Mork Borg & Cy_Borg

 Aujourd'hui, je vous propose un "double feature" comme aux grandes heures du cinéma d'exploitation américain. Il y a quand même une certaine cohérence dans les deux jeux dont je vais causer hein, puisqu’il s’agit de Mork Borg, le jdr OSR dark fantasy multi-primé, et de son récent équivalent cyberpunk, Cy_Borg. J'ai en effet profité de ce dernier pour m'intéresser à cette gamme particulièrement plébiscitée ces dernières années.

Mork Borg


On comprend bien, en ouvrant le petit ouvrage, l'enthousiasme que sa direction artistique suscite. C'est en effet assez fou, avec des variations de polices, de mise en page mais aussi des papiers et des encres aux textures variées. L'ensemble n'en reste pas moins parfaitement cohérent. Évidemment, un parti pris aussi extrême est assez clivant. À l'image des pochettes d'Heavy Metal extrême dont il s'inspire, on aimera… ou pas.

Dans tous les cas, il faut quand même noter que cette recherche graphique nuit souvent à la lisibilité et la praticité de l'ensemble. Le tableau des armes, par exemple, se trouve étalé sur quatre pages à la mise en page explosée aussi originale que difficile à décrypter.

L'écriture, quoique dans un style direct et succinct, est tout aussi travaillée. Elle est au service d'un univers noir - car Mork Borg n'est pas qu'un système, il s'accompagne d'un contexte qui occupe la première partie du bouquin. C'est un bout de terre coincé entre une mer infinie dans trois directions et une montagne de glaciers dans la quatrième. Un monde à l'agonie dont les dirigeants sont plus tordus les uns que les autres - ici, un roi prépare sa population à un suicide collectif, là une archiprêtresse vénère un dieu de l'apocalypse...

Cette fin imminente se matérialise par un jet de dé quotidien, du d4 au d100 selon la durée que vous voulez donner à votre campagne. Sur un 1, vous avez droit à une deuxième jet sur une table d'événements apocalyptiques. La 7e fois, c'est l'événement final. Vous pouvez bruler le jeu, précise le bouquin qui n'est pas à une pique d'humour noir prêt.

C'est donc en effet très sombre. Mais c'est aussi une description très générale, avec à ce stade bien peu d'éléments concrets pour jouer.

Heureusement, les règles, aussi simples qu'elles soient, sont elles parfaitement fonctionnelles. Des tests sous la forme d20 + caractéristique (parmi quatre), des combats où seuls les joueurs lancent les dés, quelques tableaux pour générer des historiques et des défauts. "Vous êtes ce que vous possédez" est le concept central du gameplay, à tel point que la création de personnages commence par le tirage d’un équipement sur des listes réduites mais efficaces.

Dans cette optique, si un système de classe est proposé il est optionnel. Je ne me verrais pas m'en passer ceci dit, les personnages étant assez plats sans. Je n'ai pas non plus compris en quoi le les règles appuient vraiment la maxime du jeu sur l’équipement. La gestion de ce dernier, certes suffisante, n'a pas la finesse d'un Mausritter, bien mieux pensé autour de celui-ci.

On termine avec un bestiaire, là encore aussi compact qu'efficace. Chaque entrée ne comporte qu'un minimum de données chiffrées (un moral, des points de vie, des dégâts). Les gains potentiels sont exprimés en argent sonnant et trébuchant car il n'y a pas de points d'expérience. L'avancement se fait au bon vouloir du MJ, et n'est pas toujours positif - plus les personnages ont des valeurs de caractéristique élevées, plus elles ont de chance de baisser au lieu d'augmenter.

Le bouquin se termine par un petit scénario, un donjon dans lequel les héros sont envoyés pour récupérer le fils d'un roi. Il est assez bien foutu, mais je ne lui ai pas trouvé la folie (et l'originalité) de ce qu'on trouve dans la gamme Lamentation of the Flame Princess.

Vous l'aurez compris, je ne suis pas emballé. Parce que je n'ai pas beaucoup d'éléments d'univers directement exploitables. Parce que le système fonctionne très bien mais ni plus ni moins que de nombreux autres jeux OSR. Et surtout parce que je ne sais pas ce que les joueurs sont censés incarner dans ce monde présenté comme condamné quoiqu’il arrive. Je subodore que le jeu ne vaut pas tant pour son livre de base que le reste de la gamme qui peut construire sur son ambiance et ses qualités artistiques indéniables.

Cy_Borg

Cy_borg est le pendant cyberpunk de Mork Borg. On y retrouve le même univers en fin de vie (cette fois limité à une ville que personne n'arrive jamais à quitter), les mêmes règles (mais avec classes et équipements adaptés), la même direction artistique folle (mais un peu plus lisible) et la même structure d'ouvrage.

Pour autant, cette itération m’a semblé bien plus convaincante.

L'univers, d'abord, insiste nettement plus sur le côté "punk" que de nombreux autres jeux du genre qui mettent souvent en avant le côté aseptisé d'un monde sous le dictat de méga-corporations. L'anarchie provoquée par le "chacun pour soi" fait de chaque rue, chaque quartier un merdier mortel - bien que de manières très différentes selon qu’on parle des bas-fonds ou des quartiers (soi-disant) huppés. En référençant autant les jdr classiques du genre que d'autres médias (En vrac : Ghost in the Shell, Robocop…), il s'inscrit parfaitement dans le genre tout en ayant sa patte propre.

Prenons son pitch. Il s'agit du même que Shadowrun (entre autres), à savoir une bande de mercenaires accomplissant des missions pour gagner de quoi (sur)vivre. Mais il se trouve justifié par le contexte propre aux personnages : chacun démarre en effet avec une dette dont la nature est déterminée à la création de personnage et qui justifie ces missions insensées.

Même si l'univers reste décrit en termes généraux, plusieurs tables de génération aléatoire de missions donnent aussi plus de matériel ludique. L'ouvrage est d'ailleurs nettement plus épais, car il fournit aussi de nombreuses "règles" pour gérer la matrice, la cybernétique ou les nano infections (dont l’origine est un mystère). Notez les guillemets : les règles à proprement parler tiennent à chaque fois en un tout petit paragraphe, et l'essentiel du contenu prend la forme d'une ou plusieurs tables.

Le scénario proposé est un... donjon. Mais un donjon justifié, là encore. Les PJ doivent pénétrer dans un casino pour détruire ses archives off-lines qui contiennent les dettes de leur commanditaire. La mission s'inscrit dans contexte social plus large, avec un petit twist à la fin. Bref, il marche très bien. À titre personnel, je lui rajouterais juste un peu de viande , comme une phase de préparation avant de lancer l'action pure et dure qui permettrait de mettre en scène un peu plus d'interactions sociales.

Vous l'aurez compris, autant je reste sur ma faim avec Mork Borg, autant je suis prêt à faire jouer Cy_borg à ma table régulière. On sait ce qu'on y joue, l'univers comme les règles sont un peu plus riches (juste ce qu'il faut pour conserver l'orientation OSR de son ainé mais gagner un peu en profondeur) et la direction artistique est toujours au top mais plus lisible.

PS : Malheureusement, une VF de ces jeux est à ce jour peu probable. Les auteurs ont bien été approchés par des éditeurs de l'hexagone, mais ils ne veulent pas gérer de licenciés pour que la création reste un plaisir. On les comprend, même si c'est bien dommage pour les non anglophones (l'anglais utilisé n'est pas évident).

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