Pendragon Starter Set


En l'an de grâce 1992, nous avons découvert Pendragon en français alors que nous avions 16 ans. Le livre était magnifique, Alain Gassner avait produit des illustrations vraiment inspirées, on a donc plongé dans le mythe arthurien à pieds joints... mais on avait 16 ans. Donc on y a joué comme un ersatz d'AD&D. L'amour courtois, la chevalerie et la mystique du Graal, tout ça nous est passé bien au dessus de la tête. Cependant, j'ai le souvenir d'une imagerie folle, de longues discussions sur l'héraldique, de la gestion de notre fief qui nous obnubilait, de mes canassons qui périssaient l'un après l'autre au fil des hivers, que nos personnage se mariaient car on voulait avoir un fils et donc un potentiel perso de rechange quand l'actuel décéderait... On a joué à Pendragon sans respecter le moins du monde l'esprit de l'univers arthurien, mais il a pourtant marqué au fer rouge mon imaginaire rôliste. J'ai bien évidemment recroisé le jeu par la suite, cependant Kaamelott est passé par là entre temps, et je n'arrivais pas à m'imaginer une tablée de Pendragon qui ne soit pas parasitée par l'ambiance de la série (que j'adore par ailleurs, mais vous savez à quel point ça peut être lourd).

Bref, les années passent, et 33 ans plus tard, voilà qu'une 6ème édition de Pendragon me permet de renouer avec ce jeu que j'avais si mal servi à l'époque. Cette boîte d'initiation est fine : elle ne vent pas du vide comme certaines grosses boîtes de JdR qui ressemblent à des paquets de chips remplies d'air : trois livrets, quelques feuilles volantes et des personnages prétirés. Et bien évidemment un d20 et quelques d6.

Le premier livret prend la forme d'un LDVELH dans lequel on va incarner un page qui sert dans la maison d'un chevalier (sir Ector) ayant deux écuyers : Kay et Arthur. En un peu plus de 100 paragraphes à choix multiples, le livret va à la fois nous raconter une histoire introductive à base d'entraînement, de chasse au sanglier et de visite de Londinium mais aussi nous présenter et nous faire utiliser les mécaniques de base du jeu. C'est très didactique, on apprend tous les grands principes du moteur de jeu tout en s'amusant. Qui plus est, ce livret a été en partie illustré par Mathilde Marlot, la talentueuse artiste qui a travaillé sur la seconde édition de Wastburg et sur la version Casus Belli de Montgascon. Et son style graphique colle parfaitement à l'ambiance arthurienne, c'est un véritable plaisir de retrouver les œuvres de Mathilde dans une aussi grosse licence ludique. Bref, ce premier contact avec Pendragon 6.0 met vraiment bien la table.

Le deuxième livret est lui consacré aux règles. Surprise : 33 ans plus tard, je me souvenais encore de chaque détail du moteur de jeu. Parce qu'il est simple dans sa résolution et qu'il est tellement imbriqué dans l'univers qu'il veut émuler que tout semble logique. Donc oui, il faut toujours faire un jet de DEX pour ne pas être désarçonné, il y a toujours des règles de Passion qui permettent de Haïr les Saxons au point d'en obtenir un bonus en combat, c'est toujours la course à la Gloire et à l'Honneur... C'est fou comme après toutes ces années, je me sens tout de suite à l'aise dans ces vieilles charentaises ludiques. Deux choses m'ont tout de même accroché l’œil à la lecture. La première : la gestion des Traits qui font la réputation de Pendragon me semble moins rigide que dans le temps. Notre perso est en effet défini par treize couple de valeurs opposées (Valeureux/Couard, Mystique/Terre-à-terre, Chaste/Luxurieux...) et nous allons souvent devoir tester avec un d20 pour savoir quel comportement notre alter ego va adopter. Dans mon souvenir de petit gars de 16 ans, ce système était très coercitif : je me rappelle avoir raté un scénario complet parce que mon personnage ne s'était pas levé assez tôt un matin à cause d'un jet loupé en Énergique. Alors, soyons clair, c'était aussi que nous étions adolescents et qu'on appliquait parfois les règles sans une once de recul, mais cette fois-ci, j'ai trouvé que les explications m'outillaient plus pour les utiliser avec souplesse. C'est sans doute renforcé par le livret sous forme de LDVELH, mais j'ai clairement compris à la lecture que ces jets n'étaient pas binaires (tu as réussis, le scénario continue; tu as raté, ben pas de bol, tu foires le scénar) mais qu'ils proposaient en fait des embranchements scénaristiques. Mon MJ de l'équipe (coucou Juan) n'aurait pas dû me faire louper le scénario mais improviser une péripétie en appuyant le fait que mon perso s'était levé plus tard que les autres. Au final ce livret est très complet, il propose même une gestion simplifiée de la phase d'hiver (car oui, à Pendragon, on ne joue qu'un scénario par an puis on a droit à une séquence importante de gestion qu'on peut jouer de manière très mécanique ou bien utiliser pour raconter une autre forme de récit en s'attachant à la vie ordinaire dans le fief). Ah oui : l'autre truc qui m'a marqué en 2025 : la place des femmes. Autrefois dans le temps, Pendragon était un jeu de bonhommes. Le livre de base ne permettait d'incarner que des chevaliers (et que des cymriques, en plus). Il y avait bien eu des règles pour ajouter une touche de féminité à la table de jeu, mais 1) on en avait rien à foutre car c'était le festival de la saucisse dans notre club de JdR 2) de mémoire les dames qui avaient été introduites dans un supplément se contentaient essentiellement de soigner ou de bien gérer le fief en l'absence du seigneur leur mari. Alors que cette version de Pendragon est bien plus inclusive : on peut dès le départ incarner une chevaleresse. Elles restent minoritaires (1 sur 20), mais le jeu ne tortille pas du cul : les femmes ont le droit de poutrer à la lance de tournoi comme les messieurs. Après, ça reste un univers très hétéro-normatif, hein, mais le livret de règles prend bien le soin d'insister : votre Pendragon peut varier (Your Pendragon May Vary). Si vous voulez jouer avec les codes du genre (dans tous les sens du terme), faites vous plaisir. Le jeu ne le dit pas explicitement, mais Lancelot, Guenièvre et Arthur, c'est un trouple, quoi. Pour officialiser cette inclusivité, sur les 8 personnages prétirés proposés (et téléchargeables gratuitement ici), on retrouve 3 femmes qui envoient du pâté.

Pour finir, il y a le livret de la campagne (trois scénarios, en vérité). Elle débute pendant le tournoi de Londinium de 510 au cours duquel le jeune Arthur va retirer de l'enclume l'épée (qui n'est pas Excalibur) qui fait de lui ipso facto le Haut Roi. Sauf que, vous vous doutez bien que cet événement n'est pas du goût de tout le monde, aussi Arthur va avoir besoin de preux chevaliers pour asseoir son autorité naissante. Il va dont y avoir une première bataille rangée (et c'est pas la grande force de Pendragon, si je me souviens bien). Puis en 511, les PJ sont envoyés en mission diplomatique dans une autre cour royale pour tisser des liens politiques. Évidemment, ça va être plus compliqué que prévu, et il risque bien d'avoir une autre bataille (faudra vous y faire, c'est souvent le dénouement par défaut des scénarios Pendragon). Enfin, en 512, une plus courte intrigue va permettre aux PJ de former la garde rapprochée d'Arthur. Ça donne au total trois bonnes séances de jeu qui déploient plusieurs aspects iconiques du décor.

Bref, cette boîte est délicieuse pour le MJ nostalgique que je suis par moment. J'ai retrouvé ma madeleine de Proust, elle n'a pas changé d'un iota depuis le temps et pourtant, elle me semble toujours aussi puissante tant elle invoque des images puissantes. Y'a moyen d'y jouer dans une ambiance plus cynique et boueuse, façon Game of Thrones. Ou d'y aller complètement dans la fable en adoptant l'approche artsy d'A24 dans The Green Knight. Les médiévalistes s'y amuseront en revenant sans cesse aux textes fondateurs, les fans du film Chevalier de 2001 où les tournois se déroulent sur fond de musique de Queen aussi. Car le mythe arthurien est très malléable. Mais les Lego de base que propose cette 6ème itération de Pendragon sont solides et de formes assez variées pour vous permettre de bâtir votre version de la Table Ronde.
 
Deux bémols, cependant : il y a une carte qui a l'air magnifique dont on voit trois parties sur quatre en 4e de couverture. C'est dommage de ne pas avoir glissé une version poster dans la boîte, c'est le genre d'aide de jeu qui aide vraiment à imaginer le territoire. Moi, rien qu'à suivre des yeux le mur d'Adrien, j'ai l'imagination qui surchauffe. De plus, dans les œuvres citées en inspiration, on retrouve Marion Zimmer Bradley. Ça fait quand même mal au cœur quand on sait toute les horreurs dont elle est accusée. Y'a pas une seule autre auteure féministe dans le domaine arthurien ?



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