06/12/2012

Baltimore


En 1988, David Simon sent bien que le Baltimore Sun, son journal, est géré par des baltringues d'affairistes qui sont en train de dézinguer son canard. Et puis le second mariage de Simon bat de l'aile. Il prend donc un an de disponibilité pour suivre pendant douze mois les hommes de la Criminelle de la police de Baltimore. Il est avec eux sur les scènes de crime, il est présent pendant les interrogatoires, il est là quand ils se murgent en fin de service, il les voit témoigner au tribunal... Et son livre raconte cette année 88 d'une vie de flics. Avec une franchise et une précision incroyables. Il n'est pas là pour les foutre sur un piédestal ni pour en faire un portrait assassin, il veut rendre compte des choses de la rue. Montrer comment on gère un énième meurtre de dealers. Comment on obtient les aveux d'un drogué. À quel point les jurés sont imprévisibles. À quel point ça brasse, l'autopsie d'un gamin de 2 ans mort tabassé par son beau-père.

En 88, Baltimore peut s’enorgueillir de deux meurtres tous les trois jours. Autant dire que les 19 hommes de la brigade ne chôment à aucun moment de l'année. Des deals qui tournent mal, des engueulades de couple qui virent au gore, des détraqués qui dessoudent des nanas, des prédateurs qui prédatent comme des porcs... Ce pavé de 930 page regorgent d'un nombre incroyable d'affaires tout aussi réelles qu’abominables. Et rien n'est romancé : Simon n'insère pas de conclusion joyeuse pour faire plaisir à son éditeur : le bouquin se termine sur un constat d'échec dramatique : l'affaire qui traverse tout le livre ne trouve aucune fin satisfaisante pour les flics. C'est affreusement réaliste. Vous ne verrez dans Baltimore aucun tueur en série, aucune photo agrandie 100 fois sans perte de résolution, aucun aveu spectaculaire obtenu grâce à une manœuvre hollywoodienne de l'inspecteur en charge de l'affaire. C'est au contraire du petit travail de police. Méticuleux. Limite chiant. Passionnant.

Et il faut voir le panel de bonhommes avec ça. Simon brosse le portrait de la brigade avec la précision de ces types qui vous gravent votre prénom sur un grain de riz. Inspecteurs, sergents et lieutenants en prennent parfois pour leur grade, mais jamais par petit moralisme déplacé. Simon rend compte de leurs errances, de leur fatigue, de leurs préjugés. Ils ont par moment des comportements de gamin, mais à côté de ça ont tous des moments lumineux. Tous ont lu le bouquin avant qu'il ne sorte et aucun n'a demandé à Simon de rectifier le portrait qu'il fait d'eux. C'est tellement juste qu'ils s'inclinent devant ce reflet fidèle d'eux-mêmes. Ni des anges, ni des démons, juste des types qui brassent la merde de Baltimore de jour comme de nuit.

Le livre synthétise 10 lois des flics de la crim' :
  1. Tout le monde ment. Les meurtriers parce qu'ils y sont obligés. Les témoins parce qu'ils pensent qu'ils doivent le faire. Les autres par plaisir et en vertu d'un principe très baltimorien qui veut qu'on n'aide jamais un flic.
  2. La victime est tuée une fois, mais la scène de crime peut être assassinée un millier de fois.
  3. Les 10 à 12 premières heures après le crime sont les plus critiques pour la réussite de l'enquête.
  4. Un homme innocent laissé seul dans une salle d'interrogatoire reste éveillé, regardant le mur, se grattant à des endroits interdits. Un coupable dort paisiblement.
  5. C'est bien d'être bon, c'est encore mieux d'avoir de la chance.
  6. Quand le suspect est identifié immédiatement dans une affaire d'agression, la victime est sure de vivre. Sinon, elle mourra certainement.
  7. D'abord ils sont en rouge. Puis en vert. Puis en noir (référence aux couleurs utilisées sur le tableau qui résume les affaires en cours à la brigade).
  8. Dans les cas où tu n'as pas de suspect, le labo ne produira aucune preuve intéressante. Mais si tu as déjà un suspect, là ils te bombarderont d'empreintes et de preuves scientifiques.
  9. Pour un jury, tout doute est raisonnable. Plus ton affaire est solide, pire sont les jurés. 
  10. Le meurtre parfait existe. Il y en a toujours eu, et celui qui pense le contraire est naïf et romantique, ou bien il ne connait pas les règles 1 à 9.
Alors oui, on connait tout ça par coeur de nos jours, on a vu assez de séries télévisées sur le sujet. Justement : ce bouquin de David Simon a donné naissance aux deux premières saisons d'une série télévisée majeure pour le genre procédural : Homicide. C'est ce déclic qui fera en sorte que par la suite Simon écrira puis adaptera The Corner pour HBO, puis, des années plus tard, lui permettra d'aller encore plus loin en régurgitant tout ce qu'il a vu pendant l'année 88 pour écrire The Wire.

Bref, Baltimore est vrai. C'est un bouquin âpre par moment car on sait constamment que ce n'est pas du chiqué. La veuve noire qu'ils coincent, elle a tué toutes ses victimes pour de vrai (donc oui, il y a un tueur en série, quelque part. J'ai menti). La jeune mariée qui meurt d'une surdose dans un squat minable, c'est pas une invention de romancier. Les tensions raciales, la petite politique des hauts gradés, le bidouillage des statistiques, les bizutages un peu concons... Il y a plus de réel dans une journée racontée dans ce livre que dans l'intégrale d'Harry Bosch ou toutes les saisons de CSI réunies. C'est du journalisme de première bourre. C'est un bouquin qui a rendu fier les inspecteurs qu'il met sous la lumière, tout comme The Corner a su plus tard donner la parole aux drogués (même si ça a fait un peu chier les flics qui ont vécu ça comme une trahison) et que The Wire a fait hurler les officiels de Baltimore tant la série leur mettait le nez dans leur caca.

Ça va être difficile de lire du polar après Baltimore, je vous le dis tout de suite.

2 commentaires:

  1. Je crois que je vais rester sur la Roue du Temps... ;)

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  2. Je ne suis pas une grande amatrice des enquêtes policières mais je dois dire que ton billet est magnifique ! Pour un peu, il me ferait presque changer d'avis...

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