Je croyais connaître le Vieux Royaume de Jaworski. Après les nouvelles de Janua Vera et le tour de force de Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski avait habitué à une certaine manière de détourner les codes, de jouer avec les attentes du lecteur comme un prestidigitateur avec ses cartes. Avec cette trilogie, il franchit un cap supplémentaire dans l'art de la superposition narrative - et accessoirement dans celui de nous faire tourner en bourrique pendant trois tomes.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : une œuvre qui se lit à plusieurs niveaux, comme ces enluminures médiévales où chaque détail révèle une signification cachée (et où l'on finit par voir des symboles phalliques jusque dans les rinceaux de vigne). Au premier degré, nous avons un roman d'amour courtois d'une fidélité remarquable aux codes du XIIe siècle. Le chevalier de Vaumacel incarne parfaitement le chevalier servant, pris dans les rets de la fin'amor, cette conception sublimée de l'amour qui régit sa relation à la duchesse Audéarde. On admirera au passage la capacité de nos ancêtres à transformer la frustration sexuelle en art de vivre - il fallait y penser. Jaworski maîtrise ses références et évite le pastiche facile et nous offre une authentique reconstitution de l'esprit courtois, avec ses contradictions, ses tensions et sa beauté mélancolique.
Mais déjà, à ce niveau de lecture, les choses se compliquent. Car le roman courtois traditionnel n'a jamais été aussi politique que sous la plume de Jaworski. Les enjeux de succession, les alliances mouvantes, les calculs dynastiques constituent la trame réelle sur laquelle se dessine l'idéal amoureux. Le duché de Bromael devient un échiquier où chaque coup sentimental a des répercussions géopolitiques. Cette intrication du cœur et du pouvoir, Jaworski la manie avec la subtilité d'un maître d'échecs, multipliant les coups en profondeur et les sacrifices tactiques.
Reste le troisième niveau de lecture, peut-être le plus jouissif : le jeu d'énigmes littéraires. Ici, l'auteur déploie une érudition discrète mais redoutable, du genre à faire complexer le commun des mortels qui ne connaissent pas sur le bout des doigts leur Chrétien de Troyes. Les références aux romans arthuriens, aux chroniques historiques, aux traités de l'art d'aimer se glissent dans le texte comme autant d'indices pour le lecteur averti. Il faut tout lire attentivement : les histoires en vers du Ber Eglantier, récits dans le récit; les allusions cryptiques des chevaliers elfes; et les appartés du narrateur, qui s'insère dans le récit à la moitié du premier tome pour devenir un nouveau fil d'intrigue.
Le mystère de l'identité du narrateur constitue l'épine dorsale de ce jeu : qui est donc cette personne qui écrit depuis sa prison dorée, dont le sous-sol est hanté par une créature qu'il ne peut nommer ? (À ce stade, on se demande si Jaworski ne s'amuse pas à voir ses lecteurs échafauder les théories les plus rocambolesques sur les forums.) Chaque indice distillé au fil des pages enrichit cette énigme centrale, transformant la lecture en une véritable enquête littéraire. Ceux qui ont suffisamment présents à l'esprit les récits précédents du Vieux Royaume seront avantagés à ce petit jeu.
Il faut saluer la prouesse technique que représente cette architecture narrative. Faire tenir ensemble trois niveaux de lecture aussi différents, sans que l'un écrase les autres, relève du grand art - ou de la sorcellerie, au choix. Certes, le troisième tome privilégie peut-être trop exclusivement la dimension courtoise au détriment des autres éléments : l'absence de Benvenuto, le narrateur du 2e tome, se fait un peu sentir, autant pour sa gouaille que par le point de vue de ciudalien qu'il apportait à l'intrigue. Mais l'ensemble tient remarquablement, porté par une langue d'une précision et d'une richesse peu communes. Car c'est là l'autre réussite de cette trilogie : la langue de Jaworski. Loin de tomber dans l'archaïsme de pacotille, il parvient à créer un idiome à la fois moderne et évocateur d'un autre temps. Chaque dialogue sonne juste, chaque description porte. On sent que chaque mot a été pesé, chaque phrase ciselée avec le soin d'un orfèvre.
Evidemment, ce qui peut plaire dans ce livre est précisément ce qui déplaira à d'autres : les longues descriptions de lieux, de forêts, de souterrains, d'architecture paraîtront trop longues à ceux qui n'entreront pas dans la langue de Jaworski. Cette profusion de détails se voit aussi dans l'intrigue, dont certains fils paraîtront secondaires à l'histoire - ou aux histoires - principales.
Je n'ai personnellement pas ces réserves. J'ai été happé par ces livres, plus que par Gagner la guerre en son temps. Le Chevalier aux épines confirme, s'il en était besoin, que Jean-Philippe Jaworski appartient au cercle restreint des grands noms de la fantasy française - un cercle si restreint qu'on pourrait presque le compter sur les doigts d'une main de lépreux. Plus encore, il prouve qu'on peut renouveler un genre en puisant aux sources les plus anciennes, à condition d'y apporter intelligence, érudition et talent. Une trilogie indispensable, qui se savoure autant qu'elle se déchiffre, avec une fin qui ne vient conclure que l'une des intrigues de la trilogie. Vivement que l'auteur revienne nous éclairer sur l'avenir du Vieux Royaume. En attendant, on relit, on cherche, on élucide. Car avec Jaworski, le plaisir ne s'arrête pas à la dernière page.
Commentaires
Enregistrer un commentaire