24/08/2020

Berlin – The Wicked City




J’ai honte. Il a fallu que Berlin – The Wicked City rafle deux Ennies il y a quelques semaines pour que je me décide à le lire, alors qu’il est sorti l’an dernier et qu’il était sur mes étagères depuis à peine moins longtemps. Que voulez-vous, les guides urbains, le jeu de rôle en regorge. J’en ai lu plus que ma part et beaucoup sont surtout utilisables comme somnifères. Du coup, ma réticence s’explique.

 

Deux Ennies, donc. Pour celui de la couverture, je n’avais pas besoin d’être convaincu. Et en plus, c’est Loïc Muzy, un illustrateur français, à la palette graphique ! Reste l’Ennie du meilleur cadre de jeu, pour lequel je demandais à voir.

 

Nous sommes à Berlin, entre 1920 et 1932. Oui, 1932 et pas 1929, pour une fois : le rideau ne tombe pas sur la version locale des Années folles avant la glaciale soirée du 30 janvier 1933. Pendant un peu plus d’une décennie, Berlin est la capitale hallucinée d’une Allemagne à la dérive. Trente ans plus tôt, la ville était le cœur d’une grande puissance aux ambitions mondiales, dirigée par un jeune empereur amateur d’architecture kolossale. Quatre ans de guerre et une révolution plus tard, l’empereur plante ses choux en exil. Ses monuments grandioses sont toujours là, avec quelques impacts de balles en plus. Les quatre millions d’habitants de Berlin sont tous plus ou moins ruinés, affamés et traumatisés. Entre la faiblesse du mark qui attire les touristes et le besoin qui pousse des tas de gens dans l’illégalité, Berlin devient la « capitale européenne de la débauche ». Ce titre s’ajoute à ceux, plus honorables, de grande capitale européenne, de havre pour toutes sortes de chercheurs et d’artistes d’avant-garde, et de détentrice d’un stock de merveilles archéologiques qui rivalise avec le British Museum et le Louvre.

 

Ce copieux supplément de 272 pages suit un plan sans surprises : une centaine de pages pour découvrir Berlin et les Berlinois, suivis de trois gros scénarios couvrant la décennie 1922-1932.

 

L’écueil à éviter, quand on présente une ville, est d’ensevelir le lecteur sous une montagne de bâtiments ultra-détaillés. David Larkin, l’auteur de ce Berlin, l’évite en commençant par la présentation de sept grands quartiers plus ou moins « thématiques », qui ne se superposent pas aux vingt arrondissements administratifs berlinois. On se promène dans les élégants quartiers du centre, dans les taudis d’Alexanderplatz, dans les interminables rangées d’immeubles bon marché qui ont commencé à pousser avant-guerre, et ainsi de suite.

 

Après un interlude consacré aux peu réjouissants effets de la drogue sur l’organisme des investigateurs, le chapitre suivant rétrécit la focale et présente quelques lieux importants plus en détail. On y trouve tout ce qu’on trouve dans ce genre de description, des heures d’ouverture aux détails sur les services disponibles. C’est aride, mais court, parce que l’auteur passe assez vite à la vie quotidienne, un sympathique fourre-tout qui mêle cuisine locale, crime organisé, fonctionnement de la police, « services d’ordre » des partis politiques (qui sont en réalité des milices), etc.

 

Ce chapitre traite aussi de sexe et de prostitution. Il opte pour une présentation factuelle, sans complaisance ni indignation vertueuse. L’article sur les types de prostituées contient des trouvailles surprenantes. Berlin en a vraiment pour tous les goûts, fussent-ils étranges.

 

Il est aussi question d’homosexualité et de la manière dont elle est perçue et réprimée. Comme le Berlin des Années folles est sexuellement libéré etsaturé de politique, un étonnant encadré nous fait découvrir quelques interprétations politiques de l’homosexualité, dont certaines ont sombré aux oubliettes mais faisaient sens dans le contexte.

 

Le chapitre suivant nous présente un échantillon de personnalités de la ville, où se croisent des gens aussi différents qu’Albert Einstein, Fritz Lang et Joseph Goebbels. Un petit vague à l’âme vous saisit en lisant ces biographies qui, pour la plupart, se terminent par « en 1933, Untel s’exila ». Si tous ces gens avaient pu rester et accomplir à Berlin ce que la plupart ont accompli ensuite aux États-Unis, le monde aurait été bien différent…

 

La partie « guide » se conclut par un rapide chapitre sur le Mythe de Cthulhu à Berlin. Il n’a rien de transcendant, mais ses petits synopsis peuvent toujours servir.

 

Et nous voilà rendus aux scénarios. Commençons par le plus important : je les ai trouvés excellents ou, pour le dire autrement, ils m’ont donné envie, ce qui n’est pas le cas de 90 % des scénarios que je lis.

 

Avant de vous lancer, vous devez quand même savoir quelques petites choses. Primo, ils prendront encore plus d’épaisseur joués en campagne, certains PNJ revenant de l’un à l’autre. Les deux premiers reposant sur un « on vous engage pour faire un truc », ils seront parfaits pour une équipe de détectives privés plus ou moins minables, mais d’autres angles d’attaque sont possibles. Tout le supplément insiste sur le thème « insérez les personnages dans leur environnement social, donnez-leur des contacts ».

 

Deuxième point, ils sont peu cthulhiens. Oh, les manifestations surnaturelles sont rattachées aux Grands Anciens comme il convient, mais au fond, on s’en fout. Les entités à l’œuvre dans les deux premiers pourraient être des démons ou n’importe quoi d’autre sans que cela nuise à la narration. Et non, pas de Roi en jaune, alors qu’il pourrait tout aussi bien avoir sa statue devant les kabaretts les plus malsains de la ville, avec la légende « notre saint patron » sur son socle.

 

Troisième point, ils sont solidement ancrés dans l’histoire. Leurs castings sont truffés de personnages réels. Cela peut être intimidant… ou sympa, parce que ce n’est pas tout à fait pareil de discuter d’un problème surnaturel avec Aleister Crowley qu’avec un occultiste lambda. Il faudra juste faire attention de ne pas voler la vedette aux investigateurs, notamment dans le premier.

 

Quatrième point, qui sera mon seul reproche, ils sont parfois un peu rigides, à la fois dans les exigences en jets de dés et dans la structure de l’histoire – les deux premiers suivent un timing trop strict à mon goût. Ces deux petits soucis se corrigent sans mal.

 

Situé en 1922, au moment où l’économie allemande commence à se désintégrer, The Devil Eats Flies est un étrange film expressionniste où passent un tueur en série cannibale, un flic dur à cuire, des terroristes d’extrême-droite, une foule de Russes blancs en exil, une danseuse nue, des nains de jardin, des casoars et un bébé chimpanzé, le tout traité de manière très sérieuse et, pour ce qui concerne le tueur en série, originale. Il m’a beaucoup plu.

 

Dances of Vice, Horror and Ecstasy est un scénario en deux parties : son prélude se déroule en 1926 et il s’achève en 1928. C’est un gros morceau, qui exige une petite suspension de l’incrédulité et des joueurs qui acceptent d’être un peu malmenés. Je vous le conseille si vous aimez Babylone, le grand spectacle et, bizarrement, la paranoïa intimiste.

 

Schrekfilmprend place en 1932, au crépuscule de la République de Weimar. Absents des deux premiers scénarios, les nazis sont cette fois présents en force. Je l’ai trouvé un poil moins satisfaisant que les précédents, parce qu’il repose en partie sur un mystère qui ne reçoit jamais d’explication, à part un rapide « oh, vous savez, dans la région, il se passe de drôles de trucs ». Mais comme le mystère en question sera très amusant à faire jouer, c’est pardonnable.

 

Sur le front de la présentation, j’ai déjà dit tout le bien que je pensais de la couverture. Les illustrations intérieures sont correctes, la maquette lisible et je n’ai pas repéré de coquilles (mais je ne suis germanophone que sous la torture). La cartographie, qui couvre aussi bien un grand plan de Berlin que le plan d’une cabane de jardin, est claire et évocatrice. Pour moi, elle est l’un des points forts du supplément.

 

Conclusion : cet Ennie de meilleur cadre de jeu est parfaitement justifié. La mention « For Mature Readers » sur la quatrième de couverture l’est tout autant. Le cocktail, « sexe, drugs & jazz » est costaud. Mais si vous êtes capables de vous y confronter, foncez, c’est de l’excellente came.

 

Et maintenant, vous savez ce qui me ferait plaisir ? Trois choses.

 

1.   Un recueil de scénarios berlinois qui exploiterait les interstices entre chaque épisode de la campagne de ce bouquin. Il y a largement le potentiel pour un deuxième livre !

2.   Un volume sur le Berlin des années 1933 à 1939. Il serait sans doute moins festif, quoique les nazis n’aient été puritains qu’à usage externe.

3.   Quelque chose de similaire sur Paris. Please. Bitte. S’il vous plaît.

 

Disponible sur le site de Chaosium.

Prix : 19,99 $ pour le pdf seul, 44,99 $ + port pour la combo pdf + papier.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire