30/08/2010

Carbone modifié - Un autre son de cloche


Cédric avait fait une excellente critique de Carbone modifié, et la blogosphère n'avait pas été en reste : chez Gromovar, sur Fantasy au petit-déjeuner, pour Lisbei, ou pour Fred H, le roman avait été très apprécié. Tant et si bien que je l'avais pris dans mes bagages avant de partir en vacances. Las, c'est une des fois où mon avis diverge de celui de mon co-blogueur (mais en même temps, si on était tout le temps d'accord, il y aurait peu d'intérêt à signer les billets de deux noms différents).

Qu'est-ce que Carbone modifié ? Un cyber-polar écrit 20 ans après Neuromancien et 60 ans après le Grand sommeil. En effet, Carbone modifié mélange deux mythologies et leurs clichés associés, en intégrant une idée neuve. Dans un futur où l'âme humaine se stocke dans un disque dur implanté dans la nuque et peut se télécharger après la mort dans un autre corps, un ancien soldat d'élite enquête sur le suicide d'un magnat, pour le compte de celui-ci, implanté dans un nouveau corps avec une sauvegarde vieille de 24h. Du cyberpunk, Carbone modifié reprend les Intelligences Artificielles, les univers virtuels, la biotechnologie, les ordinateurs; du roman noir, on récupère le héros dur à cuir, les femmes fatales, les passages à tabac, et les retournements de situation. Le mélange n'est pas nouveau, d'autres avant Morgan l'ont tenté et réussi. Le problème, c'est que Morgan en maîtrise mal les composants :

- cyber : toute l'ossature technologique du roman, et en premier lieu celle de numérisation de l'esprit, la nouveauté du roman, est gérée exactement comme la magie dans un univers de Fantasy. Cela existe, cela donne des possibilités, et on s'en sert pour l'histoire. Si ce n'est pas un "plot device", c'est a minima un élément de décor. Le comment, les conséquences sociales, les limites, tout cela n'intéresse que peu Morgan, dont l'approche est du coup très différente de celle d'un auteur de SF.
- punk : en dehors de l'aspect élitiste de la numérisation de l'esprit et de son refus par les catholiques (un "plot device", car l'aspect spirituel n'est pas plus creusé que les autres considérations), rien de social ne transparaît dans le livre. Il y a bien un quartier populaire où l'on peut se rendre pour se procurer de la drogue ou des putes, mais en dehors de ça, on sait bien peu de choses sur le monde du 26e siècle, et son histoire encore moins.
- roman noir : là où le héros hard-boiled est torturé, avec des nerfs à fleur de peau, Kovacs ne souffre de pas grand-chose d'autre qu'un cauchemar récurrent, et cela ne l'empêche pas de tuer - définitivement - à tour de bras. Il viole la loi à chaque acte qu'il commet, mais il est tellement irrésistible que la fliquette intègre qui lui colle aux basques lui pardonne tout.

Ce salmigondis aurait pu être lisible si l'intrigue avait été intéressante, mais elle s'enlise dès le 3e chapitre, pour ne progresser qu'à chaque fois qu'un indice tombe tout cuit dans le bec du héros. Ses pouvoirs quasi-mystiques de déduction - pour lesquels il avait été recruté en premier lieu - ne se mettent en branle que dans les derniers chapitres, exactement comme dans Usual Suspects ou le 6e Sens.

Plombé par une intrigue mollassonne et maladroite et un univers peu crédible, le livre ne sera pas sauvé par ses scènes de violence et de sexe. Peut-être que si j'avais davantage joué à Cyberpunk - le JdR, j'aurais pu en faire ma Madeleine de Proust ? Mais le cyberpunk est le contre-courant que nous ont donné les yuppies et le reaganisme des années 80, et en tant que tel il n'aurait pas dû leur survivre. Seul Gibson s'acharne encore à en écrire, les autres  [édité suite au commentaire de Un Lecteur] pères fondateurs ont compris depuis longtemps qu'il fallait passer à autre chose et qu'il ne correspondait plus à notre époque.

D'autres, comme moi, ont été moins, peu, ou pas enthousiastes : Tigger Lilly, BiblioMan(u), Cachou, Martlet, Lulu.
 

19 commentaires:

  1. Un peu entre les deux, perso. L'univers est intéressant et j'avais trouvé pas mal la réflexion qu'amène l'auteur sur l'avenir d'une humanité qui peut changer d'enveloppe corporelle plus ou moins à volonté. Pas follement original, mais bien traité.

    C'est le côté "sexe et torture" façon SAS qui m'a rebuté dans ce bouquin. J'exagère, mais j'ai l'impression que Morgan se complaît un peu trop dans les scènes de violence. C'est pas le seul de ses bouquins où ça m'a d'ailleurs fait le coup (le pompon étant "Market Forces", au demeurant intéressant mais ultracomplaisant).

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  2. Pas d'accord avec toi (rien d'étonnant).

    Je trouve que tous les éléments amenés par la numérisation sont innovants, servent le récit, et qu'ils ne sont pas du Neuromancien recyclé. Ca renouvelle le genre hard-boiled justement d'une manière qui est impossible sans cet artifice technologique. Ce qui m'a plus dans Carbone modifié, c'est la nouveauté. Peu de romans à ma connaissance utilisent les notions d'enveloppement et de réenveloppement.
    C'est vrai que ça fait cyberpunk mais c'est bien plus futé que du cyberpunk (btw j'ai joué au jeu que tu montres et j'en gardes un souvenir ému, ceci explique-t-il cela ?

    Sexe et torture ?? Faut pas déconner. Il y a pire dans n'importe quel roman de serial killer écrit par une vieille bourgeoise anglaise.

    Tu crois vraiment que Gibson écrit encore du cyberpunk ? Je me demande si lui-même le croit :-)

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  3. Y'a beau temps que Gibson n'écrit plus de Cyberpunk, m'sieur. C'est pas gentil de lui tirer gratuitement dessus alors qu'il n'y est pour rien.

    Pattern Recognition et Spook Country (je n'ai pas encore lu le tout dernier, Zero History), j'aimerais que tu démontres en quoi c'est du Cyberpunk... Parce que franchement, je trouve la remarque déplacée et gratuite, étant donné que Gibson a dit lui-même qu'il avait cessé d'écrire du Cyberpunk depuis 20 ans, étant donné que pour lui ce n'était plus de l'anticipation...

    http://en.wikipedia.org/wiki/William_Gibson#Late_period:_21st_century_incarnation

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  4. Tout à fait d'accord avec toi quand tu dis que Morgan s'intéresse peu aux conséquences sociales etc de la technologie qui fait le point central du bouquin.

    Pour l'histoire, je suis allée relire mon billet et à la fin j'y écris que je pense que j'aurai rapidement oublié comment ça se finit. Eh bien voilà : 3 mois plus tard, je ne m'en souviens absolument plus.

    Au suivant :p

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  5. J'ai corrigé mon propos fielleux à propos de Gibson, que je ne lis plus depuis longtemps, et je bats publiquement ma coulpe.

    Je concède que les éléments innovants innovent, mais je maintiens qu'ils sont plus magiques que technologiques. La réincarnation dans les romans de polar fantasy de Vlad Taltos de Steven Brust sert le même propos, et est utilisée de la même façon. Si on revient au principe même de la science-fiction (et son étymologie), l'auteur est censé faire reposer les progrès scientifiques qu'il présente sur des postulats - hasardeux ou étayés, selon l'auteur, son talent ou son background. Dans Carbone modifié, vous avez vu le début d'un soupçon d'une explication ou d'une justification de la technologie utilisée ? Rien d'autre que le "Ta Gueule C'est Magique". Et ça, ça me suspend salement mon incrédulité.

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  6. Cool. Power to the people ! ;)

    Ceci dit, jettes donc un œil à Pattern Recognition. Ce livre m'avait fasciné sans que je puisse bien expliquer pourquoi.

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  7. "On dirait le billet d'un dépressif du cyberpunk."
    Anonyme

    Carbone modifiée m'a séduit parce qu'il a fait rejaillir en moi des souvenirs adolescents. C'est une novélisation de mes aventures dans Night City, grosso merdo.

    C'est certain que sans ce socle de souvenirs et de plaisirs coupables, le roman perd beaucoup de sa force d'évocation.

    En même temps, j'ai relu mon billet et je ne pense pas avoir fait de publicité mensongère : c'est un roman de nostalgique du futur chromé, pas une œuvre de sociologie sur le réenveloppement.

    My two eurocredits...

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  8. @ Alias : "Pas follement original, mais bien traité." -> j'aurais dit l'inverse, en fait : "Follement original, mais pas bien traité".

    @ Un Lecteur : sale gaucho, va.

    @ Cédric : en fait, je ne t'avais jamais pardonné ta critique du Clan des Otori. J'attendais le moment de sabrer un bouquin que tu avais aimé. ;-)

    @ tous : si vous êtes sages, un jour j'écrirai un billet sur Mârid Audran.

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  9. Depuis la lecture de cette bouse de "Market forces", je me méfie de R.Morgan. Là, finalement, je me suis trouvé confronté à quelque chose de pas mal, mais de clairement imparfait. Il y a d'autres auteurs qui maîtrisent mieux les sujets de la trilogie dont Carbone modifié est le premier tome, et c'est donc ceux-là que je recommanderais plutôt.

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  10. Ceci dit, je ne connais aucun ouvrage de _cyberpunk_ (parce que CM est du cyberpunk) ou de _postcyber_ qui étudie les conséquences de la technologie présentée. Le cyberpunk, c'est la description d'un univers technologiquement avancé (cyber) où les corpo ont pris le pouvoir et les héros sont de pauvres marginaux essayant de survivre.

    Le cyberpunk a ça de différent avec la SF qu'il n'est PAS une étude des impacts technologiques (ça apparaîtra sur la seconde vague postcyberpunk avec des types comme Stross)

    Cyberpunk :
    La sprawl trilogy de Gibson ? Non.
    Bad Voltage ? Non
    Carbone Modifié ? Non
    Cablé ? Non
    Marid Audran ? Non.
    Jack Barron ? Non.
    ...

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  11. Le billet sur Marîd Audran traitera t il du recueil de nouvelles qui n'a jamais été traduit ?
    Car je me tâte pour ce qui est de me le procurer.
    Le supplément Cyberpunk est très sympa mais le jdr de Migou est très décevant.

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  12. Je suis (forcément) plus ou moins d'accord avec toi. Si ce n'est que le cyberpunk ne me dérange pas, même si ce n'est pas mon sous-genre SF préféré.
    Par contre, si je peux me faire l'avocat du diable, alors que je n'ai jamais réussi à dépasser la page 100 du "Neuromancien" (pourtant tenté 4 fois, parce que je voulais voir ce que pouvait être ce qui était considéré comme une des inspirations principales de "Matrix"), j'ai lu par hasard "Pattern Recognition" du même auteur et suis tombée complètement amoureuse de ce livre. Pas vraiment de la SF, plus de la transfiction, cette histoire d'une femme complètement obsédée par des bouts de films postés sur le web et qui en recherche l'auteur m'a vraiment touchée. Sincèrement, ce roman vaut que l'on donne une nouvelle chance à Gibson. Je n'ai pas encore lu la (non-)suite, principalement parce que j'ai peur de ne plus retrouver le même état de grâce, mais je te conseille vraiment "Pattern Recognition".

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  13. @ Edomaur : des noms, des noms !

    @ Un Lecteur : 1°) moi je vois du social partout dans les romans Cyberpunk : les corpos sont des objets sociaux, et leur prédominance vient justement de leur main-mise sur la satisfaction des besoins en technologie de la population. L'intrigue de Cablé repose dessus. Autre exemple : L'Age de Diamant, si ce n'est pas social, je ne sais pas ce que c'est.
    2°) Je n'ai pas lu le billet de Mârid Audran, j'ai juste les 3 tomes sortis en Présence du Futur, dont j'adore les titres français.

    @ Cachou : merci pour le conseil, je note le livre dans ma liste de lecture.

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  14. Du social, du social... à mon avis, l'aspect social du cyberpunk, Morgan il s'en fout. Il n'a pas écrit pas une chronique sociale, il a pondu un livre d'action. Il y a un gros indice dans ma chronique initiale : Joel Silver a acheté les droits du livre pour le cinéma. Ça veut tout dire sur le contenu social de l’œuvre.

    Je ne dis pas que tous les livres cyberkeupon doivent être vides de contenu, hein, mais cette trilogie là est comme un film de Jason Statham. Et on ne peut pas demander à Jason de citer des passages entiers de "Qu'est-ce que les Lumières" dans la langue de Horst Tappert. Alors ne demandez pas à Morgan d'analyser l'impact de la technologie sur la société.

    Morgan utilise l'imagerie cyber et la technologie pour rendre son histoire plus sexy. Ceux qui savent ce qu'est un booster Kerenzikov le remercient. Le reste c'est de la littérature.

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  15. L'absence du côté social - comme les autres faiblesses que je pointe - ne m'aurait pas gêné si cela avait été un bon bouquin d'action. Mais je me suis ennuyé.
    Allez, je n'en rajoute pas, j'ai dit tout ce que j'avais à dire sur ce livre. Avec ma lecture en cours, j'ai mon content de social ! :)

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  16. J'ai trouvé un moyen d'enterrer la hache de guerre : tu dois lire la suite de Carbone modifié, Philippe.
    Comme je l'ai détestée, tu vas adorer, et donc au final tout s'annulera.

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  17. Heuuu... Je jette l'éponge et je te concède la victoire...

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  18. Cachou t'auras poussé à mettre Identification des Schémas dans ta pile "à lire", et c'est déjà une victoire pour le bon goût, la démocratie et le peuple du Canada ! ;)

    Non, j'ai bien aimé, moi, Pattern Recognition...

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  19. @Munin : pas question ! pour que tu me les démolisse hé oh, pas fou non ?

    (mais essaie Peter Watts, c'est inégal mais y'a du monstrueux, et du post-humain.)

    (et j'espère que cette fois blougspout ne va pas me bouffer mon commentaire parce que zut à la fin !)

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