09/03/2009

Greg Keyes - Le Roi de bruyère


Après Saramyr, je ne voulais pas rester, pour mon seul bouquin de fantasy du trimestre*, sur une expérience de lecture médiocre. J'ai donc pris le suivant dans la pile, toujours de la Fantasy mainstream - c'est plus facile à lire que les trucs expérimentaux qui donnent mal à la tête que Martlet se laisse refiler par de jolies libraires. Ici, on lit des trucs de geeks, des machins de para-rôliste comme dit Cédric (qui doit en être à son 45e roman dans l'univers de Warhammer 40.000, le petit veinard).

Le suivant, donc, c'était le 1er tome de la tétralogie Les Royaumes d'Epine et d'Os. Comme je ne vais pas lire tout de suite les autres (en raison de mon rationnement), j'en fais tout de suite un billet. Car j'ai été emballé, ce qui me donne l'impression d'être assez rare en ce moment, surtout en Fantasy (depuis ma déception après Toll the Hounds, je me demandais même si je n'étais pas saturé et revenu du genre).

Keyes, rappelons-le, est l'auteur d'un diptyque de fantasy chamaniste qui doit beaucoup à sa formation d'anthropologue, Chosen of the Changeling, très rafraîchissant (un copain me l'avait conseillé en me disant que c'était ce qu'il avait lu de plus gloranthien en Fantasy), et de l'uchronie en 4 tomes l'Age de la Déraison, dans laquelle Newton est un alchimiste. J'avais apprécié la première oeuvre bien plus que la seconde, que j'avais trouvé bien trop fantastique pour mériter le terme d'uchronie, et qui du coup ne tenait pas les promesses annoncées.

Le Roi de bruyère revient à une conception bien plus classique de la Fantasy : un univers figé à l'époque médiévale, un continent para-européen (les gens du sud ont des noms en "o", les gens du nord des noms à consonnance germanique, etc.), un récit "choral" avec plusieurs protagonistes (tous dans le même camp, ceci dit, contrairement au Trône de fer de Martin), le retour d'une entité maléfique, une prophétie, ... A croire que cela faisait justement partie du pari initial de rassembler autant de recettes du genre. Et, arrivés à ce passage du billet, vous devez vous demander pourquoi j'ai aimé ? (ou alors vous vous dites : "ces gars lisent des romans Warhammer ou D&D, ils sont irrécupérables. Si ça continue ils vont finir par nous chroniquer des BD de chez Soleil"**.) Ceci dit, la Fantasy a-t-elle vraiment besoin d'innover ? C'est pour certains une littérature conservatrice, voire régressive, elle dépeint un moyen-âge fantasmé figé dans un immobilisme social et scientifique multi-millénaire, et peut-être que ça ne sert à rien de vouloir tuer Tolkien une fois de plus ?

Revenons au Roi de bruyère. Si la recette est classique, les ingrédients sont soigneusement sélectionnés :
- Des personnages typés, intéressants, et variés : un forestier bourru, une princesse adolescente au caractère trempé, un moinillon linguiste, un jeune chevalier des marches débarquant à la cour...
- Des dialogues enlevés, sonnant vrai, et souvent spirituels.
- Une intrigue menée tambour battant, sans temps morts.
- Des méchants vraiment méchants, qu'on se plait à détester comme dans Robin Hobb.
- Une exposition à l'univers tout en douceur, sans description ou digression fastidieuse.
- Une utilisation intelligente des clichés susmentionnés (la figure du mal, la prophétie, ...)
- Une utilisation restreinte du fantastique, comme dans le Trône de fer ou l'Assassin royal.

Ces ingrédients sont incorporés de main de maître par l'auteur, qui réussit un quasi sans fautes. On pourra, si on veut vraiment pinailler, reprocher quelques rebondissements se succédant un peu trop rapidement alors que le lecteur aurait aimé traîner un peu sur une scène ou une situation, ou une ou deux morts de personnages donnant l'impression de survenir plus pour avoir l'étiquette gritty que vraiment justifiés par l'intérêt dramatique, mais ce sont des reproches fallacieux. Le Roi de bruyère ne m'a pas surpris, ce n'est pas son propos, mais il m'a plu. J'espère que la suite est du même tonneau, mais un survol des revues sur le web me laisse penser que oui.

*J'ai été condamné à une sentence de 2 ans et demi de livres de sociologie...
**Ce que nous avons déjà fait.


Ajout du 31/03 :

16 commentaires:

  1. Anonyme10/3/09

    Merci pour votre blog. En tant que lecteur occasionnel post-rôliste essayant de s'extraire de temps à autre de la fantasy/sf/fantastique, j'ai beaucoup de plaisir à vous lire !

    Puisque vous parlez de Soleil, je dois (malgré tout) vous conseiller une bd : Servitude, dont le 2ème tome (sur 5 prévus) est sortie il y a peu. De la fantasy réaliste aux intrigues et à la mythologie assez détaillées, au parfum de fin de règne...

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  2. Je ne classe pas non plus l'originalité en tête des qualités que doit avoir, selon mes critères, un roman. Ce n'est donc pas cela qui m'a fait abandonner celui-ci. L'important pour moi, c'est l'empathie qu'arrivent à provoquer en moi les personnages. Même si ceux du Roi de Bruyère sont loin d'être ininteressants, ils ont un je-ne-sais-quoi de convenu, de stéréotypé, de monochrome qui a fini par me faire tomber le livre des mains.
    Il est non moins vrai que les qualités que tu prêtes à ce roman sont justes.
    Et je savais déjà, en l'abandonnant, que je retenterais une lecture.
    Le goût que l'on a pour certains livres est parfois (souvent) une question de disposition d'esprit au moment de leur lecture.
    J'attendrai d'être mieux disposé.

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  3. J'aime le contraste entre ma lecture de BloodBowl et ton ouvrage d'économie.

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  4. Voilà une excellente chronique. Les liens sont particulièrement bien choisis.

    Le Roi de Bruyère...j'ai trouvé ça ok, sans plus. J'avais bien aimé l'Age de la Déraison, mais je l'ai lu il y a longtemps. Pas sûr que j'apprécierais toujours.

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  5. "Des méchants vraiment méchants, qu'on se plait à détester comme dans Robin Hobb"

    Et en une phrase, tu me détournes du Roi de Bruyère. D'abord parce que j'aime que les méchants ne soient pas trop méchants et les gentils pas trop gentils mais surtout parce que prendre Robin Hobb comme élément de comparaison est l'argument massue pour me faire fuir.

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  6. Laisse tomber, Amra : Munin aime Robin Hobb. J'ai tenté de le raisonner, mais il s'obstine.

    Mais il y a pire : je connais un père de famille honnête et droit qui aime Robin Hobb et regarde Legend of the Seeker.

    On dit qu'il faut de tout pour faire un monde... mais il y a des limites.

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  7. Cédric et Amra >
    Non, non : si Amra n'aime pas Robin Hobb, il n'aimera pas cet aspect du Roi de bruyère. J'ai retrouvé la même cohérence dans la construction psychologiques des antagonistes que dans l'Assassin royal (plus succinctement exposé, comme je disais : l'action ne traîne pas, chez Keyes). Ce ne sont pas juste des opposants aux héros, mais des personnages qui ont une raison d'agir comme ils le font et des motivations. Et si la comparaison avec Robin Hobb fait fuir, tant pis : j'assume mon goût pour le premier cycle de l'Assasin royal.

    Martlet >
    C'est notre façon à nous de soutenir les petits jeunes qui débutent.

    Arutha >
    Effectivement, il y a des périodes, et cela dépend aussi de ce qu'on a lu avant : si j'avais lu un chef d'oeuvre à la place de Saramyr, ou un roman de Fantasy à la même construction, aurais-je autant aimé le Roi de bruyère ?

    Anonyme >
    Je comptais parler de Servitude dans un prochain billet. Tu as grillé l'effet de surprise, tu seras puni pour cela ! ;)

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  8. Thierry (Anonyme)11/3/09

    En m'obligeant à lire tout Lanfeust ?...
    Quelle cruauté !

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  9. Ce serait encore trop doux, comme punition. Je pensais en fait à Krân le Barbare.

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  10. Au fait, je reviens sur les méchants superméchants : ils sont même pires que chez Robin Hobb, où les antagonistes sont plus antipathiques que méchants, et n'ont rien à voir avec les personnages de Martin dont beaucoup sont ambigüs et ont pour principal défaut d'être dans un camp différent de celui des Stark. Ici, faut pas oublier qu'on est en présence du Mâââl, une divinité oubliée qui revient et va tout faire péter. Or, on parle de méchants qui ont fait le choix conscient de le servir et de favoriser son retour. Ils forment une cabale de traîtres et dans le 2e chapitre, les conspirateurs assassinent un enfant qui a surpris leur conversation. Donc, oui, ils sont méchants. :)

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  11. Pas trop d'accord concernant l'absence de nécessité d'innover en fantasy.
    Si le récit n'a pas au minimum quelque chose de singulier ou un univers original, j'aurais du mal à franchir le pas...
    Je vais donc faire l'impasse sur celui ci.

    Concernant le message de Munin ci dessus, cette scène me semble presque être un extrait de La Roue du Temps de Robert Jordan...

    Par ailleurs, je ne garde pas de souvenir mémorable des "méchants" chez Robin Hobb. Je n'ai lu que la première époque de l'Assassin Royal et je ne me rappelle que le plaisir que je retirais, à la fin, des mésaventures de Fitz. Encore une tuile dans la gueule ? Tu l'as bien cherché !
    Ceci dit j'ai apprécié la conclusion mélancolique de cette histoire.

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  12. Oui, c'est bien le même type de méchants que les Forsaken. Sauf que c'est mieux traité. Car s'il n'y a pas d'originalité dans ce cycle, le traitement, lui, est réussi : on sent l'anthropologue dans la façon dont les cultures évoluent, se mélangent, s'affrontent. L'un de ses personnages en particulier, le moinillon linguiste, lui permet de mettre en évidence les langues, leur évolution, le folkore local, la mythologie, etc. Dans cette veine de Fantasy classique, les bons livres sont ceux qui réussissent à trouver un équilibre entre le word-building permettant de composer un univers qui procurent le fameux suspension of disbelief (malgré des postulats complètement farfelus : la magie existe, le progrès non, etc.), et le récit dramatique. Rares sont les romans qui réussissent sur les deux plans, et beaucoup échouent sur les deux. On a un peu l'impression que Keyes a décidé de montrer qu'il était capable de faire bien sur les deux tableaux à la fois. Et, pour moi, le pari est réussi.

    Quant à l'originalité et l'innovation, on peut se poser la question : ce qui est original pour toi ne l'est pas forcément pour moi, à partir de quand la singularité d'un livre lui confère son originalité, peut-on être original et accessible et peut-on être original à partir de 36 situations dramatiques ? :) OK je l'avoue, c'est facile.

    Pour résumer, à quelqu'un qui lit du Feist ou du Goodkind, je lui conseillerais de lâcher ça et de lire Keyes. A quelqu'un qui lit du Wilson, du Wolfe et du Holdstock, je lui dirai de ne pas perdre de temps et d'aller plutôt voir du côté, par exemple, de la réédition en Lunes d'encre de 3 excellents romans de Zelazny.

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  13. Originalité dans l'univers s'entend... :o)
    De toute façon, je suis clairement dans ta seconde catégorie et j'ai en effet acheté lundi dernier ce fameux recueil (avec sept autres romans).
    Non sans avoir, au préalable, balancé par la fenêtre du troisième étage mes vieilles éditions poches de Seigneurs de lumière et Royaumes d'ombres et de lumière...



    ... pour en faire don à un ami qui venait de les oublier sur la table de notre séjour. ;)

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  14. "Pour résumer, à quelqu'un qui lit du Feist ou du Goodkind, je lui conseillerais de lâcher ça et de lire Keyes. A quelqu'un qui lit du Wilson, du Wolfe et du Holdstock, je lui dirai de ne pas perdre de temps et d'aller plutôt voir du côté, par exemple, de la réédition en Lunes d'encre de 3 excellents romans de Zelazny."

    Ah, ben, c'est exactement ce que je pensais. Keyes n'est pas du tout pour moi. Quant au Zelazny, je l'ai déjà commandé (avec quelques livres), je l'espère bientôt.

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  15. une très bonne lecture pour moi, du moins pour le premier tome, j'attaque le second...
    je ne sais pas trop si on peut le comparer avec l'assassin royal, en tout cas effectivement à partir des ingrédients classiques du genre, keyes réussi admirablement sa construction chorale, déroutante au début et bien vite prenante...

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  16. On verra si ton commentaire sous mon billet suivant conserve le même enthousiasme. Reviens nous en parler !

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