29/11/10

Des livres numériques gratuits

L'éditeur Baen Books, spécialisé dans la SF, propose plus de 100 de ses titres en téléchargement gratuit.

Oui, oui, gratuit. Et c'est légal.

Bon, ce ne sont pas des titres qui me font rêver (je prends le premier de la liste, intitulé 1632, où des petits gars de l'année 2000 débarquent en Allemagne en 1632 pour foutre la zone pendant la guerre de 30 ans. La couverture suivante donne tout de suite le ton), mais je trouve l'initiative très appréciable.


26/11/10

Les immortels


Or donc, il y a 4 millénaires, deux frangins qui bidouillent de la magie deviennent immortels. L'un veut conquérir le monde, l'autre veut que les gens n'aient pas à subir la tyrannie du premier. Du coup, ils s'embrouillent et se mènent une guerre pas si larvée que ça. Ils rendent immortels d'autres acolytes pour se sentir moins seuls et montent des plans tarabiscotés pour foutre des bâtons dans les roues de l'autre.

Le côté original, c'est le décor du premier volume : Sumer (je devais faire ici un jeu de mot sous la forme de "Sumer of 69" mais je ne suis pas arrivé à bien l'insérer dans mon billet. Que les fans de Bryan Adams m'excusent). Malheureusement, pas une seconde je ne suis arrivé à croire à ce décor historique. Je n'ai rien appris de cette civilisation en dehors de deux ou trois clichés de circonstance : des esclaves, des dieux et des pagnes. Et comme l'affrontement fratricide n'est pas non plus venu me chercher, j'ai souffert durant la lecture des Mages de Sumer.

Pour ne rien arranger, Michel Pagel utilise des créatures élémentaires pour provoquer des deus ex machina qui viennent rompre le peu de charme du texte. Moi, les esprits de l'eau, du feu et de la terre qui vivent en secret sans que les hommes les remarquent, ça me gave. Surtout quand ils ne servent qu'à remplir les trous du scénario (mention spéciale à la scène où le plus jeune des frangins est sur le point d'être tué quand, paf, sans raison, des sables mouvants l'avalent et lui sauvent la vie). L'opposition en magie civile et magie religieuse me semblait un thème intéressant (même si c'est du D&D de base comme dichotomie), mais est vite abandonnée. J'ai cru un instant que la création puis la généralisation de l'écriture allait donner un autre thème fort, mais là encore, l'idée est évoquée puis rapidement bazardée. En fait, l'immortalité (dans le sens "non vieillissement") des personnages n'apporte rien puisque toute l'histoire se déroule en peu de temps. Si encore l'affrontement des deux frangins s'était étalée sur des éons et que l'on avait pu voir l'Histoire évoluer, les pays changer, les mentalités être bousculées... mais non, tout se passe à la même époque. Tout ce que ça fait, c'est que les personnages se régénèrent comme Wolverine et retournent à la baston vite fait bien fait.

Mais bon, j'ai insisté, parce que des fois, je suis têtu. Les mages du Nil souffrent malheureusement des mêmes défauts que le premier. Le décor est en carton-pâte, les personnages sont à baffer et l'intrigue ne vaut pas tripette. Seule la relation maître/esclave entre une femme violée et son violeur m'a intéressé, mais c'est bien peu de chose. Et quand le second roman se termine en queue de poisson sur une non-fin très grossière qui laisse la porte ouverte pour une suite, toute indulgence en moi a fondu.

Au passage, un petit message à l'éditeur : il ne suffit pas de prendre une photo d'une statue et de la passer à la moulinette dans Photoshop pour inverser les couleurs pour produire une couverture digne de ce nom. Ça coûte trop cher de demander à un illustrateur de faire étalage de son talent ? De même : pourquoi vendre en deux volumes une histoire qui tiendrait parfaitement en un gros volume de 600 pages ? Parce que ça permet de doubler les ventes ?

Cette déception est due à ce billet élogieux de Gromovar que je considérais comme quelqu'un de bien avant cette trahison. Je réfléchis à porter plainte contre lui, mais j'ai du mal à trouver un article relatif au mauvais goût dans mon Dalloz. J'aurais dû lire la critique d'Arutha qui est la parfait synthèse de mon expérience de lecture.

PS : un dernier jeu de mots pourri auquel vous avez failli échappé : Lazy mortels.

19/11/10

I'm a a poor and lonesome cowboy

Le western est un genre cinématographique qui n'a plus beaucoup la cote de nos jours.
Alors quand Jon Favreau (réalisateur d'Iron Man 1 et 2) annonce qu'il tourne un western produit par Steven Spielberg, je suis intéressé.
Et quand j'entends que les rôles phares sont tenus par Harrisson Ford et Daniel Craig, je dis "y'a bon".

Alors je me précipite sur Redtub... euh Youtube, et je regarde la bande-annonce.
Prenez deux minutes de votre précieuse vie pour admirer le travail, le jeu en vaut la chandelle.


Et c'est là que je me dis que l'imbécilité a encore un très bel avenir sous nos tropiques.
Que Favreau, Spielberg, Ford et Craig disent "banco" sur un pareil pitch me laisse à penser que c'est le début de la fin.
Il est sans doute temps que la race humaine disparaisse, elle est arrivée à bout de sa créativité.

Mise à jour : un ami m'indique ce lien qui qui tend à prouver que cette lumineuse idée de mélanger des cowboys et des aliens provient en fait d'une BD.

12/11/10

The Pacific


Vous l'ignorez sans doute, mais je suis une sorte de sommité en ce qui concerne le front du Pacifique durant la seconde guerre mondiale. C'est bien simple, j'ai vu presque tous les épisodes des Têtes brûlées quand j'étais gamin et je me suis assoupi pendant Les lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood. Alors quand HBO a annoncé une série de 10 épisodes nommée The Pacific, j'ai attendu cette production avec le regard acéré du critique pointilleux pour qui Pacifique, c'est avant tout Quand tu sers mon corps.

C'est vrai que le front du Pacifique n'est pas particulièrement parlant pour les Européens que nous sommes. Nous avons été nourris du jour j, de la ligne de démarcation et de la ligne Maginot. Les enjeux d'un océan lointain et la ténacité japonaise ne coulent pas de source pour nous. Ça manque de proximité. Nos arrières-grands-pères ne sont pas morts à Guadalcanal, du coup nous ne nous sentons pas nécessairement concernées par cette phase du conflit mondial. Personnellement, j'ai toujours eu du mal à lier le nazisme et l'empire japonais : ce sont à mes yeux deux guerres différentes. Mon esprit a même du mal à croire qu'elles se sont déroulées au même moment.

Et pour être honnête, je suis mitigé avec The Pacific. Non pas que la série soit une ignoble apologie de la guerre et du courage américain. C'est même étonnant comme cette série est emprunte de réalisme. Les soldats ne sont pas magnifiques, ils puent et crèvent la gueule ouverte. Les rares actions d'éclat ne sont pas des resucées des films de western avec John Wayne. Bon, les ralentis de la caméra avec la petite musique larmoyante pour les moments poignants sont de rigueur, mais sinon c'est crade comme il faut. Le hic, c'est que depuis qu'ils ont sauvé le soldat Ryan et que les petits gars de la compagnie Easy sont allés jusque dans le nid d'aigle, je dois avouer que j'ai eu mon comptant de scènes de guerre réalistes. Il y a une limite au nombre de plans sur lequel un soldat explose en petits morceaux que je peux supporter sans rechigner. J'ai assisté à assez de débarquements sanguinolents avec caméra sur l'épaule pour toute une vie. Des mecs qui perdent un bras ou une jambe en gros plan, j'en fais une overdose, même.

Alors je suis dans une situation paradoxale où les scènes de guerre sont ce que j'aime le moins dans les films de guerre (oui, j'aime MASH). C'est la vie quotidienne du soldat qui me branche, pas la tuerie frénétique avec la boue qui gicle sur la caméra. The Pacific m'a intéressé car justement, elle met en scène certains aspects de la vie hors combat. Les soins à l'arrière. Les héros que l'on invente pour faire avaler la propagande. La logistique au quotidien. Mais la moitié du temps, j'ai eu droit à du tac-à-tac-à-tac de base, des explosions et des tripes en vrac. C'est bien simple, moi, dans Full Metal Jacket, je trouve que la partie qui est la moins réussie, c'est quand les personnages partent sur le front. Je n'ai pas besoin que l'on me montre le sang et la fumée pour saisir l'ignominie. C'est un peu comme dans un film d'horreur : tant que je ne vois pas la créature et que je dois faire travailler mon imagination, je flippe. Dès que l'on me montre le monstre, le charme est rompu.

En fait, l'épisode que j'ai préféré est celui où les personnages sont en permission à Melbourne. Pas de combat mais de l'humain fatigué qui essaye de se reconnecter avec la normalité malgré le fossé culturel entre américains et australiens.

Autre truc qui m'a agacé : la narration est divisée entre trois personnages. Et le fait de passer d'un point de vue à l'autre m'a le plus souvent sorti du récit plutôt que de participer à l'immersion. Dans Band of brothers, le fait de suivre une unité faisait en sorte que l'on s'attachait aux soldats. Là, c'est bien plus superficiel comme rapprochement humain. On papillonne et du coup ça reste distant comme lien.

Donc, si vous avez été clients de Band of brothers, The Pacific vous comblera très certainement. Moi, quitte à regarder le massacre de Guadalcanal, je préfère la vision plus introspective et moins grandiloquente de La ligne rouge.

Let the right one in


Hop, je fais remonter ce billet qui avait été initialement publié en juin 2009. À la base, j'avais vu le film et je m'étais promis de lire le livre dont il était tiré. J'ai mis du temps à tenir cette promesse car le livre ne semblait pas aussi excellent que le film (lire la critique de Laurine, par exemple).

Il y a quelques années, on a découvert un pays jusque là inconnu. Je ne sais pas pourquoi, mais tous les explorateurs l'avaient raté depuis des siècles. Quelqu'un lui a donné pour nom Suède. C'est un pays étrange qui ne vit que grâce à l'exportation d'une seule ressource : le polar. Et Let the right one in est donc fort logiquement une sorte de polar. Je ne vous en raconte pas à nouveau l'histoire, il suffit de lire ma critique du film plus bas pour apprendre de quoi il en retourne.

Sans me lancer dans une critique comparée entre la version péloche et papier, je pense que le film est pour une fois bien supérieur au roman originel. En fait, l'image permet parfois de raconter en quelques plans simples ce que le livre doit raconter en long et en large. Ainsi le statut de tête de Turc d'Oskar est rapidement mis en place dans le film alors que dans le bouquin, c'est terriblement longuet de s'enfiler les scènes de maltraitance. De plus le livre met réellement l'accent sur le lien pédophile entre Eli et son homme de main. C'est quelque chose que je n'avais pas vu dans le film et qui m'a craché à la gueule pendant la lecture. Ce n'est pas une mauvaise idée, mais ça ajoute du sordide là où il n'y en avait pas besoin. C'était déjà en soi une histoire assez glauque sans avoir besoin de jouer la carte du prédateur sexuel instrumentalisé.

De même, le récit prend des détours désagréables en s'intéressant à des personnages très secondaires (comme les piliers de bar du coin) qui donnent une atmosphère très Deschiens-misère sociale. Je n'avais pas envie d'en savoir plus sur ces gens, ceux qui m'intéressaient c'était Eli et Oskar.

Le livre accentue le sentiment de vide de la société suédoise. C'est un univers où les couples sont tous divorcés, où les mères esseulées sont absentes, où les enfants sont livrés à eux-mêmes, où l'on boit beaucoup, où l'hiver engourdit les relations humaines, où les flics n'arrivent à rien... Je suis lassé de cette vision sombre et étroite de la Suède.

Pour ne rien arranger, l'écriture est d'une platitude soporifique.

Je conseille donc le film, encore et toujours, mais ne vous sentez pas obligé d'aller à la source avec le roman.


Je sais que ça fait prétentieux comme affirmation, mais tant pis.
Je viens de voir le meilleur film de vampire de ma vie.

Je ne sais pas quand le vampirisme est devenu tendance dans les librairies, à la télévision et au cinéma, mais c'est l'overdose. C'est le truc du moment. C'est ce qui se fait de mieux. Un été, c'est la lambada. Un jour, c'est les pin's. Le lendemain, c'est Harry Potter. Là, c'est les vampires. Matin, midi et soir : vampire. Vampire pour ado (genre "Le journal intime d'un vampire"), vampire pour mormons (Twilight), vampire pour geeks (True Blood)... Mes lectures d'Ann Rice me font passer pour un vieux con.

Le film que je viens de visionner se nomme Låt den rätte komma in. Il raconte la vie d'un jeune blondinet tout fragile qui se fait violenter à l'école par ses petits camarades. Il rêve de se venger, mais manque de confiance en soi. Un soir, une nouvelle voisine débarque en taxi. Elle est accompagnée par un adulte. Ils calfeutrent les fenêtres. Le gamin et la gamine vont apprendre à s'apprivoiser comme le petit prince et le renard.

Pourquoi c'est le film le plus mieux ?
Pas de glamour. C'est pas la fascination, le vampirisme érotique. C'est tantôt sordide, tantôt attendrissant. La fillette qui incarne le vampire est géniale d'étrangeté. Il y a bien évidemment le décor suédois, entre neige et vide. Ça change des nuits urbaines et des boites de nuit qui diffusent de la cold wave ou du Marilyn Manson. C'est aussi rempli de non-dits entre les personnages. C'est tout simplement humain. Et il y a aussi les effets spéciaux : juste ce qu'il faut, rien de trop. Quelques adultes, mais c'est essentiellement une histoire d'écolier mal dans sa peau. La chasse est très réaliste, avec des histoires de voisinnage normales au possible.

On utilise souvent le cliché marketing : "C'est une histoire d'amour". En voilà un film qui peut prétendre à cette définition dans ce qu'elle a de moins racoleuse. Je suis très loin d'être sensible au romantisme fiévreux, pourtant ce film m'a fait palpiter. Parce qu'on s'identifie aisément à ce gamin élevé par une mère divorcée, parce que sa maladresse émotive est touchante.

Allez, hop, regardez donc la bande-annonce.

Pour finir, c'est tiré d'un bouquin suédois que je vais m'empresser de lire. Et un remake US est en cours de tournage (ce qui devrait être interdit par l'ONU).

Bref, le vampirisme suédois, c'est encore plus efficace que celui d'Hollywood. C'est l'effet Millénium + l'effet vampire.

03/11/10

Le pendule de Foucault


Nous devions avoir 10 ou 12 ans. Nos familles venaient toutes d'emménager dans un immeuble neuf du centre-ville de ***** et l'été nous tendait les bras. Le chantier de l'immeuble n'avait pas totalement disparu, alors nous avions récupéré quelques matériaux de construction pour monter une cabane branlante. Rapidement, notre bande prit un nom pompeux avec le mot Chevalier dedans. Un chef émergea du lot. Quelqu'un fabriqua même des cartes de membres découpées dans des fiches Bristol à petit carreau et protégées dans des petites pochettes de plastique volées au bureau de son père. Le symbole de notre groupe (un aigle) fut dessiné par le moins maladroit d'entre nous (une fille, car à cet age-là, la discrimination se fait entre Lego et Playmobil, pas selon les sexes) sur le sol de la cabane. Des tabous apparurent, dont celui de marcher sur notre aigle, sous peine d'expulsion. Évidemment, il était interdit de parler de notre club à quiconque, pourtant, on recrutait encore un cousin ou un ancien du quartier qui avait connu l'endroit avant la construction de l'immeuble. Comme l'immeuble avait été bâti à l'ombre de la cathédrale de la ville, notre cabane se trouvait fort logiquement coincée à l'arrière de la maison de dieu, dans un coin plutôt sordide que seuls les clodos utilisaient pour uriner. Notre QG était là, adossé à la cathédrale, et on jouait au balon contre le mur épais sans que le sacristain y trouve à y redire. Comme les saints nous surveillaient depuis les vitraux, on faisait gaffe. Le club est mort de lui-même à la fin de l'été. On manquait d'une bande rivale pour réellement exister.

Le pendule de Foucault parle de ça (mais pas que). C'est un livre sur les petits garçons qui s'ennuient et qui forment des clubs secrets. Sauf que quand ils grandissent, ces petits garçons continuent de jouer, mais ils ne se contentent pas de lancer des marrons sur les toits des environs ou d'inventer un nouvelle manière secrète de se dire bonjour, ils ont des jouets d'adulte.

Ce livre raconte en fait dans le désordre comment trois hommes travaillant pour une maison d'édition milanaise se mettent, pour de rire, à inventer une conspiration templière. Au départ, c'est un jeu d'esprit, puis ça gonfle, ça enfle et ça gagne en démesure. Car en occultisme, tout est dans tout : dès que l'on invoque les Templiers, les assassins d'Hiram ne sont pas loin, les roses-croix débarquent et le golem de Prague fait parler de lui. Leur petit jeu s'emballe et le Plan, ce petit jeu amusant, prend le pas sur le réel. Car un mensonge, s'il est suffisamment dit et redit, finit par devenir vrai. À force de faire des analogies entre la Torah, le comte de St-Germain, la svastika et Cthulhu (oui, oui, même Cthulhu), une certaine vérité prend forme et leur échappe totalement.

Syncrétisme brésilien, cérémonies druidiques, Agartha, cathares albigeois, derviches tourneurs, Vieux sur la Montagne, frimaçons, Provins... Impossible de lister tous les sujets abordés par Umberto Eco à travers ce roman. Car le Plan inventé par les trois personnages, il couvre l'entierté du spectre de l'hermétisme et de l'occultisme. Et disons que c'est un peu le rayon d'Eco, ce fond de commerce. Alors c'est un festival continu de références sur 650 pages. Le Plan avance par petits sauts et comble totalement le conspirationniste qui sommeille chez le lecteur. Jacques de Molay a maudit Philippe le Bel, c'est certain. Les alchimistes avaient prévenu Einstein que le pouvoir nucléaire était trop lourd à porter. Évidemment, que l'enseignement de Jésus est incomplet, il manque au moins deux évangiles. Les références magiques dans l'oeuvre de ce Guillaume Branlelance sont évidentes à qui veut bien lire correctement ses pièces. Vous saviez que les Illuminés de Bavière contrôlent le FMI, non ? Tout est là, il suffit de relier les points entre eux.

Sauf que, ce vieux renard d'Eco, d'une main il donne de l'eau au moulin des croyants de toutes les chapelles occultes, de l'autre il démonte tous ces mythes. Il vous montre comment la numérologie fonctionne même avec les objets de tous les jours, à quel point l'interprétation d'un texte médiéval varie de sens en fonction des attentes du lecteur qui peut y voir un texte anodin ou un message cryptique, qu'il suffit de nier notre appartenance à une secte secrète pour prouver son existence, que les meilleurs secrets sont ceux qui n'existent pas puisque par leur nature même, ils ne sont jamais trahis... Le croyant pourra lire le livre en y voyant une apologie à l'hermétisme, l'incrédule y verra une charge furieuse contre le mensonge érigé en savoir.

En plus, le livre parle de l'Italie quittant le fascisme pour aborder des rivages tout aussi sombres. C'est aussi un livre qui montre le fonctionnement magouillard de certaines maisons d'édition qui pratiquent cette arnaque légale qu'est la publication à compte d'auteur. C'est accessoirement un livre qui met aussi de l'avant l'informatique de son temps, avec un programme en Basic pour devenir le nom de dieu (d'ailleurs, la traduction fait datée désormais, le texte par de file, de word processing, de computer... que ce language fait vieillot).

Le pendule de Foucault est un livre qui me dépasse. Il foisonne de références, d'auteurs abscons, d'idéologies dépassées, de rites étranges. À chaque fois que je le relis, j'en sors ébouriffé. C'est une piqûre de rappel contre les Dan Brown de ce monde, les publications des frères Bogdanov et la thèse de sociologie d'Elisabeth Tessier. C'est à la fois l'ultime complot et une ôde à ces petits garçons qui nous étions et qui s'amusaient à mettre du secret sur nos étés d'ennui pour nous donner de l'importance.

02/11/10

The Big Bang Theory


Faire rire, quelle prétention.

Je sors d'un marathon de 9 saisons de Seinfeld. Ça veut dire 174 épisodes d'humour daté. Les années 90 dans tout ce qu'elles symbolisent de vide intersidéral. It's a show about nothing. Tellement nothing que c'est terriblement longuet entre deux rires. Mais j'ai insisté car je voulais comprendre le zeitgeist de cette époque révolue. Et mine de rien, Seinfeld est en Amérique du nord une référence télévisuelle qu'il faut assimiler quand on prétend s'intégrer. Et je ne veux pas cracher dans la soupe : il y a des gags qui m'ont fait beaucoup rire, dans Seinfeld. Mais l'humour s'avarie plus vite qu'un poisson oublié sur une plage arrière de voiture en plein soleil. Ce qui fait rire un jour agace le lendemain. D'où un principe tout con : il faut consommer l'humour pendant qu'il est frais. Et quoi de plus actuel que les geeks ?

Leonard et Sheldon sont deux génies qui vivent en collocation. Ils travaillent comme physiciens dans une université et vivent leur vie de nerds : soirée de jeux vidéos, visite au magasin de BD, visionnage de Battlestar Galactica, partie de painball, pratique intensive du bogogle klingon... Ils ont deux sidekicks : un astrophysicien indien nommé Raj et un ingénieur juif, Howard. Leur petite routine explose en l'air quand une nouvelle voisine, Penny, s'installe en face de chez eux et provoque une rapide hausse de l'activité hormonale de trois de ces nolifes. La table est mise pour la comédie.

Je ne suis pas scientifique, je ne travaille pas dans l'informatique et je n'ai jamais eu de colocataires (si l'on excepte les 10 mois de promiscuité forcée du service militaire). Pourtant The Big Bang Theory me parle totalement. Quatre désadaptés sociaux qui essayent de vivre pleinement leurs passions d'adulescents tout en essayant d'accoster sur les rivages exotiques de la drague, ça me ramène immanquablement à mes souvenirs de fac où les parties de Magic, les matchs de Bloodbowl, l'arpentage de donjons, les discussions sans fin sur les effets de l'entropie et la découverte du jeu de la vie étaient en totale contradiction avec le rapprochement tant désiré du sexe opposé. Du coup, les personnages de la série, même archétypaux, sont furieusement palpables dans ma mémoire. Le ressort comique est là, puisant sa source dans l'expérience des infréquentables du club de jeu de rôles, des mecs inquiétants qui fréquentent un groupe d'utilisateurs Linux et des dérangés qui préparent leur costume pendant des mois pour aller pratiquer le grandeur-nature en forêt.

Et en plus de parler de choses qui me touchent, la série est superbement écrite. Les 4 personnages de base sont construits avec une infinie science du gag. Leonard, allergique au lactose, est biologiquement programmé pour ne jamais réussir à draguer une fille comme Penny. Raj, maudit par une impossibilité de parler aux filles, est piégé dans une sorte de bromance tacite. Howard, le looser intégrale, est lui condamné à toujours repousser les limites du sordide avec des plans de drague plus foireux les uns que les autres. Et Sheldon... ah, Sheldon... Incarnation du syndrome d'Asperger, c'est le pire meilleur ami, une sorte de Dr House sans empathie. Ce quatuor de nigauds, vous l'avez croisé dans un tournoi de Warhammer, une LAN-party ou un killer. Ils existent. Ils apprennent le klingon pour rire, sont capables de visionner en une seule soirée les 3 films du Seigneur des Anneaux en version longue et avec les commentaires de Peter Jackson et peuvent disserter sans fin sur la supériorité de la Debian sur Haiku. (Et Penny, me direz vous ? C'est finalement la moins intéressante de la série. Elle est comme le graal : ce n'est pas elle qui compte, c'est la quête qui mène à elle qui importe).

Les épisodes font 20 minutes et sont tous basés sur des principes scientifiques. C'est la série faite pour les gens qui connaissent la Grande Réponse à la Grande Question, Kal-El, le nom du chat de Schrödinger, la poétique des vulcains et la nature intrinsèque du boson de Higgs. C'est la série de ceux qui lisent Boing Boing, pétitionnent pour le retour de Firefly et sont inscrits au flux RSS de xkcd. C'est rempli de clins d'oeil à votre DVDthèque, à vos années d'étude et à votre mutation d'homo geekitus en homo ordinarus.

Par contre, c'est à consommer maintenant. Les blagues sur Facebook, sur Age of Conan et sur Terminator: The Sarah Connor Chronicle, elles ont une date de péremption qui s'approche à grands pas.

Quand je dois expliquer à un inconnu dans une réunion de travail ou une évènement social pourquoi à mon age vénérable de trentenaire, je continue à jouer à des jeux vidéos, à lire des BD, à pratiquer le jeu de rôle et à lire des livres de SF/fantasy et que je tente de me justifier, si je regarde dans la pupille du type à qui je parle, je vois qu'il me perçoit comme un des 4 niaiseux de The Big Bang Theory. Et le pire, c'est que j'en tire une relative fierté, maintenant que le geek est devenu si chic.