03/11/2010

Le pendule de Foucault


Nous devions avoir 10 ou 12 ans. Nos familles venaient toutes d'emménager dans un immeuble neuf du centre-ville de ***** et l'été nous tendait les bras. Le chantier de l'immeuble n'avait pas totalement disparu, alors nous avions récupéré quelques matériaux de construction pour monter une cabane branlante. Rapidement, notre bande prit un nom pompeux avec le mot Chevalier dedans. Un chef émergea du lot. Quelqu'un fabriqua même des cartes de membres découpées dans des fiches Bristol à petit carreau et protégées dans des petites pochettes de plastique volées au bureau de son père. Le symbole de notre groupe (un aigle) fut dessiné par le moins maladroit d'entre nous (une fille, car à cet age-là, la discrimination se fait entre Lego et Playmobil, pas selon les sexes) sur le sol de la cabane. Des tabous apparurent, dont celui de marcher sur notre aigle, sous peine d'expulsion. Évidemment, il était interdit de parler de notre club à quiconque, pourtant, on recrutait encore un cousin ou un ancien du quartier qui avait connu l'endroit avant la construction de l'immeuble. Comme l'immeuble avait été bâti à l'ombre de la cathédrale de la ville, notre cabane se trouvait fort logiquement coincée à l'arrière de la maison de dieu, dans un coin plutôt sordide que seuls les clodos utilisaient pour uriner. Notre QG était là, adossé à la cathédrale, et on jouait au balon contre le mur épais sans que le sacristain y trouve à y redire. Comme les saints nous surveillaient depuis les vitraux, on faisait gaffe. Le club est mort de lui-même à la fin de l'été. On manquait d'une bande rivale pour réellement exister.

Le pendule de Foucault parle de ça (mais pas que). C'est un livre sur les petits garçons qui s'ennuient et qui forment des clubs secrets. Sauf que quand ils grandissent, ces petits garçons continuent de jouer, mais ils ne se contentent pas de lancer des marrons sur les toits des environs ou d'inventer un nouvelle manière secrète de se dire bonjour, ils ont des jouets d'adulte.

Ce livre raconte en fait dans le désordre comment trois hommes travaillant pour une maison d'édition milanaise se mettent, pour de rire, à inventer une conspiration templière. Au départ, c'est un jeu d'esprit, puis ça gonfle, ça enfle et ça gagne en démesure. Car en occultisme, tout est dans tout : dès que l'on invoque les Templiers, les assassins d'Hiram ne sont pas loin, les roses-croix débarquent et le golem de Prague fait parler de lui. Leur petit jeu s'emballe et le Plan, ce petit jeu amusant, prend le pas sur le réel. Car un mensonge, s'il est suffisamment dit et redit, finit par devenir vrai. À force de faire des analogies entre la Torah, le comte de St-Germain, la svastika et Cthulhu (oui, oui, même Cthulhu), une certaine vérité prend forme et leur échappe totalement.

Syncrétisme brésilien, cérémonies druidiques, Agartha, cathares albigeois, derviches tourneurs, Vieux sur la Montagne, frimaçons, Provins... Impossible de lister tous les sujets abordés par Umberto Eco à travers ce roman. Car le Plan inventé par les trois personnages, il couvre l'entierté du spectre de l'hermétisme et de l'occultisme. Et disons que c'est un peu le rayon d'Eco, ce fond de commerce. Alors c'est un festival continu de références sur 650 pages. Le Plan avance par petits sauts et comble totalement le conspirationniste qui sommeille chez le lecteur. Jacques de Molay a maudit Philippe le Bel, c'est certain. Les alchimistes avaient prévenu Einstein que le pouvoir nucléaire était trop lourd à porter. Évidemment, que l'enseignement de Jésus est incomplet, il manque au moins deux évangiles. Les références magiques dans l'oeuvre de ce Guillaume Branlelance sont évidentes à qui veut bien lire correctement ses pièces. Vous saviez que les Illuminés de Bavière contrôlent le FMI, non ? Tout est là, il suffit de relier les points entre eux.

Sauf que, ce vieux renard d'Eco, d'une main il donne de l'eau au moulin des croyants de toutes les chapelles occultes, de l'autre il démonte tous ces mythes. Il vous montre comment la numérologie fonctionne même avec les objets de tous les jours, à quel point l'interprétation d'un texte médiéval varie de sens en fonction des attentes du lecteur qui peut y voir un texte anodin ou un message cryptique, qu'il suffit de nier notre appartenance à une secte secrète pour prouver son existence, que les meilleurs secrets sont ceux qui n'existent pas puisque par leur nature même, ils ne sont jamais trahis... Le croyant pourra lire le livre en y voyant une apologie à l'hermétisme, l'incrédule y verra une charge furieuse contre le mensonge érigé en savoir.

En plus, le livre parle de l'Italie quittant le fascisme pour aborder des rivages tout aussi sombres. C'est aussi un livre qui montre le fonctionnement magouillard de certaines maisons d'édition qui pratiquent cette arnaque légale qu'est la publication à compte d'auteur. C'est accessoirement un livre qui met aussi de l'avant l'informatique de son temps, avec un programme en Basic pour devenir le nom de dieu (d'ailleurs, la traduction fait datée désormais, le texte par de file, de word processing, de computer... que ce language fait vieillot).

Le pendule de Foucault est un livre qui me dépasse. Il foisonne de références, d'auteurs abscons, d'idéologies dépassées, de rites étranges. À chaque fois que je le relis, j'en sors ébouriffé. C'est une piqûre de rappel contre les Dan Brown de ce monde, les publications des frères Bogdanov et la thèse de sociologie d'Elisabeth Tessier. C'est à la fois l'ultime complot et une ôde à ces petits garçons qui nous étions et qui s'amusaient à mettre du secret sur nos étés d'ennui pour nous donner de l'importance.

20 commentaires:

  1. Un livre vraiment séduisant, j'ai eu l'impression d'un grand jeu de piste passionnant tout au long de ma lecture... et terminé sur un éclat de rire...
    je me demande comment on peut comparer a Eco, un Dan Brown et tous les autres... vraiment rien à voir.
    bonne soirée

    RépondreSupprimer
  2. ""Le pendule de Foucault est un livre qui me dépasse. Il foisonne de références, d'auteurs abscons, d'idéologies dépassées, de rites étranges. À chaque fois que je le relis, j'en sors ébouriffé. C'est une piqûre de rappel contre les Dan Brown de ce monde, les publications des frères Bogdanov et la thèse de sociologie d'Elisabeth Tessier.""

    Je suis d'accord avec toi sur ce point. Néanmoins j'ai le souvenir d'un roman un peu ennuyeux, ce que n'était pas le Nom de la rose.

    RépondreSupprimer
  3. Je ne peux que plussoyer et c'est sans doute le roman d'Eco que je préfère. Par contre je n'ai toujours pas lu le Nom de la Rose.

    RépondreSupprimer
  4. @ Gromovar
    Le Nom de la Rose est un huis-clos construit au milimètre près alors que Le pendule de Foucault est plus free-style.
    Je reconnais qu'il est parfois austère quand chaque rouage du Plan est détaillé en de multiples arguties. À titre personnel, tout le passage au Brésil me laisse indifférent alors que ce sont sans doute des chapitres qui parlent à Philippe qui a vécu là-bas.
    C'est loin d'être un roman parfait dans la forme.
    Mais j'aime bien cette image : un grand jeu de piste qui se termine par un éclat de rire. C'est exactement ça.

    RépondreSupprimer
  5. Aujourd'hui encore je suis encore incapable de dire pourquoi ces pages sur le Brésil m'ont fasciné. Par rapprochement avec Tristes Tropiques ou le Brésil Terre d'avenir de Zweig ? Par la mise en valeur du syncrétisme ? A cause de la superbe Amparo ? J'ai lu le Pendule avant de partir là-bas ou de découvrir la capoeira, mais peut-être que la lecture du roman a été une étape dans le processus qui m'a fait déposer un dossier pour un séjour universitaire là-bas alors que je ne parlais pas un mot de portugais...

    @ Efelle : le Nom de la Rose est un monde à part entière; un roman foisonnant, avec de l'histoire, de la théorie politique, de la spiritualité, de la philosophie, du suspense, et encore, pour ne citer que le principal. Je serais incapable de dire lequel est mon préféré, des deux. Tous les deux ont été pour moi des expériences littéraires majeures, tous genres confondus (et oui désolé il n'y a pas que de la Fantasy dans mon Top 10...).

    RépondreSupprimer
  6. Tu me donnes sacrément envie de relire le pendule, un livre qui a aussi été pour moi une expérience. Je me rends compte en écrivant ces lignes que je l'ai lu entier il y a dix ans, alors que j'en avais abandonné la lecture dix ans auparavant. C'est un signe : il faut que je relise ce livre cette année !

    Il contient une de mes citations préférées tous supports confondus. De mémoire: "les rapports secrets, quand on les cherche, on finit toujours par les trouver." Une vérité que je vérifie régulièrement en écrivant.

    RépondreSupprimer
  7. Thomas B.3/11/10

    Ton blog est vachement plus classe ces temps-ci. Ca change de Cortex et Félix :)

    RépondreSupprimer
  8. @ Éric
    Moi aussi, c'est un livre que j'ai abandonné la première fois et sur lequel je suis revenu plus tard, quand j'avais fait un peu plus de route.

    @ Thomas B.
    J'aime le grand écart entre la fantasy de gare et les romans un peu plus pointus. D'ailleurs, j'ai prévu de relire "Le traité du zen et de l'entretien des motocyclettes" car comme le Pendule de Foucault, c'est un texte qui m'a marqué à l'époque et sur lequel je dois me pencher à nouveau pour voir si j'ai grandi un peu entre temps...

    RépondreSupprimer
  9. C'est depuis que Cédric m'a retiré les droits d'admin sur la console et que je ne peux plus publier de billets, que le blog s'est amélioré...

    RépondreSupprimer
  10. Ce livre est le seul livre que j'ai abandonné tant je me suis sentie dépourvue à en comprendre le fil conducteur ... j'ai capitulé je crois au alentour de la 300ème pages ... Et je n'ai auucune envie de renouveler l'expérience ...

    RépondreSupprimer
  11. Prétentieux, abscons et finalement ennuyeux... Voilà les souvenirs que m'a laissé ce bouquin.

    RépondreSupprimer
  12. Tu me donnes envie de le relire. Même si je garde une petite préférence pour Le Nom de la Rose, j'aime tout Eco et Le Pendule de Foucault, c'est un grand souvenir de lecture.

    RépondreSupprimer
  13. C'est dit, je vais le relire !
    Maintenant, comparer Eco et Dan Brown, c'est un peu chercher les points communs entre le Seigneur des Anneaux et Eragon...

    RépondreSupprimer
  14. Un commentaire de Loris, qui n'arrive pas à se connecter :

    Bon, je peux à nouveau plus laisser de commentaires.
    C'était juste pour faire remarquer que la recherche du mot de passe au début du livre est un écho au livre dans son ensemble.
    Une pseudo énigme créée par Belbo : "as-tu le mot de passe ?"/"Les templiers existe encore ?"
    Une recherche longue et sur des pistes délirantes : "les x anagrammes de dieu"/ tout le livre
    Une fin en ricanemen : "La réponse est 'non'"/la fin du livre

    --
    Loris GIANADDA

    RépondreSupprimer
  15. Je reviens sur un point : un ou deux commentaires trouvent étrange que je compare Umberto Eco à Dan Brown.
    Je ne compare pas ces deux hommes, je dis juste que Dan Brown et ses collègues puisent à la même source ésotérico-hermétique. Ce n'est pas un crime en soi, c'est effectivement une source intarrissable de mystères très pratiques pour faire rêver le lecteur. Là où je suis moins ouvert d'esprit, c'est quand ces auteurs prétendent détenir une Vérité. Parce que le hic avec cette littérature, c'est que les lecteurs prennent ces élucubrations pour argent comptant.

    À force de fantasmer sur l'Histoire, on efface sa réalité. C'est d'autant plus con que l'Histoire est déjà suffisamment riche pour intéresser les lecteurs, elle n'a pas besoin d'artifices comme un évangile oublié ou un complot nazi.

    À un moment, dans le pendule, Eco dit que depuis que l'homme ne croit plus en dieu, il s'est mis n'ont pas à ne croire en plus rien mais au contraire à croire en tout. Y compris au protocole des sages de Sion et aux idées les plus folles sur Rennes-le-Château.

    Mais bon, comme les vampires, comme les zombies, comme la fantasy, les mystères ésotériques passeront de mode à un moment ou un autre, ce n'est qu'une question de temps.

    RépondreSupprimer
  16. Stefff569/11/10

    Moi j'ai surtout souvenir d'un premier chapitre quasi incompréhensible tant le vocabulaire utilisé est difficile. Bon j'avais entre 15 et 18 ans, hein !

    J'ai sauté ce premier chapitre et le reste s'est déroulé tout seul. Ca me donne envie de le relire là d'un coup !
    Mais bon j'ai des Dennis Lehanne à finir !

    RépondreSupprimer
  17. @Munin
    J'ai revu hier soir le Nom de la Rose de Jean Jacques Annaud, un premier pas d'effectuer.

    RépondreSupprimer
  18. C'est bien, petit Scarabée. Poursuis tes efforts. :) Le film d'Annaud ne met en scène qu'un minuscule aspect du livre, mais il le fait très bien.

    RépondreSupprimer
  19. Je dirai même plus : penitenciagite.

    RépondreSupprimer
  20. Merci de ton billet : je ne me doutais absolument pas que ce livre parlait de ça !! J'étais persuadée, à voir le titre et la couverture qu'il s'agissait d'un roman historique, que je n'avais pas trop envie de lire.
    Alors que maintenant...

    RépondreSupprimer