03/10/2012

Bloodlust Métal



J’ai une relation très ambivalente avec Bloodlust premier du nom. En 1992, quand ce jeu a débarqué dans mon club provincial, je n’ai pas pris la balle au bond. Il faut me comprendre : je venais alors de découvrir Nephilim, j’étais tout tourneboulé par la lecture de mon premier Umberto Eco et j’avais dans les oreilles l’album 666 d’Aphrodite’s child. Certes, le légendaire Death Dealer de Frazetta faisait résonner quelque chose en moi, mais pas au point de me faire décrocher de ma quête de sapience. Chaque chapitre de Nephilim m’invitait à en apprendre plus sur les Cathares, l’alchimie, Thullé ou la Reconquista, alors le Piorad sur son chagar, merci bien mais non. Mais une tablée de Bloodlust s’est montée au club, et mes compères en cassage de gob et mitraillage de profonds se sont lancés goulument dans la campagne des Joyaux de Pôle. Je les ai un peu snobés, je l’avoue.

Et une poignée d’années plus tard, j’ai été invité à rejoindre leur table. J’ai créé une Arme-dieu (un pavois) et j’ai essayé de suivre la meute. Et… comment dire ? Ça a été catastrophique. Leurs personnages étaient surpuissants (il y avait un système de dégâts avec un tableau, j’ai clairement le souvenir qu’ils dépassaient les colonnes les plus bourrines), ils savaient tout de Tanaephis, ils transportaient un impressionnant stock d’Armes prises sur le cadavre de leur adversaire qu’ils enveloppaient dans du tissu… Et les blagues grasses sur le viol de Sekeker ont déplu à mon palais plus fin habitué à la lecture du grimoire dit Petit Albert. Et puis Manowar à fond les ballons, moi qui dégustais Dead Can Dance à petite gorgée, ce n’était pas possible.

Comme je suis têtu, j’ai retenté l’aventure avec Bloodlust quand la tablée de Piorads rejouant la chevauchée des quatre cavaliers de l’apocalypse s’est lassée. Le MJ avait eu la bonne idée de me proposer non pas d’incarner le porteur mais l’Arme elle-même (une dague en pierre de lune). Et j’ai adoré ça l’espace d’un scénario. Car hélas, le MJ (jeune militant FN avec les idées très arrêtées qui vont avec) massacrait systématiquement les porteurs Batranobans, Hysnatons ou Alwegs dans une frénésie ethnique qui le faisait suer dans sa chemise brune. J’ai assisté à des génocides. Je nous revois en train de combattre des dinosaures (oui, oui) puis se faire étriper par un glouton avec une Arme.

Tout ça pour dire que Bloodlust incarnait réellement tout ce que je détestais et qu’il m’était difficile de faire la part des choses entre le jeu et sa pratique si particulière dans mon club. Pourtant, il y a quelques années, des dingues ont eu l’idée de faire une nouvelle édition de ce jeu. J’avais fini de digérer ma déconvenue avec ce univers, alors j’ai rejoint la ML (oui, c’était il y a longtemps) pour m’accoquiner avec les auteurs qui devaient tout refaire du sol au plafond. Évidemment, mon engagement n’a pas duré : l’équipe se préparait pour un marathon, j’étais parti pour un sprint. On a très vite décidé d’un commun accord que ce n’était ni de ma faute ni de la leur. Et bien que nous n’ayons jamais réellement perdu contact, j’avais totalement oublié cette arlésienne ludique quand est sortie cette nouvelle édition intitulée Bloodlust Métal (oui l’intro est longue, j’en conviens).

Comme je n’ai jamais lu la version de 1991, je ne vais pas me lancer dans un comparatif entre les deux éditions. Je vais juste vous dire ce que j’ai découvert dans cette brique de 420 pages. Plus de la moitié du livre est consacrée à la description de l’univers de jeu. Et c’est très bien. On apprend plein de choses sur chaque peuple du continent, c’est épatant. Chaque cliché initial laisse place à des variations culturelles subtiles. On comprend vite l’ambiance, les valeurs et les enjeux de tous ces gens. Il y a assez d’us et coutumes pour avoir une idée de la vie quotidienne et faire vivre le décor. Je dirai qu’il y a une belle profondeur de champ, c’est bien renseigné mais il y a toujours assez de la place pour faire sa petite tambouille bien à soi. J’avoue avoir été un peu assommé par le nombre de lieux cités avant de comprendre que c’était une sorte de liste à la Prévert dont il fallait s’imprégner plutôt que de l’apprendre par cœur. C’est là en cas de besoin, mais on peut aussi populer son Tanaephis au jugé si on est plus un improvisateur qu’un planificateur.


Reste les règles, qui font dans le simulo-narrativisme. Il y a de très bonnes idées (comme les aspects à la FATE qui permettent de gérer plein de choses avec flexibilité), mais j’avoue que j’ai trouvé le cœur du moteur un poil étouffe-chrétien. Il faut additionner des d6 (facile), compter les dés pairs (pas compliqué), comptabiliser la fatigue, ne pas perdre de vue les failles... Si on ajoute à tout ça les pouvoirs des Armes et les épices, je trouve que le moteur de jeu devient envahissant. Pas outrageusement omniprésent, mais un peu lourd pour un MJ comme moi qui n’a pas une mémoire très vive quand il s’agit de retenir le corpus de règles. Métal est toutefois une indéniable amélioration par rapport aux règles des années 90, et elles savent sans doute se faire plus légères en jeu qu’à la lecture. Disons que ce n’est pas le genre de système que j’utiliserai pour initier des gens au JdR. Mais comme ce n’est pas non plus l’univers de jeu idéal pour débuter dans notre loisir, c’est un faux problème.

Au final, ce sont 420 pages quasi parfaites. J’ai hélas vu que les dinosaures étaient toujours de la partie, mais j’ai aussi lu de belles pages sur les confréries d’Armes, les échanges commerciaux, les thématiques de campagnes possibles, un vrai scénario d’introduction… Et il faut parler des illustrations. Elles sont excellentes. Sauvages. Explicites. Immersives. Oui, y’a du nichon et de la chate, c’est vrai madame Boutin. Mais pas que. Il y a aussi des bites en gros plan. Toutefois même quelqu’un de prude comme moi est capable d’apprécier la fameuse page 375. C’est ça, Bloodlust : du sang, des larmes… et du foutre. Ne nous voilons pas la face. Il faut aussi parler des nouvelles d’ambiance, souvent cyniques mais toujours bien écrites. Et la maquette, belle comme une tartine bien beurrée. Et les relecteurs ont assuré comme des bêtes, c’est très apprécié.

Avec l’âge, j’ai de plus en plus de mal avec les livres univers à tendance encyclopédique. J’adore les petits jeux qui se lisent en une demi-heure et qui se jouent à la va-vite sans préliminaires ni salamalecs. Pourtant, je me suis laissé séduire par ce nouveau Bloodlust qui est aux antipodes de mon instinct ludique actuel. La faute à son ambiance graphique, à l’humour des auteurs et à l’amour incontestable qui suinte de cette brique. Pas d’un amour fébrile qui paralyse, plus une vraie passion communicative. Je ne pensais pas faire jouer à Bloodlust de ma vie, mais là, je l’avoue, je suis tenté. Reste à voir si ma tablée partage mon enthousiasme.

J’aime à penser qu’une bande d’adolescents qui découvre Bloodlust avec cette nouvelle édition ne passera pas par les mêmes écueils que ceux des années 90. Sauf qu’il ne suffit pas d’une belle édition pour passer outre le sexisme maladroit des jeunes années ou les pulsions fascistes du MJ. Tanaephis reste un lieu défouloir en puissance. On peut encore y faire jouer les mêmes éternels raids piorads sur des campements sekekers, c’est dans les gènes de ce jeu. Quelque part, c’est tant mieux : il faut bien que jeunesse se passe. Je préfère des gamins qui se défoulent à Bloodlust plutôt que dans la rue. Je suis même tenté de penser que les illustrations sans ambigüité désarmeront une part de cette exagération hormonale. Ou pas. Et pour les vieux rôlistes qui, je l’espère, ont changé leur fusil d’épaule depuis le temps, c’est un vaste terrain de jeu doté de thématiques puissantes et riches… tant que ça reste entre adultes consentants.

10 commentaires:

  1. Michaël C.3/10/12

    Fichtre ce que ces auteurs déballent comme moyens pour nous faire croire que cette Arlésienne est sortie : fausses photos, faux commentaires, fausses critiques, faux blogs, etc. Mais jusqu'où iront-ils ?

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    1. Le pire, c’est qu’ils font croire que Croc a donné son aval pour cette réédition. Alors que bon…

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  2. Je me dis que je ne dois pas être quelqu'un de normal (pour un rôliste, s'entend), mais Bloodlust est un jeu qui ne m'a jamais intéressé, ni alors, ni maintenant.

    Il faut dire que, quand il est sorti, j'étais en plein dans ma crise "plus jamais de med-fan, beurk caca!" Ça s'est un peu calmé depuis, mais un peu seulement.

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    1. Je reconnais volontiers que le ce jeu à un côté « L’émoi des quéquettes » qui peut rebuter. Moi le premier, il m’a fallu du temps et les bonnes personnes pour apprécier.

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  3. En tant que bête de somme relecteur, je te remercie du compliment ;)

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  4. Pas intéressé non plus. Et la taille me retient aussi.

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    1. Je comprends. Je n’excuse pas, mais je comprends.

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  5. Le Bloodlust des années 90 avait bien évolué au fil des extensions (sous la tutelle de G.E. Ranne sauf erreur) avant de sombrer sur les deux dernières.
    Comme tout jeu, ça dépend des joueurs. La campagne proposée était sympathique et j'en ai de bons souvenirs (et des vendetta sans fin entre joueurs même si elles ont été rares).
    Le comble de l'absurde je l'ai vu avec Vampires, le jeu qui se prétendait subtil mais jouer par des bourrins.

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  6. je viens de mettre en ligne un numéro de COM sur Bloodlust avec des idées de scenario:
    http://zeen.com/read/Nwn7GE/chroniques-doutre-monde-rebooted-2-an-old-style-rpg-zeen-2-feb-2013

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