux, vous allez être tout déçu de cette simplification drastique car c'était effectivement une mécanique ludique bien marrante. Mais ce que le jeu perd en tactique, il le gagne en accessibilité.

En dehors de ça, vous allez vous retrouver en terrain connu : le MJ continue de jeter les dés pour connaître la difficulté de l'opposition. Mais une mécanique vicieuse vous fait espérer que le MJ obtiendra un gros score : la difficulté indique également le nombre de points de Gloire que le PJ qui réussira la plus grosse réussite gagnera (les PJ ayant moins bien réussi gagneront la moitié de ce score et ceux qui ont râté leur jet gagneront 1 unique point). Bien sûr, on continue d'assembler sa poignée de dés comme avant (L'épithète de mon perso est « Sans peur » donc je prends 1d6. Mon nom est Xanathos, donc j'ajoute 1d8. Et j'ai 1d8 en Resolve & Spirit, donc je jette 1d6+2d8 pour résister à la peur que provoque ce monstre), on coche des cases de Destin qui débloquent progressivement des améliorations mais nous amènent vers la fin de notre parcours de vie.

D'ailleurs, il y a de nouvelles mécaniques qui gèrent les moments entre deux îles. On développe des liens entre PJ mais également envers les dieux. On fait des sacrifices. On peut gagner un souvenir. Les PJ s'attribuent entre eux des points qui détermineront au final comment on se souviendra de votre personnages... En fait, comme bon nombre de jeu à la Blades of the Dark ou à la Apocalypse World, tout est très encadré par les règles. Et il tout à fait possible de lire le livre en pensant qu'il n'y a pas de place pour le roleplay. C'est évidemment faux, il y a beaucoup de place pour jouer son personnage, mais c'est vrai qu'il est tout à fait possible de jouer à ce jeu en mode mécanique pur. D'ailleurs dans les exemples de partie proposés dans le livre, le MJ pose ouvertement des questions fermées à la fin de ses scènes d'exposition, ça donne un petit côté LDVELH.

Ah oui : les règles ne représentent que 60 pages sur les 160 du livre : le reste est bourré de conseils pour le MJ mais également d'une collection de 12 îles (chacune décrite en 3 pages) qui permet de jouer toute une campagne rien qu'avec ce petit bouquin. Les situations sont variées, il y a une belle progression dramatique, c'est épique en diable...

Bref, cette V2 est une proposition un peu différente. Je ne serais pas étonné qu'une partie des amateurs de la V1 rechignent devant cette proposition car leur édition préférée tournait bien et n'avait pas besoin d'une mise à jour. Mais ça reste une lecture intéressante pour mesurer ce que les auteurs ont estimé être des améliorations nécessaires. Pour les nouveaux lecteurs, moi je trouve que c'est une édition plus facile à appréhender. C'est désormais mon édition préférée, c'est cette V2 que je ne vais pas faire jouer dans les années à venir.

Comme elle est plus abstraite, il est encore plus facile d'adapter cette mécanique pour jouer dans une ambiance viking ou africaine. Je maintiens que ça serait un moteur topossime pour faire du Scion façon Surnatural : chaque petite ville américaine que les frères Winchester visitent est l'équivalent d'une île grecque, si on y pense bien.

Si vous possédez la V1 et que vous vous posez des questions sur cette V2, je vous conseille la lecture de la feuille de personnage : elle assez éclairante sur les modifications apportées. Mais vous pouvez très bien continuer de jouer avec votre V1, hein.

05/07/2021

Chicago by Night


Et donc, fort logiquement, pour continuer sur la vague nostalgique de la 5e édition de Vampire, j'ai attaqué Chicago by Night, la cité emblématique de la gamme. L'Appel de Cthulhu a Arkham, Cyberpunk a Night City, Raôul a le camping des flots bleus... C'est supposé être le ville iconique qu'on adopte en tant que terrain de jeu prémâché ou bien dont on s'inspire pour peupler une autre mégapole de vampires. La barre était donc haute.

Pas de bol, le bouquin de 357 pages débute par 35 pages de nouvelles et autres textes d'ambiance. C'est comme ça, c'est la tradition : on ne peut y couper. Et ces nouvelles ou vignettes vous balancent plein de noms et de bouts d'intrigue à la figure, à demi-mots. J'ai cru reconnaître quelques noms que je n'avais pas entendus depuis plus de 25 ans, mais je n'ai rien compris aux sous-entendus. Et j'ai alors compris que le bouquin ne s'adressait pas à un lecteur de mon acabit mais à celles et ceux qui connaissent leur Chicago nocturne sur le bout des doigts. On y a fait des clins d'œil à de vieilles intrigues du metaplot, on glisse un détail sur un PNJ d'antan, et donc quand on a décroché depuis longtemps comme moi, c'est imbitable. Mais hey, c'est pas grave, ce n'est que 1/10e du livre, c'est juste l'amuse-bouche.

Les 10 pages suivantes vont me permettre d'entrer dans Chicago par la petite porte. Ah ben non : elles sont plutôt consacrées à un événement politique : les Lasombra intègrent la Camarilla. Et c'est une situation diplomatique super riche, je ne dis pas, mais c'est absolument pas le sujet du bouquin que j'ai acheté. Moi je suis là pour une description de la ville et de ses habitants vampiriques. Je comprends le besoin de faire progresser l'univers de jeu en intégrant des événements marquants, mais pas en ouverture d'un city book.

Il faut donc attendre la page 47 pour commencer à avoir des infos concrètes sur Chicago. Et ça part bien, franchement, avec cinq vérités et cinq mensonges sur la ville, je sens qu'on est enfin lancé... Et non, à peine entamé, la description de Chicago est parasitée par l'ajout de nouvelles règles pour attribuer des caractéristiques au quartier où les PJ vont vivre. On devrait être en train de me vendre le décor urbain de ma vie sauf qu'à la place, je me tape du crunch. Grrr. Arrive enfin la description des quartiers, mais elle est expédiée en deux coups de cuillères à pot : forcément, toute la place a été donnée jusqu'alors à des trucs insignifiants. On se retrouve avec des généralités sur tel secteur de la ville, une explication sur la réouverture récente du Succubus Club qui avait pourtant été fermé dans les années 90, mais absolument aucune idée de la topologie des lieux à part des "tel quartier est plutôt occupé par les Malkav, et là-bas il y a des loups-garous...". Et d'ailleurs, les illustrations ne représentent pas les bâtiments caractéristiques de la ville.

Et d'un coup, paf, on attaque la description des PNJ. Comme ça, sans chronologie permettant de savoir qui était le précédent prince et ou ce qui a marqué la ville. On fait des allusions à des événements (donc un assaut des lupins dont je crois me rappeler sous le nom Under a Blood Red Moon, mais ça aurait été cool d'être plus explicite), mais encore une fois, on s'adresse à des initiés, absolument pas à des néophytes. Maintenant, il y a une cinquantaine de PNJ décrits, il y a de quoi peupler les nuits de Chicago de personnalités vraiment marquantes. Je ne vais bien sûr pas les passer tous en revue, mais m'arrêter sur celui qui symbolise, à mon sens, le mieux mon inconfort.

Kevin Jackson. C'est le nom du nouveau prince de la ville. Alors oui, le prénom Kevin n'évoque pas les mêmes choses à Chicago et à Lille, je ne vais pas leur reprocher ça. Mais bordel, le prince de la cité possède un nom générique au possible. Je vais encore passer pour un vieux con, mais des noms de prince comme Modius ou Lodin, ça vous posait un personnage. Y'avait du gravitas dans le patronyme, on sentait qu'ils en avaient vécu, des trucs, avant de poser leur cul sur le trône. Là, avec Kevin Jackson, tu n'as pas l'impression de faire partie d'une clique vampirique ayant influé sur le monde depuis toujours mais de participer à l'assemblée générale de la MJC. Ou alors c'est un choix fait à dessin pour désacraliser le titre de prince, pour montrer que ça peut-être le premier Joe le plombier venu qui s'y colle. Mais non, ce n'est pas ce qui transpire de la description du PNJ en question.

J'avais très envie de retomber en amour avec le Chicago vampirique de ma jeunesse, mais la mayonnaise n'a pas pris. Honnêtement, ce n'est pas la faute du supplément, qui offre une jolie palette de PNJ et d'enjeux. Le hic, c'est que j'ai voulu lire ce bouquin d'un coup, et que c'est étouffe-chrétien. Évidemment qu'il n'y a aucun MJ au monde qui fait vivre tous ces PNJ en même temps : il faut picorer dans le livre en fonction des besoins de la table. Mais justement, si on approche Vampire comme un jeu en bac à sable, la présentation de ses habitants vampiriques classés par clan ne fait pas de sens. Plutôt qu'un historique, j'aurais aimé avoir des conseils pour utiliser tel Ventrue comme antagoniste ou comme allié. Au lieu d'une image fixe, je pense que j'apprécierais des personnages qui peuvent être adaptés en fonction des besoins du MJ. Là, c'est une chouette collection de résidants de la nuit, mais boudiou qu'il faut de la ressource mentale pour se souvenir de tout ces infos et arriver à mettre de la vie dans ces profils. Les complots sont éparpillés, ça manque cruellement d'une vue transversale. Je vais insister avec le supplément qui aborde Londres car c'est un gros scénario, mais en l'état, je ne m'imagine pas jouer dans Chicago. J'ai l'impression que le supplément s'adresse au rôliste que j'étais il y a 30 ans, mais je ne suis pas nostalgique au point de jouer comme à l'époque.

28/06/2021

Fragilité blanche


C'est trop calme, sur ce blog, le moment est venu d'attirer de nouveaux visiteurs qui, appâtés par le titre, viendront lire ce billet en diagonale mais découvriront les billets cthuliens de Tristan ou nos critiques de JdR et deviendront dès lors de fidèles lecteurs.

Robin DiAngelo est sociologue de formation et blanche. Pendant 20 ans, elle a animé des ateliers de sensibilisation à la diversité culturelle dans des entreprises. Vous savez, ces formations que les employés suivent à contrecœur, parce que c'est obligatoire. Et donc fort de cette expérience de terrain et de ses recherches universitaires, elle a fait le constat de l'existence d'une fragilité blanche. Il ne s'agit pas là d'une variante du "babtou fragile" (la victime en puissance) mais du constat que nous les blancs vivons nos vies sans prendre conscience de notre race. Dans nos environnements blancs, nous sommes la race par défaut et majoritaire, donc on ne pose que très peu de questions sur la question raciale. Si bien que quand le sujet de la race arrive dans une discussion, nous sommes peu préparés à en parler car nous y avons peu réfléchi. Alors qu'à l'inverse, les non-blancs qui vivent dans notre société reçoivent le rappel constant de leur différence, ce qui fait qu'ils sont plus à l'aise avec ces concepts. Si bien que dès qu'on nous parle de la réalité quotidienne des non-blancs, on est automatiquement sur la défensive. Car le racisme systémique repose en grande partie sur la non remise en question de ce statu quo qui nous est bénéfique. Et donc nous sommes socialement équipés pour défendre ce racisme intrinsèque. DiAngelo donne de nombreux exemples des mécanismes de défense que nous mettons collectivement en place pour ne surtout pas nous remettre en question.

Un des problèmes majeurs, c'est que le racisme est devenu une telle tache morale dans notre société qu'être taxé de raciste est la pire des infamies. Si bien que quand on commet involontairement un impair raciste, on est persuadé que notre interlocuteur nous met immédiatement dans le camp du KKK. Et donc par réflexe, on va trouver plus simple de nier l'existence du problème plutôt que de s'avouer un petit peu raciste. Car Robin DiAngelo part du principe que tout le monde est raciste, puisque le système blanc au complet l'est. Elle même commet des bourdes racistes dans ses ateliers ou ses interactions avec ses collègues non-blancs. La bonne volonté et la sensibilité ne suffisent pas. Ainsi je me perçois comme un non-raciste, pourtant j'ai retrouvé plusieurs de mes réflexions dans les exemples que l'auteure pointe pour montre nos petits biais cognitifs (dont le fameux "Heureusement, nos enfants sont moins racistes", qui permet de se dédouaner, alors que dans les faits, nos gamins reproduisent notre inertie raciale qui permet au racisme ambiant de se maintenir en place).

Un des concepts que je ne connaissais pas, c'est les larmes des blanches. C'est le fait que face à une injustice raciale, une blanche va plus facilement se mettre à pleurer publiquement. Dès lors, l'attention du groupe se détourne du non-blanc qui est en train de subir une iniquité pour se focaliser sur le réconfort de la blanche.

Les solutions ? Il n'y en pas. En fait, l'auteure insiste sur un point particulier : ce n'est pas aux non-blancs de nous dire quoi faire. Ils ont déjà assez de merdiers à gérer quand ils doivent cohabiter avec nous, ce n'est pas à eux que revient la charge de faire notre éducation. Donc c'est à nous de prendre conscience de nos biais, de facilité la mixité, de ne surtout pas prendre la lumière quand un non-blanc est confronté à un problème... Et le plus dur, à mes yeux : dénoncer le racisme quand on en est témoin. Car nous sommes programmés pour ne pas faire de vague. La mécanique sociale va punir celui ou celle qui remet en question les règles raciales tacites.

Évidemment, il est possible de repousser tout cela de la main en prétextant que tout ça, c'est la réalité raciale des États-Unis et du Canada. Pourtant Robin DiAngelo appuie une partie de sa réflexion sur la notion d'habitus développée par Bourdieu. Et même si l'Europe n'a pas exactement la même expérience vis-à-vis du racisme, les constats fait par l'auteure s'appliquent des deux côtés de l'océan.

Il serait facile de terminer en vous disant que c'est une lecture "coup de poing", une prise de conscience "salutaire" ou je-ne-sais-quel lieu commun journalistique qui cochera tous les cases des gens qui dénoncent la bien-pensance. Je pense au contraire que c'est le genre de bouquin qui ne convainc que les lecteurs ayant déjà entamé une prise de conscience sur le sujet. Je n'imagine pas un lecteur hostile lire un livre qui s'intitule si frontalement "fragilité blanche" et avoir une épiphanie (mais c'est sans doute un a priori de ma part). Par contre, si vous avez déjà suivi des ateliers liés à la mixité ou aux biais culturels, c'est un ouvrage qui permet de mieux comprendre les réactions épidermiques de certains, la frilosité du groupe, le scepticisme des non-blancs face à l'exercice et nos propres contradictions de gens bien intentionnés qui perpétuent malgré tout le racisme institutionnel.

25/06/2021

Le Cinquième coeur


En 1893, Henry James est sur le point de se jeter dans la Seine. Auteur américain sur la pente descendante, à la veille de la cinquantaine, il pense être en bout de course et profite donc d'une soir de mars pour s'approcher d'un parapet et en finir. Mais à la dernière seconde, il remarque qu'un homme l'observe : ce témoin, il le reconnait pour l'avoir croisé quelque temps plus tôt dans une soirée mondaine : c'est Sherlock Holmes. Ce dernier se fait passer pour un aventurier norvégien et affirme une chose vraiment étrange à Henry James : son amie américaine Clover, qui a trouvé la mort il y a quelques années après une phase dépressive, ne s'est pas suicidée, contrairement à ce que tout le monde pense. Et Holmes a donc besoin de Henry James pour s'infiltrer dans le cercle des amis de la défunte afin d'élucider le mystère de sa mort. Le problème ? Sherlock Holmes est sensé n'être qu'un personnage de fiction. D'ailleurs, le locataire du 221B de la rue Boulanger est le premier à douter de sa propre existence...

Je le confesse : je ne connaissais pas l'œuvre d'Henry James avant d'attaquer cette lecture. Or une grande partie du plaisir de ce roman, c'est la manière dont Dan Simmons insère son récit dans la réalité biographique de ce romancier américain. Ce travail d'orfèvre, je le suppose, mais je n'ai objectivement pas les moyens d'en mesurer la finesse. Mais connaissant Dan Simmons, tout cela est sourcé, certifié, validé, double tamponné. Car oui, on se retrouve par la force des choses dans le cercle intime du romancier. Et disons que le portrait qui est fait de cette classe sociale n'est pas brillante : ils ont des problèmes de riches, des égos surdimensionnés, passent l'essentiel de leur temps à tenir salon. Je vous préviens : il est difficile de développer de l'empathie pour le protagoniste principal car c'est somme toute un être humain antipathique. Sa cohabitation forcée avec Holmes le pousse dans ses derniers retranchements de gentleman car le détective aime se moquer des conventions sociales, mais ça reste un bonhomme qui m'a horripilé tout au long de ma lecture.

Et ce gros bouquin de 570 pages n'est pas une aventure de Sherlock Holmes traditionnelle : cette histoire de meurtre camouflée en suicide n'est qu'un prétexte pour intéresser les protagonistes à une conspiration bien plus vaste... et grand-guignole. Je ne vais pas vous divulgâcher l'intrigue, mais c'est fin comme du gros sel. C'est dommage car le mystère initial et la promesse de la dissection en règle de ce milieu social de messieurs blancs étaient suffisamment forts pour porter le roman sans qu'on parte dans la surenchère.

Dan Simmons a évidemment fait ses recherches, donc on croise des tas de vrais personnages historiques (Mark Twain, Roosevelt et d'autres auteurs que je ne connais pas) qui prononcent des répliquent qu'on imagine reprises de lettres qu'ils ont véritablement écrites ou de discours qu'ils ont prononcés. Là encore, j'ai eu du mal à m'intéresser à ce petit microcosme d'auteurs qui se jalousent les uns les autres, mais je dois reconnaître que cette période était fertile en personnalités extravagantes aux opinions tranchées. Simmons fait également de nombreuses références à ses autres romans historiques : on a droit à des coups de coude en direction de Drood (dans lequel il faisait déjà référence à Terreur) et de Black Hills (que je n'ai pas lu).

Pour l'aspect holmessien, Dan Simmons s'amuse évidemment avec le corpus de Doyle. Il pointe les nombreuses incohérences qui parsèment la saga de Sherlock Holmes pour démontrer qu'on ne peut pas compter sur les récits écrits pour infirmer l'existence du détective dans l'univers de James. On ne croise jamais Watson ou Conan Doyle, Mycroft reste ce frère lointain coincé au club Diogène, mais il y a une belle utilisation d'autres éléments de la vie de Holmes. Simmons n'abuse pas des séquences où Sherlock déduit des trucs capilotractés, à un point que s'en est même un peu décevant. Il est intelligent, mais pas génial. En ce qui concerne son existence physique dans le monde de James, je m'attendais à une vraie révélation finale à la Shutter Island ou bien à une explication plus tarabiscotée, mais on a simplement affaire à un jeu littéraire. Idem quand Dan Simmons s'adresse directement au lecteur par moment en brisant le 4e mur romanesque : c'est juste l'auteur qui se permet de jouer avec son postulat de base.

Au final, j'ai apprécié la promenade même si les personnages m'indifféraient (les hommes se mélangeaient tous dans ma tête) et si l'intrigue s'est étouffée sous la grosse couche de tarte à la crème que Simmons a lui-même badigeonnée sur son récit. Drood m'avait passionné car on ne savait jamais si c'était du lard ou du cochon, alors que dans le cas de ce roman, c'est un simple bricolage littéraire. C'est fait avec amour, mais ça reste artificiel.

24/06/2021

Cthulhu, c'est ton destin !

 Depuis peu, je m'intéresse à nouveau à FATE, pour lequel j'ai une longue histoire d'amour/haine. FATE, c'est cette mécanique très maline, à base de traits qu'on va déclencher pour obtenir des bonus, ou alors déclencher chez les autres pour les mettre dans la mouise. Genre, un PNJ a un trait "con comme une valise", ben j'exige auprès du MJ qu'il utilise ce trait pour lui coller un malus. Paf. Malin comme tout.

Après, mon problème est sur les dés. FATE utilise pour chaque jet de dé un set de 4 dés cubiques, dont deux faces valent +1, deux 0 et deux -1. On jette, on fait la somme, et on obtient un chiffre allant de -4 à +4 avec une gaussienne centrée sur 0*. Ce nombre obtenu s'ajoute à la somme des traits du PJ vs. une difficulté. Si le joueur a dépassé la difficulté, bravo, c'est dans la poche. Mathématiquement, rien à dire. C'est huilé, ça roule. J'ai (je suis peut être le seul) un gros problème avec ça. Le sentiment que la moitié du temps, mon perso fait moins bien que ce qu'il est capable de faire et ressentir le jet de dés comme une sanction. C'est purement du feeling mais j'ai franchement ces dés en horreur, au point de me retrouver à éviter comme la peste d'avoir à les lancer. Encore une fois, mon problème est un problème de feeling, pas un problème mathématique. Si les même dés allaient de 0 à +2 avec la même gaussienne, j'aurais aucun problème.  Bon, un jeu auquel je peux pas être joueur. A voir si je pourrai un jour faire MJ (ou trouver un meilleur truc sur les dés qui ne génère pas cette sensation).


Bon, maintenant que je vous ai fourni cet avertissement, parlons de l'adaptation du poulpe à ce système de jeu, via FATE of Cthulhu. Il est dit dans une vieille prophétie Tcho-Tcho que quand Cthulhu sera dans le domaine public, il envahira tous les systèmes de jdr et tous les kickstarters. Et elle s'est révélée vraie. FATE n'y a pas échappé et sa version vert glauque est sortie en 2019.

Cependant, les auteurs ne se contentent pas de nous filer une itération de leur système avec un mécanique de santé mentale collée dessus. Et, franchement, je les en remercie, tellement c'est devenu le cliché du game designer feignant, en mode "je prends mon système et j'adapte Cthulhu". Deux gros éléments représentent une réelle nouveauté. Le premier est mécanique, le second est dans l'angle d'attaque de l'univers de jeu. 

Commençons par l'aspect mécanique.

FATE of Cthulhu présente une des conceptualisations les plus intelligentes que j'ai vu de l'effet du contact avec le Mythe sur l'humanité. Il ne s'agit pas de devenir fou en ayant un aperçu de la cosmogonie cthulhienne. Le Mythe corrompt corps et âme celui qui s'en approche. En gros, à chaque fois qu'un personnage entre en contact avec le Mythe (qu'il le voie, qu'il le touche, qu'il le lise ou qu'il s'en serve - j'y reviendrai), il coche une case de Corruption. Quand il a rempli toutes ses cases, il les vide et il corrompt définitivement un de ses traits. Ces dommages ne sont pas que mentaux, ils peuvent être physiques. Votre personnage remplace son trait "Je suis un gros balaise en athlétisme" par exemple, en "Ma peau suinte d'un ichor noir acide". Ceux qui se disent "mais alors je peux utiliser ça à L5R parce que c'est exactement comme ça que fonctionne la souillure" auront raison. Ces traits corrompus peuvent toujours être utilisés si le joueur a une idée pour s'en servir et se donner un bonus mais... ça aggrave la corruption (coche une case). Si un personnage voit la totalité de ses traits corrompus, il est à deux doigts de devenir un serviteur des Grands Anciens. Ce sera définitif s'il remplit sa jauge de corruption et n'a plus de trait à sacrifier.

Le paragraphe sur comment jouer la démence (p59) est excellent. Et à contrepied du contenu de l'Appel de Cthulhu. L'idée est de le faire dans le respect des gens qui souffrent vraiment de telles choses. Mais c'est un puissant guide d'interprétation. Le point principal (et où se trouve le contrepied) est de ne PAS "diagnostiquer". En gros, ne pas dire "Mon PJ est schizophrène" ou autre nom médical, mais plutôt jouer directement ce dont il souffre. Et l'idée est de ne pas aller dans la caricature, le too-much et le cartoon mais de rendre la chose plus insidieuse. Les trois principes ("ne pa diagnostiquer", "ne pas punir", "ne pas rendre exotique") sont trois principes que je conserverai dans tous mes jeux poulpiques, c'est clair !

La mécanique de FATE of Cthulhu est évidemment utilisable avec le contexte auquel on est habitués. Mais passons à cette histoire d'angle d'attaque ou "Cthulhu meets The Terminator" ("Sarah Connor-Whateley ?""Non, c'est à côté"). Dans FATE of Cthulhu, un Grand Ancien a gagné la course à l'échalote sur ses potes et ravagé la Terre. Paf, pastèque. Vos PJs, en tout cas la majeure partie, viennent du futur. 2030, pas loin. Les quelques survivants qui ont pu se regrouper, étudier et comprendre ce qu'il s'était passé, ont défini quelques points d'inflexion dans la timeline en mode "on aurait pu, on aurait dû". Et ils ont invoqué Yog Sothoth pour renvoyer les PJs dans le passé afin de changer l'Histoire. Bon, ça ne se fait pas sans douleur et tous les PJs commencent avec un trait corrompu. D'un autre côté, ils savent ce qu'ils combattent et on peut imaginer d'utiliser ce ressort dans le jeu de massacre qu'est Les Masques puisque quand un PJ casse sa pipe, un autre peut venir du turfu et continuer l'enquête... L'idée de FATE of Cthulhu va plus loin que ça et propose plusieurs apocalypses, une par Grand Ancien habituel : Cthulhu, Shub Niggurath, le Roi En Jaune, etc. Cette apocalypse est décomposée en 4 événement qu'on peut infléchir, qui sont des synopsis de scénario. On lit d'ailleurs la totalité de ce qui a pu se passer aux joueurs avant la partie, ce qui leur donne des indices sur comment changer le futur. Evidemment, l'histoire étant recomposée après coup, il y a des erreurs, des trous etc. Ces événements sont composés d'un trait générique (et utilisable), d'un lieu, d'un objet, d'une personne et d'un ennemi. Au MJ de faire sa sauce avec les infos à sa disposition. Si les PJs se débrouillent bien, un certain nombre de conditions permettent de lister ses succès (ou à l'inverse ses échecs) à modifier la storyline : des "vagues" sont générées et les événements suivants vont se modifier avec des + ou des - selon les succès. Il y a un 5è événement qui lui se joue en dernier : l'arrivée du Grand Ancien. Si les PJs se sont bien débrouillés, ils ont suffisamment modifier les événements pour obtenir assez de + pour lui péter la tête mais, franchement, y'a peu de chances d'y arriver du premier coup.

Comment ça, "du premier coup" ?

Eh oui, le futur ayant été changé, la suite des événements n'est plus la même, comme dans Retour Vers Le Futur 2. Et donc un nouveau groupe de PJs (voire les _même_ mais provenant de la nouvelle timeline) peut essayer de changer encore les 4 événements pour améliorer encore la situation. Run, die, repeat. Et comme vous avez dans le bouquin 5 apocalypes plus les principes pour créer le votre, autant dire que ce seul livre pourrait être votre ultime bouquin de jdr sur Cthulhu...

Je ne sais pas si je suis convaincu. Combattre l'idée de timeline est bien vu, la mécanique aussi mais j'ai le sentiment que c'est très difficile. C'est normal me direz-vous mais c'est la peur que ce soit un peu frustrant pour les joueurs. Bon, si vous kiffez le système FATE, vous allez probablement vous régaler. J'aime bien l'idée d'avoir des PJs un peu solides, qui ont une chance d'arriver au bout des Masques. Mais j'ai toujours ce problème de dés. Alors à voir...

FATE of Cthulhu, chez Evil Hat, 256pp, jeu complet à $35 (inutile de posséder un des mille livres de base de FATE)

* : on peut aussi remplacer par 1d6-1d6. C'est pas exactement pareil mais ça change honnêtement pas grand chose.



EDIT :
J'ai enfin trouvé ma solution à mon problème avec les dés FATE.
L'équation est (skills/aspects)+4dF>difficulté
Il est suggéré, si on pas les dés, de faire 1d6-1d6.
L'équation devient (skills/aspects)+1d6-1d6>difficulté
Et ce que je ferai : (skills/aspects)+1d6>difficulté+1d6
Ainsi, mon sentiment d'être puni par les dés disparaît, vu que toute la négativité est agrégée à la difficulté. Ah que je suis heureux : je vais enfin pouvoir faire jouer à ce jeu (oui, ça me bloquait à ce point).

21/06/2021

Armagnacs et Bourguignons, de Bertrand Schnerb

La maudite guerre, 1407 – 1435

 



La longue guerre civile qui occupe le premier tiers du XVe siècle est, à pas mal d’égards, le point le plus bas de l’histoire de France. Quelques décennies plus tôt, Jean II était mort prisonnier à la Tour de Londres, laissant un pays démembré et en pleine anarchie à son fils Charles V, mais celui-ci avait procédé à une reprise en main rapide et efficace (à l’échelle médiévale). Disons que cette fois-là, la France avait grillé un joker, et que dans les premières années 1400, elle n’en avait plus…

 

Dans les années 1390, le jeune roi Charles VI perd la raison. Désormais « absent » par intermittence, il se survivra pendant plus de trente ans… Son conseil gouverne le royaume de manière à peu près cohérente pendant une dizaine d’années. Dans le troupeau d’oncles, de cousins et d’autres parents proches qui le peuplent, deux fortes personnalités s’affirment : Louis d’Orléans, le frère du roi, et son cousin Jean Sans peur, duc de Bourgogne.

 

Peu à peu, par petites touches à peine sensibles, les désaccords entre Orléans et Bourgogne se changent en conflits. Vers 1400, les deux ducs sont à la tête de deux factions bien identifiées, qui tentent chacune de mener leur politique en neutralisant l’autre. L’année suivante, les Bourguignons marchent en armes sur Paris. Une médiation de dernière minute calme le jeu, mais cette crise ne sera pas la dernière… En novembre 1407, Jean Sans peur fait assassiner Louis d’Orléans, et le conflit larvé devient une guerre ouverte.

 

Après douze ans de péripéties que G.R.R. Martin ne désavouerait pas, dont un débarquement anglais suivi du cataclysme d’Azincourt, Jean Sans peur sera à son tour assassiné par les lointains successeurs de Louis d’Orléans, poussant son héritier Philippe le Bon dans les bras d’Henri V et prolongeant d’une paire de décennies l’occupation du tiers nord du royaume par « nos anciens ennemis anglois ».

 

Au-delà de l’histoire événementielle, l’auteur a le mérite de nous montrer que la politique de la fin du Moyen Âge n’est pas qu’une histoire de batailles et de cousinages. En fait, elle a des côtés étrangement modernes, surtout du côté des ducs de Bourgogne. Jean Sans peur et Philippe le Bon mènent une politique de communication avec les bonnes villes du royaume qui ressemble bougrement à des campagnes de propagande ciblées. Après l’assassinat du duc d’Orléans, Jean Sans peur mobilise les intellectuels de l’université de Paris pour qu’ils repeignent un assassinat politique bien sale en héroïque tyrannicide. À force de suivre le sens du vent, nombre d’éminents penseurs parisiens finiront en exil dans la France anglaise, à commencer par un certain Pierre Cauchon… Le duc Jean investit aussi le terrain de la démagogie antifiscale, toujours porteur, mais il s’y fait déborder par de plus énervés que lui, et finit par massacrer des soutiens devenus encombrants…

 

Quant aux Orléans, un mariage en fait le parti armagnac, avant qu’une cascade d’événements improbables ne le transforme en parti du dauphin Charles puis, après la mort de Charles VI, en l’un des deux gouvernements du royaume, l’autre étant celui d’Henri VI de Lancastre, roi de France et d’Angleterre. Même distraits et nuls en histoire, on sait tous que le « gentil dauphin » a gagné à la fin, mais à la lecture, on se rend compte à quel point rien n’était écrit d’avance.

 

Les amateurs d’uchronie noteront que Charles de Ponthieu, le dernier fils du roi fou, n’était absolument pas destiné à régner. Aux moments les plus apocalyptiques de la crise des années 1410, c’est son aîné Louis de Guyenne qui est dauphin. Il meurt à dix-sept ans et passe le relais au puîné, Jean de Touraine, qui trépasse peu après… On aperçoit en Louis de Guyenne une personnalité qui commençait à s’affirmer, et on se prend à rêver d’un duel entre Henri V et un « Louis XI » qui aurait réussi à pacifier le royaume. À la place, on a eu Charles VII, ses favoris, ses silences et ses hésitations…

 

Pour en revenir à notre réalité, Armagnacs et Bourguignons a le mérite de remettre en évidence une guerre civile assez souvent occultée par les péripéties de la guerre de Cent ans, qu'elle nourrit et amplifie. L'une et l'autre sont étroitement imbriquées, et sont difficilement compréhensibles si l'on essaye de les isoler - l'histoire de Jeanne d'Arc, capturée par les Bourguignons et livrée par eux aux Anglais, en atteste.


Il offre aussi quelques histoires « au ras du sol » puisées dans les archives judiciaires du temps. Oyez l’aventure des soldats sans emploi qui tentent de rançonner un village et capturent le curé ! Scandalisé, l’un de ses paroissiens, lui-même ancien soldat, réunit une bande d’amis et intervient au moment où le curé se fait tabasser pour lui faire cracher ses économies. Les villageois tuent plusieurs brigands et mettent les autres en fuite. Ils s’engueulent un peu sur la revente des chevaux et des cottes de mailles, d’autant que les chevaux avaient été volés et que leurs propriétaires légitimes les réclament depuis le village voisin… Une fois tout ça arrangé à la satisfaction à peu près générale, tout le monde va quand même chercher une amnistie auprès des autorités, au cas où les brigands tués auraient été nobles ou importants…

 

Raconté comme ça, ça ne semble qu’à moitié sérieux, sauf bien sûr pour les morts et le curé torturé. Mais imaginez des milliers, voire des dizaines de milliers, d’incidents de ce genre à l’échelle du royaume pendant une génération ou deux. La guerre armagnacs-bourguignons se déroule sans vrais fronts, implique des soldats qui vivent sur le pays, ne met pas forcément en lumière des adversaires bien clairs parce que certains chefs de guerre changent d’employeur comme de chemise et que d’autres servent « d’éléments incontrôlés » faciles à désavouer… bref, pour les civils, l’ambiance devait quand même être plus proche de La Chair et le sang que de Thierry le Fronde.

 

Le chaos survivra une bonne décennie à la fin officielle de la guerre civile. Quant aux Anglais, ils s’incrusteront en Normandie et en Guyenne jusqu’aux années 1450, mais c’est une autre histoire. Celle de « la maudite guerre » s’arrête en 1435, lorsque le duc de Bourgogne quitte le camp anglais pour rejoindre – prudemment, avec des réserves et moyennant de nombreuses compensations – celui de Charles VII. Le roi cesse soudain d’être le « soi-disant dauphin » pour redevenir son « bien-aimé cousin et beau-frère ».

 

Comme le fait remarquer un capitaine bourguignon présent aux négociations « bien fol était celui qui en guerre se boutait et se faisait tuer pour les singulières volontés des princes et des grands seigneurs. Quand il leur plaît, ils se réconcilient et alors, il advient que ceux qui les ont servis restent pauvres et détruits. » Pas mieux, et ça vaut pour tous les temps et tous les pays.

 

La France du début du XVe siècle est un cadre de campagne tout prêt. Si vous êtes joueur ou MJ de Joan of Arc, ce petit bouquin est une mine d’informations. Le mélange de guerre sordide, d’intrigues entre grandes maisons nobles, de mysticisme autour d’une pucelle illluminée et de marchandages au ras du sol se prête à bien des transpositions. Les ducs de Bourgogne qui achètent des fidélités en distribuant des fûts de vin de Beaune pourraient aussi bien être des princes nains distribuant des cottes de mailles en mithril, ou des Harkonnens assis sur les stocks d’épice d’Arrakis.

 

Éditions Perrin, collection Tempus, 10,20 €