Épisode 55
Numéro 148 de la collection Fantastique/SF/Aventure (1985)
Après un Hodgson et un Jean Ray, un Robert Howard. C’est dans l’ordre des choses, et ça ressemble un peu au planning de publication de NéO qui, dans les années 80, alternait entre les trois avec une belle constance, quitte à publier des trucs qui, parfois, ne le méritaient pas vraiment.
De quoi s’agit-il cette fois ? D’un recueil de 180 pages regroupant neuf histoires d’horreur. Dans l’ordre de parution choisi par NéO, il précède Le Tertre maudit, déjà chroniqué ici.
La plupart de ces nouvelles sont parues longtemps après la mort d’Howard, dans d’obscures revues américaines des années 60 et 70. Leur non-publication de son vivant ne veut pas dire qu’il s’agit de rossignols invendables, juste que sa mort prématurée l’a empêchée de leur donner le p’tit coup de polish final. Cela dit, on y trouve quand même à boire et à manger… et dans un cas, de l’immangeable.
• Delenda Est se lit comme un fragment de roman historique centré sur les Vandales et leur roi Genseric. Après avoir conquis Carthage, ils se lancent sur Rome lorsqu’un fantôme intervient… Ces quelques pages sont du Howard introspectif qui, comme souvent, médite sur la civilisation et la barbarie. Court en bouche mais agréable.
• Celui qui hantait la bague nous parle des malheurs d’un couple de jeunes mariés. Après avoir nagé dans le bonheur pendant quelques semaines, l’épouse tente à trois reprises d’assassiner son mari, sans en avoir conscience. La victime putative appelle deux copains au secours et, après avoir suivi une paire de fausses pistes, ils remontent à la source du problème et le font disparaître. C’est sympathique, vite lu, mais on a l’impression que l’histoire ne sait pas trop où elle habite, les « fausses pistes » ressemblant plus à des impasses narratives dont Howard se sort en changeant brutalement de direction.
• La maison parmi les chênes est livrée avec une estampille « lovecraftienne », car elle traite de la vie courte et malheureuse de Justin Geoffrey, le poète maudit qui est l’un des marqueurs cthulhiens de Robert Howard. C’est aussi un exercice autobiographique : la jeunesse du vilain petit canard à la tête farcie de rêves grandissant dans une famille prosaïque a des accents de vérité touchants. Hélas, l’histoire, restée inachevée, a été complétée par August Derleth. Il ne démérite pas et évite la surenchère, mais l’intérêt baisse quand même d’un coup sec.
• Le cobra du rêve est l’histoire courte et atroce d’un aventurier howardien classique qui tombe sur une saleté dont il ne peut pas se débarrasser en la truffant de plomb. Du coup, il finit mal, on le sent venir dès le début, et on peut se détendre et apprécier la balade.
• Le fléau de Dermod est une histoire de fantôme assaisonnée d’un brin de poésie, dont la principale originalité est de se situer en Irlande. Elle se lit très bien, mais ne révolutionne pas le genre.
• Le peuple de la côte Noire nous raconte l’histoire d’un couple naufragé sur une île perdue des Philippines. Malheureusement pour eux, elle est peuplée de crabes géants, intelligents et anthropophages. Rien que de très banal dans un pulp des années 30, donc, sauf que Howard se lâche dans l’ultraviolence, au point où on finit par presque plaindre ces pauvres monstres confrontés à un maniaque génocidaire et qui s’en vante.
• Les habitants des tombes est un exercice d’ambiance assez réussi, avec beaucoup d’ingrédients dans un volume relativement compact : une vengeance familiale, un plan diabolique, de mystérieux souterrains, des créatures qui rôdent… Elle se lit sans déplaisir, mais souffre deux défauts. Le premier est celui qui m’agace dans certains scénarios de L’Appel de Cthulhu : l’aide de jeu surexplicative. « Voyons, lisons la dernière entrée de ce journal intime, nous comprendrons peut-être mieux ce qui se passe… » Et crac, elle fait dix pages, explique en détail les motivations du gars qui l’a écrit en remontant à son enfance, et sème des petits cailloux blancs vers la suite qui se voient à dix kilomètres. Son second point faible est que sous la couche narrative « action », on trouve quelque chose qui ressemble beaucoup à un décalque de La Peur qui rôde, de Lovecraft.
• La Lune de Zambebwei est… comment dire ? Périmée ? Je me souviens, il y a une douzaine d’années, avoir entendu Patrice Louinet dire qu’il faudrait composer une anthologie des nouvelles de Weird Tales les plus racistes/sexistes. Bon, ben en voilà une. Donc, c’est l’histoire d’un héros howardien qui se rend dans un coin perdu du Sud profond à la demande son pire ennemi. Celui-ci a un problème : « ses nègres », corrompus par un méchant sorcier africain, commencent à le regarder d’un sale œil. Plus loin, on découvre que le sorcier africain est un octavon, donc un nègre furtif qui peut se faire passer pour un Blanc, et qu’il est un adepte de la terrible religion de Zambebwei, à côté de laquelle le vaudou est une plaisanterie. Rajoutez là-dessus une histoire d’amour contrariée, des scènes de torture et un gorille carnivore qui tombe là-dessus comme un cheveu sur la soupe, et vous aurez… mon Dieu, quelque chose qui se lit, mais vu du XXIe siècle, il ne reste plus que les membres du Ku Klux Klan les moins malins pour la prendre au premier degré.
![]() |
Selon la logique raciale des USA des années 30, cet illustre académicien français était un nègre. Saurez-vous le reconnaître ? |
• Les adorateurs d’Arhiman se passe au Texas. C’est un bon récit d’aventures, livré avec un fermier pauvre mais honnête, son serviteur mexicain ancien de l’armée de Pancho Villa, un simple d’esprit ultra-violent, un méchant lâche à qui ça ne portera pas bonheur, une jeune fille en détresse, des sectateurs fous et équipés d’un gadget issu d’une super-science improbable. Mettez tout ça dans un shaker, secouez et servez par une chaude journée d’été, et vous obtenez quelque chose qui se consomme avec plaisir, mais sans passion.
Au bilan, rien dans Les Habitants des tombes n’est vraiment mauvais, rien n’est exceptionnel, mais ça reste du Howard, donc au-dessus de la moyenne. Même La lune de Zambebwei peut être considérée comme une leçon sur le racisme américain des années 30.
(Contrairement aux deux précédents, celui-là n’a pas été réédité depuis les années 1990, mais l’édition de 1993 se trouve encore d’occasion. Le NéO aussi, mais il atteint des prix indécents.)


Commentaires
Enregistrer un commentaire