17/03/2011

Diaries: 1969-1979 - The Python years


1969, année nécrotique. Au loin, l'agent orange et le napalm transforment la jungle en jardin anglais. À la maison, le royaume frissonne d'horreur : les Beatles seraient sur le point de se séparer. À l'inverse, dans les tréfonds de la BBC, une brochette de gugusses se rencontre et se met à travailler ensemble à des sketchs télévisuels. Ils ne s'appellent même pas encore les Monthy Python. Parmi ces rigolos, un certain Michael Palin vient de commencer un journal intime, comme ça, pour se vider le cœur et l'âme. Sans le savoir, il va consigner les grandeurs et les petitesses de la troupe comique la plus marquante de son époque.

Si j'excepte celui d'Anne Franck (qui ne brillait pas par son sens cinglant de l'irrévérence absurde), c'est la première fois que je lis un vrai journal intime. Bien sûr, on peut douter de la franchise et de l'honnêteté d'un journal intime et considérer qu'il est malgré tout une œuvre de fiction tant son auteur peut n'y raconter que ce qui l'arrange et y trifouiller une vérité bancale qui soit à son avantage. Mais au final, il reste que ce bouquin est le truc le plus intime que j'ai lu sur quelqu'un. Car Michael Palin n'est pas là pour raconter la gloire des Pythons. Il écrit avant tout son journal pour faire le point sur ses journées. Ce n'est donc pas la vie frénétique d'une rock-star cocaïnée qui couche chaque soir avec deux groupies différentes. C'est au contraire le portrait d'un homme relativement normal qui parle aussi bien de ses visites chez le dentiste que de la Parkinson de son père. Car au départ, MP n'a aucune idée qu'il est en train de s'acoquiner avec des gens qui vont autant le marquer. Aussi ce n'est pas le journal intime des Pythons mais bel et bien celui d'un homme plus occupé à raconter comment son fils est en train d'apprendre à marcher qu’à documenter pour la postérité comme le sketch du perroquet mort a été écrit. Et quelque part, c'est tant mieux.

La vie de MP a quelque chose de rassurant. Alors que progressivement, les Pythons sont en train de devenir un succès international, il reste d'une grande simplicité. Il est intimidé quand il rencontre des stars de son temps (du moins au départ, au bout de 10 ans il passe la soirée avec George Harrison, Harrison Ford ou Carrie Fisher d'un air bien plus désabusé), ne mène pas une vie de noceur invétéré et travaille comme un damné pour maintenir la cohésion du groupe. Car les Pythons sont loin de former une troupe soudée. Tout s'écrit en duo car les séances collectives sont rarement productives. Il faut ménager la chèvre et le chou, composer avec les différents égos... c'est complexe comme dynamique. Surtout qu'avec le temps, la gestion économique des Pythons prend de plus en plus de temps et finit par supplanter le côté artistique. Le groupe est constamment sur le point d'exploser tant les attentes des uns sont éloignées des aspirations des autres. À ce petit jeu, John Cleese est celui qui apparaît le plus pénible : il dit souvent non, semble tirer la couverture à lui plus souvent qu'à son tour et menace souvent l'équilibre interne de la machine. Graham Chapman ne donne pas sa part au chiens car il est plus souvent saoul que sobre. Mais malgré tout, ils avancent tous ensemble. Ils font des erreurs, connaissent des moments de gloire incroyables et au final, marquent leur temps.

Comme MP n'a au début aucune idée de la légende qu'il est en train de raconter, il faut savoir lire entre les lignes. Ainsi, pendant des semaines, il parle d'un film sur lequel ils sont en train de travailler. Il ne donne pas réellement de détails sur le scénario, mais au détour d'un paragraphe, on comprend qu'il lit un bouquin sur le moyen-âge et on finit par comprendre qu'ils sont en train d'écrire Sacré Graal. Le tournage du film est d'ailleurs catastrophique, on sent déjà un parfum de Lost in la Mancha à la Terry Gilliam. Dès le premier jour, Graham, qui joue Arthur, a le vertige et ne peut traverser le pont suspendu. Les moyens techniques sont ridicules (les acteurs n'ont même pas une caravane pour se changer et doivent conduire eux-mêmes le minibus entre l'hôtel et le lieu de tournage. Les explosions se déclenchent au mauvais moment. Tout semble sur le point de rater. D'ailleurs, les premières projections tests sont catastrophiques. C'est Led Zeppelin et Pink Floyd qui financent en grande partie le film. Tout finira bien, Sacré Graal deviendra un film culte et des générations de crétins (dont votre serviteur) ricaneront en hurlant "We're the knights who say Ni!".

Le tournage de La vie de Brian est en comparaison très aisé : MP dort dans un hôtel luxueux avec piscine, ils sont reçus par l'ambassadeur anglais en Tunisie... Mais la création du script est étrange. Ce sont des sketchs mis bout à bout qui vont finir par trouver un fil rouge, mais pendant longtemps ce sont des scènes indépendantes sans aucune vision globale. Un drôle de processus.

Les Pythons se dispersent dans des projets personnels (séries pour la BBC, pièces de théâtre, publicité...) puis se retrouvent pour bosser ensemble car c'est ensemble qu'ils sont les plus vendeurs. Mais sitôt le projet commun abouti, ils se divisent à nouveau pour avoir une existence bien à eux en dehors du groupe. Certains passent des mois à fabriquer des montages financiers pour payer moins d'impôts. Ce n'est pas très reluisant. Les petites engueulades pour des broutilles démontrent que les Pythons sont comme n'importe quel groupe, capables d'enfantillage très paralysant. Mais au final, la valeur du groupe est très largement supérieure à la somme des qualités individuels de ses membres. Et c'est, je pense, ce qui les énerve le plus du point de vue de l'amour-propre et la source des plus grandes tensions dans le groupe. Ils ont un certain succès individuel (MP va animer Saturday Night Live avec Bill Muray et Dan Aycroyd) mais au final, c'est ensemble qu'ils cartonnent.

Autre point de la vie des Pythons qui m'a intéressé, ce sont les tournées. Nous les connaissons maintenant pour les sketchs télé et les films, mais ils ont passé une grande partie de leur carrière à rejouer ces sketchs dans des théâtres, allant même jouer en Allemagne ou au Canada (dont Montréal). C'est là où les tensions sont sans doute les plus vives entre les membres. Car le direct impose un stress écrasant et la vie de tournée renforce le sentiment que les Pythons n'inventent plus rien mais ne font que se reposer sur leurs lauriers. Ils enregistrent des disques, écrivent des livres douteux et finalement vivent des produits dérivés du mythe Python. C'est déprimant d'un point de vue créatif, et c'est d'ailleurs une source de conflit entre les membres. Cet argent devait les libérer mais finit par devenir par moment une finalité. Il faut également parler de la censure, le membre fantôme des Pythons. C'est incroyable ce qu'un "pénis" ou une attaque sur la famille royale peut créer comme remous. Quand les Pythons vont envahir les USA, la censure va être paradoxalement plus écrasante (et déboucher sur des procès car ABC va procéder à des coupes massives sans demander leur avis aux Pythons). D'ailleurs, les tournées médiatiques d'une bande de comiques semblent déprimantes. Il faut absolument faire rire en tout temps et en tout lieu, c'est d'une lourdeur incroyable (en particulier quand on leur demande de poser pour des photos tandis qu'ils tiennent dans leurs mains un énorme python (très subtilement nommé Monthy) et que le photographe leur dit "Faites quelque chose de drôle"). Les Pythons finissent par se caricaturer eux-mêmes et deviennent prévisibles dans le non-sens.

À travers cette traversée pythonesque, j'ai découvert un Michael Palin réellement attachant qui m'est devenu très proche par son quotidien. J'ai aimé le lire quand il se pose des questions sur les attentats de l'IRA, quand il soutient les Travaillistes ou quand tout simplement il s'interroge sur sa fortune personnelle (à un moment, on lui propose un cachet pour un soir qui est le triple du salaire annuel d'institutrice de sa femme Helen. Mais quand il joue dans le film d'un autre réalisateur, c'est pour gagner 3 fois moins que lorsqu'il joue sur scène avec les autres Pythons). La proximité du journal intime est une arme redoutable. J'ai maintenant envie de maintenir ce lien avec MP en lisant la suite de son journal (qui raconte la chute des Pythons après Le sens de la vie) et surtout en lisant ses livres de voyage qui sont devenus après les Pythons sa nouvelle raison d'être. Car il écrit vraiment bien et raconte la plus banale des réunions de travail de la BBC avec humour. Il n'est jamais affreusement cynique, fuit les conflits et pourtant il est toujours drôlement intéressant.

Michael Palin est désormais mon Python favori.


6 commentaires:

  1. Les journaux intimes sont un type de livre que je lis rarement, voire jamais, mais là tu m'as tenté.

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  2. Merci pour le comm', je commençais à me dire que j'aurais dû dire du mal des Pythons pour provoquer la discussion.

    C'est un drôle d'exercice, la lecture de journal intime. Je me suis demandé si je devais lire une entrée chaque soir ou bien lire ça d'une traite. J'ai opté pour la seconde solution, mais la première pourrait être intéressante pour reproduire la notion de passage du temps.

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  3. Anonyme21/10/11

    C'était déjà mon Python favori... (ah, ses yeux et son sourire !!!)Mais cet article me fait découvrir ce journal que je vais m'empresser de lire !

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  4. Mais ... mais... j'ai manqué cet article ? Moi ? Une fan des Pythons ??? Mince alors. Heureusement qu'il y a eu un commentaire pour le remonter ! Je vais de ce pas rajouter ce livre à ma PàL...

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  5. Oh, et au sujet des Monty Python, avez vous vu "Holy Flying Circus" sur la BBC ?

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  6. Merci, je ne connaissais pas HFC, je vais regarder ça.

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