01/09/2008

En attendant A Memory of Light


Puisqu'on en parlait récemment dans les commentaires, et vu qu'une grosse partie de mes billets touche à la Fantasy, il aurait été bizarre que je ne parle pas de la série qui est devenue, pour beaucoup, emblématique de la "Big Commercial Fantasy" : la Roue du Temps, de Robert Jordan.

Commençons par un aveu : j'ai beaucoup aimé la Roue du Temps. J'ai découvert le cycle à un âge où je recherchais dans la Fantasy un Moyen-Âge fantasmé, un univers immersif, et des personnages attachants. Mon niveau de "suspension of disbelief" était particulièrement bas, et j'ai lu ainsi quantité de pages dont le papier aurait été mieux utilisé à des fins hygiéniques. Tout ça pour dire que ni la longueur annoncée du cycle, ni son point de départ (un groupe d'ados de la campagne quittent leur village et découvrent le monde, ainsi que leur rôle prédestiné de Derniers Espoirs de l'Humanité), ne me rebutaient a priori. Ce postulat avalé, je me suis pris de passion pour le cycle, happé par l'intrigue générale, les personnages hauts en couleur, les descriptions des nombreuses cultures imaginaires, le système de magie, et, surtout, les nombreuses intrigues propres à chaque personnage, riches en rebondissement, et avançant liées entre elles au rythme de la trame générale.

Malheureusement, cet avis n'est valable que pour les quatre premiers tomes du cycle (en VO; pour la VF, comptez 8 tomes). A la fin de ceux-ci, les personnages principaux ont fini leur initiation, et sont à même de préparer La Dernière Bataille. Las. C'est à partir de là que l'auteur repousse sans cesse la fin de son cycle en se perdant dans des intrigues secondaires (voire tertiaires), et fossilise ses personnages en en faisant des caricatures stéréotypées de ce qu'ils étaient avant. Vu qu'au départ, Jordan n'est pas Dostoïevski, certains d'entre eux se retrouvent avec trois mimiques et deux expressions toutes faites, tournant en boucle à longueur de discussion sur la concoction de tisanes. Car les nombreux personnages féminins sont les plus mal lotis : qu'on compare le sort de la pauvre Egwene, humiliée à répétition et obligée de sans cesse prouver ses compétences, à celui du hautain et boudeur Rand, qui condescend à accorder ses faveurs à trois femmes à ce point folles de lui qu'elles acceptent facilement ce partage. Le ressort scénaristique le plus utilisé devient le quiproquo entre sexes opposés, et l'incompréhension et la frustration qui en résultent... la Roue du Temps ne tombe pas au niveau de Gor - heureusement ! -, mais Jordan a le même problème que Norman : il règle ses problèmes avec le sexe opposé par le biais de ses livres.

Cette dégradation de la qualité générale du cycle, insidieuse au départ, atteint la nullité crasse (autant en matière d'écriture que d'intrigue) aux tomes 9 et 10. Il suffit de juger la durée sur laquelle s'étend l'intrigue de chaque livre : de plusieurs mois dans les premiers tomes, on est passé à quelques jours à peine dans le tome 9. Le sauvetage de Faile est particulièrement éprouvant : cette intrigue inintéressante et sans aucune incidence sur l'histoire traîne sur 3 tomes ! J'ai malgré tout lu chacun de ses livres, espérant contre toute attente un retour au plaisir ressenti au début, et me disant qu'au pire, c'était une lecture nécessure pour la pratique du JdR adapté du cycle, publié chez Wizards. J'ai donc acheté le 11, qui, agréable surprise, relance les intrigues restées au point mort pendant 2000 pages (comme le kidnapping de Faile) , et appris avec le même plaisir qu'un condamné voyant approcher la fin de sa peine, l'annonce que le 12 serait le tome final.

L'annonce du décès de Robert Jordan aurait pu mettre un point final prématuré au cycle, mais, l'auteur - dont la présentation sur la jaquette de ses livres indiquait qu'il comptait bien écrire jusqu'à ce qu'à ce qu'on cloue son cercueil - a laissé de copieuses notes derrière lui, afin de permettre la transmission du flambeau. Sa femme et son éditeur ont choisi Brandon Sanderson pour lui succéder. Il s'agit d'un jeune auteur non traduit dans notre langue, ayant publié chez Tor un roman (Elantris, critiqué chez Martlet) et les deux premiers tomes d'une trilogie, Mistborn. C'est celle-ci que j'ai lue, et dont je parlerai la prochaine fois. En attendant, vous pouvez aller lire la longue critique de la Roue du Temps de Canthilde. Pour ma part, après avoir joué au jeu vidéo Wheel of Time, fait les alpha-testeurs pour un MMORPG amateur dans cet univers, contribué à deux tentatives de sites communautaires et une liste de discussion sur le cycle, j'achèterai bien évidemment A Memory of Light !. Que le cycle ne propose aucune critique sociale tout au long de ses 10 Tad n'y changera rien. Par contre, de là à le conseiller, il y a un pas que je ne franchirai plus...


13 commentaires:

  1. Pas mieux, j'ai opté pour la VO histoire d'éviter le tronçonnage avant de caler sur le vide abyssal du tome 9... J'ai les deux derniers mais ne les ai pas touché depuis leur parution.
    L'univers de Jordan est intéressant pas son histoire.

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  2. C'est CANthilde (pas Clan...) ! :-D Je suis d'accord pour les quatre premiers tomes, l'histoire était passionnante, ménageait bien mystère et révélations, la progression dans la maîtrise de la magie bien décrite. A partir du 5, je me suis posé beaucoup de questions ! Mon avis reste subjectif et ce qui m'a gênée ne devrait pas rebuter un jeune godelureau de moins de vingt printemps. Mais j'ai trouvé le style de Jordan lourd, très lourd...

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  3. Oups haha corrigé. Désolé.

    Quant au jeune godelureau, c'est vrai qu'on pourrait lui proposer Jordan sous prétexte qu'il y a bien pire. Mais il y a aussi bien mieux, et en attendant la version "Sélection du Reader's Digest" en 3 tomes, on pourra lui proposer un truc plus fun. Sauf à poursuivre un but secret visant à guérir quelqu'un de son addiction à la Fantasy, pour lui faire retrouver le chemin de la rentrée littéraire.

    Ceci dit, même ça, ça ne marcherait pas : le traitement à base de Robert Jordan est tellement long que le jeune godelureau se retrouverait mithridatisé, et bien capable ensuite de s'enfiler du Goodkind.

    En fait, le meilleur roman de la série, c'est la version poche de l'encyclopédie, celle sans les illustrations hideuses ! Comme ça on a le monde de Jordan sans son histoire ;)

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  4. En tous cas je suis heureux et fier de constater que le Tad a été adopté !!!

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  5. Je ne sais pas comment vous faites avec ces cycles à rallonge. Rien qu'en lisant le 4e de couverture des livres de Jordan, je baille. Vous êtes comme les roux, les gauchers et les comptables : différents.

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  6. Anonyme2/9/08

    J'ai lu 5 tomes de la roue (10 tomes poches français).
    C'est pour cela que je le trouve bien alors!

    En fait je vais réagir au commentaire de Cédric.
    Je lie en parallèle les séries: Avant Dune, Les guerres des failles, la roue du temps, le trône de fer, et Robin Hobb et même, je le confesse, Star Wars.
    Et bien, pour moi, c'est comme regarder des séries télés; chaque livre c'est une saison.
    Et dans chaque saison, il y a des moments que je n'aime pas bcp, et d'autre qui me font réver. Et quand il y a bcp de bon moment, on recommande :)
    Tiens, en poursuivant ma comparaison, il faut 17 heures pour voir une saison de Battlestar Galactica. Je pense mettre 20h pour lire un livre de Jordan. C'est une activité qui consomme autant de temps. Quasiment :)

    Donc non, on est pas différent :o)

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  7. Je n'ai rien contre les séries littéraires. J'ai lu une 18aine de polars de Michael Connelly, je me fais l'intégrale d'Ed McBain, j'empile les romans de Ian Rankin... Et c'est vrai qu'il y a un plaisir proche de la série TV, un rendez-vous récurrent, une complicité épisodique.

    Mais ces auteurs racontent une histoire par roman. Un truc fermé (bon, c'est vrai qu'en mettant en scène des enquêtes policières, ça aide pour avoir une histoire finie par bouquin). Or j'ai l'impression que les zauteurs de Fantasy bottent en avant en permanence. J'aime le polar car chaque roman se suffit plus ou moins. Alors qu'en Fantasy, c'est généralement un cycle complet sinon rien (même si des sagas comme Vlad Taltos me contredisent).

    D'où ma surprise de voir des gens entamer une sorte de marathon de 8 000 pages pour avoir le fin mot de l'histoire. Surtout quand le cycle est souvent torpillé par les critiques, comme la Roue du Temps.

    C'est flagrant sur Le trône de fer : l'histoire ne s'arrête jamais. Je ne peux pas terminer un volume et me dire "C'est une fin en soi, je peux m'arrêter là", non, l'intrigue n'est jamais totalement résolue, je dois aller de l'avant avec le prochain bouquin. C'est ce qui m'a fait arrêter au bout d'un moment.

    Pour filer la métaphore de la série télévisée, le polar c'est comme une série avec une saison de 13 épisode. Mais en Fantasy, c'est plus souvent comme un soap opera sans fin...

    Mais bon, je ne veux pas pour autant vous mettre en camp de rééducation, hein. Je suis ouvert et accommodant. Mais je ne donnerai pas ma fille à marier à un fan de Jordan. ;o)

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  8. Lordsamael2/9/08

    Mais les series et les sagas a rallongent c'est un peu même combat non ?

    pour une saison d'une serie il y a le plot principal mais tu as le meta plot de la mort qui tue qui court sur toute la serie jusqu'a la fin (de la serie ou du financement ^^ )

    Pour en revenir a la lecture
    pensez vous qu'on puisse dissocier qualité d'ecriture et plaisir de lecture ? moi oui

    et puis c'est quoi un livre bien ecrit ou de qualité !?

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  9. > pensez vous qu'on puisse dissocier qualité
    > d'ecriture et plaisir de lecture ? moi oui

    Oui, je prends parfois plaisir à lire de la mauvaise littérature (un Gotrek & Felix, par hasard) tout comme je sais savourer un mauvais pâté de campagne certains jours de fringale (tiens, ça me rappelle un texte de Desproges, ça).

    > et puis c'est quoi un livre bien ecrit ou de
    > qualité !?

    C'est facile, ça.
    Les mauvais livres, c'est ceux que les autres lisent. Les bons, ce sont ceux que j'aime.

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  10. Personnellement, je comprends le plaisir de la saga. Le Trône de Fer, pour le moment, continue de me passionner parce que ce qui s'y passe est cohérent et que (pour le moment) je n'ai pas le sentiment que l'auteur delaye pour délayer.

    Par contre, que ce soit Hobb ou Jordan, j'ai jamais accroché parce que long et mou, ça le fait pas.

    Bon, et t'es pas aussi fan d'Erickson que l'autre Corbeau, toi, avant de nous la ramener ?

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  11. > Bon, et t'es pas aussi fan d'Erickson que
    > l'autre Corbeau, toi, avant de nous la ramener ?

    J'ai beaucoup aimé Steven Erickson, mais je n'ai lu que le premier livre du cycle. Les volumes suivants sont empilés sur ma bibliothèque et m'intimident. J'ai lu le livre en VO en premier et y'a plein de détails que je n'ai pas compris. En lisant la VF, je me suis rendu compte que ce ne venait pas de mon niveau de langue mais de l'ambition d'Erikson.

    Un jour, je vais avoir le courage d'attaquer le second volume. Sitôt que la 30aine de romans qui attendent dans la pile à côté aura été épuisée.

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  12. Moi j'aime toujours autant la roue du temps. J'admire ses derniers tomes et la façon dont il fait peser un poids politique qui mène le monde à une quasi inertie alors qu'une magie puissante pourrait tout balayer.

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  13. Cette quasi inertie n'en est pas vraiment une, puisque chaque tome se déroule sur une plage de temps de plus en plus courte : on est passé de plusieurs mois à quelques jours, et en un laps de temps si court, il ne se passe pas grand chose... Mais le dernier tome de Jordan relançait un peu la machine, on verra bien ce que fera Sanderson sur le tome 12.

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