Épisode 54
Numéro 150 de la collection Fantastique/SF/Aventure (1985)
Ce recueil, paru peu avant la mort de Jean Ray, regroupe dix-huit courtes nouvelles en 180 pages, sous une couverture de Nicollet qui a de quoi donner des cauchemars. La carrière de Jean Ray s’étendant sur une quarantaine d’années, il est impossible de dater précisément la rédaction de ces histoires, mais beaucoup font des allusions à une actualité depuis longtemps défunte. La plupart sont très courtes, et deux d’entre elles, Histoire drôles et La Sotie de l’araignée, regroupent à leur tour plusieurs mini-histoires, qui oscillent entre paire de pages et une dizaine de lignes.
• Mathématiques supérieures traite d’une science si avancée qu’elle donne accès à des dimensions parallèles, généralement peuplées de créatures patibulaires. Cette courte histoire envisage le problème sous un angle amusant : l’utilisation d’autres dimensions par un tueur à gages pour cacher des cadavres encombrants. Jean Ray est revenu plusieurs fois sur ce thème, et il est loin d’avoir été le seul, on le retrouve aussi chez Algernon Blackwood, entre autres.
• La tête de Monsieur Ramberger est une évocation d’une gentille petite ville de province des années 1890, où sévit un assassin qui non seulement se fait prendre, mais fait tout pour se faire couper le cou. Hélas, une fois guillotiné, il continue de sévir. C’est simple, mignon et parfaitement transposable en scénario si vous avez besoin d’un bouche-trou pour une courte séance.
• Bonjour, Mr. Jones ! est l’histoire étrange d’un homme qui traverse la moitié du monde pour rencontrer l’aimable Mr. Jones, de Hammersmith, et lui succéder dans ses activités… particulières. Elle est courte, efficace, et avec une chute d’une ligne en italiques qu’un lecteur un peu attentif aura vu venir depuis un moment, mais ce n’est pas grave.
• Histoires drôles est une mini-anthologie à elle toute seule : trois histoires sans liens les unes avec les autres, dont une éclatée en trois histoires encore plus courtes. La première, Drôle d’histoire, ressemble à un exercice surréaliste avec une pointe de fantastique ; la seconde est sans grand intérêt ; quant à la troisième, Merry-Fair, elle contient Merry-go-round, un petit chef-d’œuvre de méchanceté qui tient en quinze lignes.
• Têtes-de-lune nous parle des horreurs dissimulées dans le dimanche après-midi d’une paisible famille flamande. C’est un portrait au vitriol d’une certaine bourgeoisie racornie, avec des accents qui rappellent Ces gens-là de Jacques Brel… Quant au développement fantastique, il se savoure comme un grog au rhum.
• Le banc et la porte est courte mais abominable à souhait. Il y est question d’un vieux monsieur qui fréquente le même square depuis son enfance et de sa rencontre avec un gardien qui ne devrait pas être là. C’est raconté avec une grande économie de moyens, qui la rend percutante. Un auteur moins compétent en aurait tartiné le double et gâché son effet. On ne peut pas en tirer un scénario, mais elle pourrait servir d’incident initial à une enquête amusante.
• Croquemitaine n’est plus nous parle d’un congrès de folkloristes tenu à Rambouillet en 1911. C’est un portrait caustique d’intellectuels ventripotents qui s’ennuient mais se sentent obligés de participer et d’organisateurs incompétents… quant au versant fantastique, il y est question de Gilles de Rais, et de la disparition de Croquemitaine – mais a-t-il bien disparu ? C’est l’une des histoires les plus longues du recueil, et à chaque lecture, je lui trouve un sens différent. Au bout du compte, elle n’est pas forcément ma came, mais il en faut pour tous les goûts.
• Puzzle navigue entre le policier et l’horreur, avec une paire de truands qui montent un cambriolage qui tourne on ne peut plus mal. Elle a une petite parenté avec une version « roman noir » du Terrible Vieillard de Lovecraft, en un peu plus cruelle.
• L’Envoyée du retour forme une manière d’épilogue à Bonjour, Mr. Jones ! et n’a d’intérêt que si vous avez lu cette nouvelle. Comme la première, elle ressort d’un fantastique difficile à apprivoiser autour d’une table de jeu.
• La sotie de l’araignée regroupe six courts récits sur… oui, les araignées ! Il y en a de venimeuses, de fausses, de vraies, d’imaginaires… Tout cela est franchement mineur, mais pas désagréable à lire.
• Le Beau dimanche nous raconte la journée de M. Rocamir dans l’une de ces petites villes de province qui donnent envie de s’enfuir à toutes jambes avant même l’intervention du surnaturel. Jean Ray a écrit des histoires mille fois meilleures, mais elle reste l’une de mes préférées, pour des raisons que je préfère ne pas creuser. Elle ne serait pas inadaptable en jeu de rôle, mais il faudra de sacrées contorsions pour y parvenir.
• Le « tessaract » nous parle d’un ex-mathématicien plongé dans la dèche, de l’arrivée dans sa vie d’un objet impossible et de ses conséquences désagréables pour tout le monde. C’est un bon exemple de vernis futuriste posé sur un thème vieux comme le monde, parce que ce tessaract pourrait aussi bien être une lampe contenant un génie.
• La sorcière nous parle des amours impossibles – et dangereusement unilatérales – d’une sorcière hongroise et d’un parapsychologue britannique. Elle finit mal, mais pas pour tout le monde. Sa teneur en acide est élevée, et je l’aime bien, sans raison particulière.
• Les gens célèbres de Tudor Street est une amusante histoire policière qui ne contient pas un gramme de fantastique. Pourquoi une vieille lady s’entiche-t-elle d’un représentant en livres à l’eau de rose ?
• Trois petites vieilles sur un banc nous parle de l’obsession qui, peu à peu, gagne un brave bourgeois sans histoire. Il se persuade doucement qu’il doit tuer les trois vieilles dames qui squattent le banc public en face de chez lui. On y aperçoit un personnage secondaire ventripotent qui s’appelle Doublechin, qui montre que même les grands auteurs ont parfois la flemme de nommer correctement leurs PNJ.
• La conjuration du lundi nous raconte une histoire de démons, de sorcier et de maître-chanteur. C’est un bon cru, un peu grinçant, difficile à transposer en jeu de rôle, encore qu’avec Maléfices, il y ait moyen de s’en tirer.
• Un tour de cochon traite d’une vengeance posthume très particulière avec, là encore, un rebondissement final. Elle démontre qu’on peut s’accommoder de tout, y compris de l’enfer ou sa proche banlieue, à condition de faire preuve de philosophie et d’aimer les oignons.
• Smith… comme tout le monde mêle occultisme et de mathématiques supérieures. On y trouve cette phrase géniale « Que Dieu rende fou ceux qu’il veut perdre… C’est entendu… Mais si les hommes qui veulent perdre Dieu le rendaient fou à leur tour ? » Elle tourne un peu court à mon goût, tout en restant très honnête.
Cette compilation d’histoire courtes ou très courtes n’atteint pas le niveau du Jean Ray de La Croisière des ombres, mais elle se laisse lire avec plaisir, et certaines idées ou ambiances peuvent être reprises telles quelles en jeu de rôle.
(Une fois de plus, une édition plus récente est disponible, cette fois chez Espace Nord pour la modique somme de 10 €)

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