13/08/2015

La synarchie, le mythe du complot permanent, d’Olivier Dard (2012)



Les meilleurs complots sont ceux qui n’existent pas. La synarchie étant le complot ultime, elle n’existe absolument pas. Voilà, vous savez tout ce qu’il y a à savoir dessus, vous pouvez sauter le reste du billet.

Mais si elle existait, que serait-elle ? C’est là que cela devient drôle, et que la lecture de l’étude que lui consacre Olivier Dard justifie son existence. Depuis les années quarante, la synarchie a pris toutes les formes. Les collabos parisiens de 1941 y voyaient une création des banques juives inflitrée à Vichy. Les communistes de 1946 y mêlaient le Vatican, les capitalistes anglo-saxons et les gaullistes. Pour les occultistes des années soixante, elle est derrière le nazisme. Aujourd’hui, la synarchie est encore dénoncée ici et là comme l’inspiratrice de la mondialisation, de l’énarchie, de l’Union européenne ou de tout ce qui effraie votre interlocuteur du moment. Belle carrière pour un fantasme !

Le mot « synarchie » est l’invention d’un occultiste de la Belle époque, le marquis Saint-Yves d’Alveydre, qui défendait sous ce nom un projet de réorganisation de la société (ou plusieurs, parce qu’il le fait évoluer de livre en livre). Dans son esprit, l’affaire n’avait rien de secrète, au contraire : de conférences en rencontres avec des ministres, il a passé beaucoup de temps à essayer de la faire connaître. Son idée était, en gros, de créer des institutions supranationales dirigées par les religieux, destinées à imposer une paix perpétuelle à l’Europe.

Dans son dernier ouvrage, Mission de l’Inde, il consacre aussi beaucoup de place aux « maîtres secrets » installés dans le royaume caché d’Agarttha, en Inde… La Première guerre mondiale passe par là-dessus, et voilà qu’un certain Fernand Ossendowski, Russe exilé de son état, explique que lors de son passage en Mongolie, lors de sa fuite, il a rencontré des gens qui lui ont parlé du royaume d’Agartthi et de ses maîtres secrets. « C’est donc vrai ! », se disent un tas de gens intelligents, qui ne remarquent pas qu’Ossendowski plagie Saint-Yves… Jusqu’à la guerre, le royaume d’Agarttha et son influence sur la politique mondiale va devenir la marotte de petits groupes occultes diversement bizarroïdes. La galerie de portraits qu’en dresse Olivier Dard est adorable. Il a existé au moins un « alchimiste communiste », qui l’eût cru ?

L’histoire avance, et nous voilà en 1941. Soudain, la presse collaboratrice de Paris dénonce avec violence l’influence d’une mystérieuse « synarchie » sur le gouvernement Darlan. Il existe donc des synarques ? Sur la foi d’un manifeste improbable prônant la « révolution invisible en ordre dispersé », trouvé chez un ingénieur suicidé, la police des sociétés secrète instituée par Vichy se met sur sa piste. Des recherches sont menées en zone occupée. Sans s’inquiéter outre mesure, les Allemands suivent l’affaire de près. Qui sont les synarques ? Des listes de noms sortent, mais rien n’est prouvé – ce qui peut indiquer qu’il n’y a pas de synarchie ou que les synarques sont très forts. Ou, mais c'est tellement moins drôle, que toute l’affaire est le symptôme d’une lutte entre tendances de la collaboration, les « synarques » étant darlanistes et leurs dénonciateurs lavalistes…

À la Libération, nouvelles enquêtes, nouvelles impasses… mais parmi les anciens collaborateurs, il s’en trouve pour affirmer que l’échec de Vichy est l’œuvre de la synarchie. Symétriquement, il se trouve des communistes pour lui attribuer les déconvenues du gouvernement provisoire.

Le fantasme synarchique continue son bonhomme de chemin dans les années d’après-guerre, avant d’être brutalement renvoyé à ses racines occultes dans les années soixante. D’authentiques obédiences occultes (re)commencent à se revendiquer de la pensée de Saint-Yves. En parallèle, des auteurs plus ou moins allumés retrouvent Agarttha et ses maîtres secrets, flanqué d’un royaume ténébreux et symétrique, Shamballah, et expliquent toute l’histoire du XXe siècle par leur influence. Hitler est repeint en pion des maîtres secrets (mais de quel camp ?)

Le mythe de la synarchie politique refait surface dans les années soixante-dix, encouragé par la crise et l’apparition de nouveaux groupes d’influence à qui l’étiquette « synarchique » ira bien. Des experts autoproclamés la découvrent sous le masque de la Trilatérale, la débusquent à Davos ou la flairent sous la construction européenne. Tout indique qu’elle a encore une belle carrière devant elle !

Cette balade en synarchie m’a inspiré un certain accablement. Au fond, voir un proche analogue des délires des personnages du Pendule de Foucault obséder de vraies gens pendant des années est plutôt triste. En revanche, découvrir à quel point la synarchie elle-même est une illusion aussi solide que le Grand et Terrible Oz est étrangement réconfortant.

En un peu moins de 250 pages, ce livre brasse large, des occultistes de la Belle époque aux ultra-gauche et extrême-droite contemporaines en passant par des hommes d’influence des années trente ou des collabos des années quarante, sans oublier MM. Pauwels et Bergier, qui sont décidément de tous les coups. Qui pis est, il le fait en ayant massivement recours à un volumineux appareil de notes en fin d’ouvrage (qu’il ne faut pas rater, il est truffé d’informations secondaires mais passionnantes). Il est donc conseillé d’avoir l’estomac solide et une bonne connaissance de l’histoire du XXe siècle pour s’embarquer…

Au bilan, La synarchie – Le mythe du complot permanent est un bon vaccin contre le virus conspirationniste qui traîne un peu partout ces temps-ci. En plus de la démonstration par l’exemple, Olivier Dard y consacre quelques pages bienvenues dans sa conclusion. Il est aussi possible d’y voir une mine où puiser une galerie de personnages diversement cintrés, de complots unifiés et de théories improbables (ah, tiens, je m’aperçois que j’ai oublié de vous parler du lien secret entre la synarchie et les Illuminatis). Bref, une lecture conseillée.

Perrin, collection Tempus, 11 €.


Ce billet est sponsorisé par la synarchie, les Illuminatis et le culte de Cthulhu.

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