25/05/11

The Borgias


La famille Borgia a ceci de commun avec celle des Médicis qu’il suffit d’évoquer ces noms pour avoir en tête des images fiévreuses de politicailleries, d’arrivisme et d’empoisonnement. Un coup de dague bien placé et la succession est lancée. Ce n’est pas pour rien que la période est machiavélique : c’est véritablement l’époque de Machiavel. Alors qu’une série télévisée prenne pour cadre ces heures mesquines d’entre toutes, c’est la promesse de vilénies et de trahison. Les Soparano à Rome. Comme un film de Martin Scorcese, mais avec Jeremy Irons à la place de Joe Pesci. Alléchant, hein ?

Et donc, les Borgia prennent le pouvoir. Le pape est mort, Rodrigo Borgia (marié à une ancienne courtisane) manœuvre donc pour s’asseoir sur le trône papal. Une fois en place, il nomme un de ses fils évêque, bombarde l’ainé à la tête de l’armée papale et donne sa fille en mariage pour assurer une alliance. Car Rome est menacée. L’Italie d’alors est un patchwork de villes indépendantes qui guerroient par habitude. Le roi de France (Charles VIII, incarné par l’humoriste Michel Muller, superbement casté pour l’occasion) veut sa part. Et les Borgia ne sont pas manchots quand il s’agit de se faire des ennemis, y compris au cœur même de l’Église. La situation dramatique est là : il ne suffit pas de prendre le pouvoir, encore faut-il le conserver.


Et c’est vrai que la série est belle. Des décors d’Europe de l’est magnifié avec des écrans verts de bon goût. Des costumes somptueux. Et le casting est à l’avenant : un jeune comédien québécois (François Arnaud) incarnant Cesare Borgia, l’immense Jeremy Irons en pater familias, l’éternel Colm Feore dans un rôle secondaire, une Lucrèce faussement angélique… Tout est là pour faire plaisir aux yeux. La reconstitution est belle. Le hic, c’est que le scénario n’est pas à la hauteur de l’emballage. Des manigances, il y a bien peu, et elles sont de bien petite envergure. Les complots sont simplistes. Ce qui devait être un écheveau politicard n’est qu’un amas d’intrigues rudimentaires. Ça ne décolle pas. Oh, c’est sulfureux, avec des scènes de sexe gratuites impliquant tour à tour tous les membres de la famille Borgia, mais elles soulignent encore plus le manque de profondeur du scénario. Spartacus avait au moins la franchise de vendre ouvertement du cul et du sang.

C’est exactement la même recette qu’avec The Tudors, autre série historique où les costumes sont plus riches que l’intrigue : le contexte est superbement peint, on s’y croirait, mais que l’aventure est insipide. Passée la surprise visuelle de la reconstitution des premiers épisodes, l’intérêt dégringole vite. Jeremy Irons et ses comparses font ce qu’ils peuvent avec les répliques qui leur sont données, mais on est loin de la richesse scénaristique d’un Boardwalk Empire (dans le genre mafieux historique). Ce n’est qu’un travail d’évocation qui reste malheureusement superficiel.

PS : Ah oui, les lecteurs de Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski trouveront un visage familier en la personne de l'assassin employé par Cesare Borgia : Leonardo Michelotto. Ce monsieur a des airs de ressemblance avec cette canaille de Benvenuto Gesufal puisque JPJ est un fin connaisseur de cette période troublée.

23/05/11

Y: The Last Man


Effet secondaire du iPad, je lis plus de comics. L'écran a pile la bonne taille pour ça, du coup vous risquez de voir passer plus de critiques de ce genre à l'avenir.

Y: The Last Man met en scène Yorick, un jeune branleur de 22 ans qui a une particularité toute simple : il est le dernier homme vivant sur Terre. En effet, tous les mammifères mâles de la planète sont morts subitement le 17 juillet 2002. Il ne reste donc que des femelles. Accompagné d'un singe capucin lui aussi mâle et survivant, Yorick est plongé dans un étrange monde post-apo où les femmes doivent réinventer le monde. Fini le machisme. Génial. Mais pourquoi il y avait-il autant d'ingénieurs hommes dans ces centrales nucléaires ou de pilote d'avion ? Rapidement, plusieurs factions veulent mettre la main sur Yorick qui est le dernier espoir de l'humanité si on veut repeupler le monde. Il va donc vivre des aventures endiablées à mesure qu'il va traverser les USA puis le reste du monde pour aller rejoindre sa petite-amie, qui a eu la bonne idée de partir en Australie juste avant la catastrophe. Et donc, l'amour c'est beau, Yorick va vouloir la rejoindre coûte que coûte. Mais entre temps, il va en chier des ronds de chapeau car tout le monde veut mettre la main sur le dernier étalon reproducteur.

Quand je dis tout le monde, ce n'est pas exagéré : Amazones, agents secrets, nymphomanes, ninja (sic), armée israélienne, le gouvernement australien... La série entasse les menaces sans scrupules. À mesure que la série a eu du succès, il a fallu maintenir l'intérêt du lecteur. D'où une certaine escalade dans le grotesque avec des sectes débiles, des pirates, des astronautes, des nanas psychopathes et tout le tralala. D'autant que la série, qui devrait mettre de l'avant le féminisme puisque 99,999 % de ses personnages sont féminins, est écrite par un homme. Et ça se voit : toutes les nanas que croise Yorick sont mignonnes, elles ont toutes les seins refaits et la bouche pulpeuse, on se croirait dans un film porno hongrois. Oh, la série critique bien le féminisme et l'atavisme machiste, mais ça ne va jamais bien loin. D'autant qu'au début, la série est très pudibonde. Yorick est entouré de gonzesses en manque, mais non, il est fidèle. Il faut attendre un bon moment avant que le lesbianisme soit explicite, et encore, c'est juste pour faire bander le lecteur (qui est un mâle, ne l'oublions pas) car il n'y a aucune réflexion sur le changement de paradigme sexuel engendré par la disparition des hommes.

De manière générale, l'univers est vide. Il est censé rester 3 milliards de femmes sur Terre, mais on ne les voit jamais. Idem, on parle d'un post-apo, mais l'aspect survival est totalement occulté. Tantôt il est difficile d'obtenir des biens de consommation, tantôt le monde n'a pas l'air d'avoir changé d'un iota. Il n'y a aucun réel impact sur la disparition des hommes, c'est juste un fait comme un autre. De même, la disparition de mammifères mâles n'a aucun impact sur le monde, c'est risible. Le décor est très flou. Surtout que la narration est, comment dire... légère. Le hasard fait bien les choses, c'est le moins que l'on puisse dire.

Alors pourquoi se forcer à lire 60 fois 22 pages ? Ben pour avoir l'explication, pardi ! Je veux savoir ce qui a causé la mort de tous les porteurs du chromosome Y. Et bien tenez-vous bien : il n'y a aucune explication définitive. On survole deux ou trois théories (surnaturelle, religieuse et scientifique) mais au final il n'y a pas de raison plus vraie qu'une autre. C'est juste un prétexte. Ça ne m'aurait pas dérangé si la série était béton niveau contenu, mais l'éternelle fuite en avant et l'absence d'explication est réellement frustrante. Sans surprise, l'auteur de Y: The Last Man a été aussi scénariste pour la série Lost. C'est dire s'il s'y connait en rebondissement sans fin. Je ne compte pas le nombre de fois où un chapitre se termine avec un ou deux personnages qui se jettent d'une fenêtre... pour s'en sortir sans une égratignure dans le chapitre suivant. Idem avec les combats : la chirurgie fait des miracles scénaristiques.

Le dessin ? Classique. Pour vous donner une idée, à un moment un des personnages centraux explique qu'elle est sino-japonaise. Pourtant, elle est dessinée et colorée comme une WASP pendant un bon moment. Cherchez l'erreur. Ça s'améliore au milieu de la série, avec un trait et une colo plus moderne. Y'a même un hommage aux comics d'antan, c'est bien vu.

Reste un personnage central, Yorick, très sympa. Il aime l'évasion à la Houdini et a toujours à portée de langue une réplique bien cinglante faisant immanquablement référence à la pop culture du lecteur, d'où une complicité instantanée. Les relations compliquées qu'il va nouer avec les autres femmes sont bien amenées et menées. Bon, la résolution de sa quête de sa petite amie lointaine (qui, comme dans les pires jeux vidéos, change de château au dernier moment pour allonger artificiellement l'intrigue) est très très prévisible, mais ce n'est pas la plus grosse couleuvre à avaler dans la série.

De manière plus globale, cette série montre bien les limites du format : on sent que l'auteur invente à mesure, qu'il ne sait jamais quand il va pouvoir finir son histoire ou s'il doit relancer le mystère pour encore 20 issues. D'où des personnages pas vraiment morts qui débarquent, des antagonistes sans motivation et une surenchère qui mine le peu de crédit que la série arrive à obtenir avec le reste. C'est vraiment dommage car le pitch était vraiment sympa et il y avait de quoi raconter des histoires plus intéressantes que cette course hasardeuse dans un décor post-apo qui n'en est jamais réellement un. Il fallait peut-être confier l'écriture à une femme, tout connement.

Ajout de Munin
Pour vous faire votre propre idée, vous pouvez découvrir le premier n° en VO sur le site de DC Comics.
Il avait été question d'une projet de film réalisé par le tâcheron  DJ Caruso, mais heureusement cela semble être mort-né.
Autres avis :

21/05/11

Cleer


Charlotte et Vinh travaillent pour le Groupe, un trust conglomératesque ou un cartel consortiumique, je ne sais pas trop. Le Groupe est investi dans tout, horizontalement et verticalement. Le siège social, qui donne la cadence à ce réseau de zaibatsu omniprésentes, dispose d'un département nommé Cohésion Interne et expédie à travers le monde des Clarificateurs pour résoudre les crises. La sortie d'un produit est menacée par un journaliste sur le point de dévoiler les conditions de travail de la chaîne d'assemblage en Thaïlande ? Charlotte et Vinh s'en chargent. Un employé a disparu avec des données sensibles ? Charlotte et Vinh vont trouver des réponses. Bref, ça merde dans une filiale ? Charlotte et Vinh agissent vite et bien.

Cohésion Interne, Clarificateurs, missions, sacralisation de la couleur blanche, divisions internes entre les services, slogans chocs, traîtrise : on ne fera pas croire que Laurent Kloetzer n'a jamais joué au jeu de rôles Paranoïa. Certes, les lasers ont été troqués contre des téléphones portables, mais les Partners du Groupe se font la guerre par employés interposés tout comme les Grands Programmeurs s'affrontent au coeur du Complexe Alpha. Le hasard a voulu que je lise Cleer tout en replongeant dans Paranoïa, et les parallèles sont frappants. Même les dons psycho-PNLesques de Charlotte ressemblent comme deux gouttes d'eau à des pouvoirs mutants.

Reste un livre écrit en langage corporatiste. J'ai de la chance, je connais un peu de ce sabir, aussi je comprends quand l'auteur parle de certains concepts managériaux comme le 360. Mais ceux qui n'aiment pas le jargon anglo-entrepreneurial risquent de vite déchanter quand ils vont devoir plonger dans cet univers glacé où les slides sont sous-traitées en Inde. Les informaticiens risquent également de hurler tant les mots de passe ne servent à rien et les données sont aspirées et colligées en un claquement de doigt.

Et donc, deux personnages que j'ai détestés. Arrivistes. Dédiés à leur boulot. Manipulateurs. Des purs produits de leur milieu compétitif. À mesure que les missions s'enchaînaient, j'ai perdu le contact avec leur narration comme eux glissaient dans leur perception du monde. Car Cleer est un univers implicite où il ne faut pas attendre d'explication finale. C'est un univers anxiogène qui pousse des gens à s'immoler sur le lieu de production. À gober du Prozac pour supporter une énième restructuration. À sacrifier des fins de semaines pour pondre des tableaux de bord qui montrent que les résultats sont au rendez-vous. Tout ce merdier est rendu à la perfection par l'auteur, tant est si bien que j'ai été mal à l'aise tout du long de ma lecture, comme quand je regarde un film de Gaspard Noé. Ô la peur, ô le vide, ô la victoire des avides.


Ils en parlent en bien : Gromovar, TiberiX, Efelle et Cédric Jeanneret.

15/05/11

Le Cimetière de Prague


Bon, ne lisez pas cet ouvrage si vous espérez une visite de Prague : on n'y fout jamais les pieds, dans ce cimetière. L'action se déroule en Italie et à Paris dans toute le seconde moitié du 19ème siècle. On y suit la vie pathétique de Simon Simonini, un Piémontais qui déteste tout : les femmes, les étrangers, les francs-maçons, les juifs, les anarchistes, les Illuminés de Bavière... C'est un notaire minable, doué pour la contrefaçon et le mensonge. Il va donc devenir espion pour le comptes de différentes factions car c'est dans cette profession que ses défauts sont le plus appréciés. La campagne garibaldienne puis le Paris de la IIIe république vont être pour lui une fange dans laquelle il va se vautrer goulûment, trahissant et inventant des menteries à tour de bras. Il inventera tant de mensonges que certains deviendront vérités. Mais surtout, surtout, il laissera à la postérité un document qui fait encore saliver les pires crapules : le Protocole des sages de Sion, une foutaise antisémite notoire qui passe encore pour parole d'évangile chez les imbéciles les plus notoires. Simonini érige l'antisémitisme en complot ultime. Tous les malheurs du monde s'expliquent : c'est la faute des juifs.

Sans surprise, on retrouve donc dans ce Cimetière de Prague toutes les marottes d'Umberto Eco. La construction d'un complot. Le travail de faussaire. La passion pour les romans à feuilleton. L'histoire italienne. L'ésotérisme... Et son affreux Simon Simonini est une sorte de creuset où se mélangent tous ces composants. Empruntant à la construction des oeuvres de Dumas et Sue (l'ouvrage est même parsemé de gravures), Eco tricote une vie de petit espion mal dans sa peau mais surtout mal dans sa tête. Rien ne va alors il faut un coupable, si possible judaïque car c'est ce qui se vend le mieux. Cette imbécillité crasse dans le racisme systématique est tellement exagérée qu'elle est en par moment risible. Combien de contradictions et les retournements de veste moraux il faut accepter pour que ce genre de thèse branlantes tienne, l'espace de quelques secondes, en équilibre précaire dans le cerveau asphyxié de ce malade. Certains passages sont tellement outrés dans la justification qu'ils en sont savoureux de crétinisme, car comme toujours avec Umberto Eco, l'ironie vient soutenir le travail d'érudition pour le rendre supportable. C'est délicieusement malsain car Simon Simonini est indéfendable quand il parle de Charcot, d'un certain docteur Froïde ou de Dreyfus. Sa logique est tellement foutraque que pas une seconde on ne peut croire que ce livre est une apologie du racisme, de l'homophobie ou de la misogynie.

Pourtant, il se trouve tout un tas de cornichons pour voir un danger dans ce livre sur la création du mensonge. On argue que les gens moins équipés moralement pourrait puiser dans ce roman du carburant pour alimenter leur petite chaudière haineuse interne. C'est possible, les cons ont des ressources insoupçonnées quand il s'agit de se distinguer dans la nigauderie. Mais interdire à tous cette histoire savante et rigolarde sur les vidocqueries chafouines de toute cette époque rocambolesque, c'est à mon sens niveler l'intelligence par le bas. Il faut dire tout haut comment ces faussetés sont nées et quels bas instincts nous poussent à croire le nègre fainéant, le juif accapareur et la femme hystérique (et l'auvergnat radin, le 62 alcoolique et l'anglophone demeuré). Car ce livre, même daté dans son intrigue façon Mystères de Paris, reste d'actualité, surtout quand je lis, au pif, que les binationaux sont suspects, que les noirs jouent un football différent du notre ou que ce n'est pas pour rien si un juif priapique contrôle le FMI et cherche avec une mauvaise foi jésuitique à se faire passer pour un type de gauche. La tentation du complot est toujours la plus forte, ce livre vous le démontre page après page.

13/05/11

Le Prince du Néant


C'est toujours la même chose avec les livres de fantasy. Les 100 ou 200 premières pages, je frappe un mur quand s'entrechoquent les noms exotiques, les nations, les peuples, les factions, les langues, les courants religieux, les concepts magiques. Je peine, je me dis « encore un univers avec des faux arabes, des faux hindous, des faux européens » et je doute. Quand le mot « prophétie » s'imprime en noir et blanc au détour d'un chapitre, je fulmine.

Et la trilogie du Prince du Néant est de cet acabit. Une série d’une densité incroyable où l’auteur (qui a étudié la philosophie et la linguistique) s’amuse à étaler la même foisonnante inventivité que dans Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts. D'ailleurs, R. Scott Bakker et Steven Erikson ont un point commun de taille : ils sont ontariens. De là à parler d'une école canadienne de fantasy, c’est sans doute abuser.

Or donc, que raconte cette trilogie ? Une guerre sainte se meut. Un leader religieux a décidé que l'heure était à nouveau venue de massacrer quelques païens. La cible de cette croisade : un peuple impie qui pratique une magie pas-de-chez-nous. Sauf qu'organiser une guerre sainte, c'est complexe. Il faut promettre des choses, manipuler des factions, trahir des gens, faire des compromis... C'est presque pire que les primaires socialistes. Car des factions, il y en a à la pelle, dans ce livre. Des scolasticats (écoles de magie) en concurrence, un empereur sur le retour, des maisons nobles, des tribus, des sectes, des cabales… Et jamais l’auteur ne prend 5 minutes pour expliquer qui est qui. Pas de préliminaire : il balance des noms par treize à la douzaine, c’est un feu nourri et constant. Il cite tel clan, telle hérésie, telle montagne, telle cité, tel langage sans jamais les présenter au lecteur. Il faut constamment lire entre les lignes. C’est épuisant. C’est comme débarquer dans un pays étranger sans guide, sans connaître la langue, sans disposer de la monnaie locale. L’auteur use et abuse de cette immersion totale, à un tel point que les noms finissent par ne rien représenter tant ils sont balancés de manière désinvolte.

Pour vous donner une idée, l’auteur s’est amusé à créer tout un ensemble de langues dérivées les uns des autres et s’amuse à les lister dans les annexes. On découvre ainsi 23 langues différentes sans que ça ne servent l’intrigue. C’est juste là pour l’esbroufe, pour donner de la profondeur, mais ça en devient si systématique et outré que c’est est décourageant. On peine constamment à se souvenir si telle faction est polythéiste ou nomade, si tel personnage est arabisant ou mongolisant. Symbole ultime du parti pris de l’auteur, la trilogie se termine par une encyclopédie de 130 pages qui donnent des explications sur l’univers. C’est à mon sens très symboliques de son incapacité à expliquer son monde. Il a construit un truc subtil, très complexe et donc fascinant, mais il ne sait pas comment nous le faire visiter. Sa guerre sainte est donc un maelstrom continu de noms imprononçables.


La narration est du style choral et s’attache principalement à la destinée d’une poignée de personnages :
- Achamian, un bi-classé sorcier/espion qui travaille pour le Mandat, un des scolasticats de magiciens qui dominent le monde. Achamian est amoureux d'une prostituée et mène une véritable enquête car les ordres qu'il reçoit du Mandat le poussent à prendre toujours plus de risques pour découvrir les vraies motivations de la guerre sainte.
- Cnaiür, un bon gros barbare bien de chez nous. Du genre qui pille et viole tout ce qui passe à portée de ses mains. Pas un imbécile, non non, quelqu'un avec un système de valeurs très basiques : t'es faible, tu meurs. Face à la sophistication des autres personnages, il est un agréable contrepoids culturel et finalement bien plus complexe qu’on peut l’imaginer de prime abord.
- Kellhus, un moine très étrange qui traverse le monde pour rejoindre son père qui l'a convoqué via des rêves. Héritier d'une ancienne lignée, il est promis à une destinée hors du commun, d'autant qu'il a des habiletés très particulières. À ces trois personnages principaux, il faut ajouter une concubine, une prostituée, un empereur stupide, un général ambitieux, une poignée de ministres sournois, des fanatiques, des sorciers vicelards, des esclaves...

Trois romans, ça donne donc plus de 2 000 pages. C’est gros. C’est trop. Car non content de ne pas être très explicite, l’auteur aime à prendre son temps. Les relations complexes entre certains personnages tendent par moment vers le soap opera fantasy. Il m’aime, je l’aime, mais le prophète est ma Vérité, je ne peux… Et comme c’est une histoire de guerre sainte, on mange de la foi à chaque page. Oh que oui, on en mange. L’intrigue met en scène une nouvelle apocalypse à venir et parle très souvent de la première apocalypse (sans rien en expliquer, évidemment), c’est donc rempli de prophétie, le pire gros mot de la fantasy. Les astres semblent s'aligner pour que le Non-Dieu soit de retour, mais très franchement, à aucun moment cette menace ne m’a intéressé.

Mais il y a dans cette trilogie tout ce qui fait le charme de la fantasy bien foutue : des bonnes scènes de baston, des intrigues politiques empilées par strates comme dans un plat de lasagnes, des concepts magiques bien sympas. Certains sorciers sont hantés la nuit par des cauchemars issus de la première apocalypse, il existe des talismans qui peuvent détruire certains magiciens au contact, la magie est puissante (capable de détruire une armée) mais paradoxalement pas présente au quotidien... Je ne vais pas cracher dans la soupe : sous les épaisses couches de contexte, il y a un monde intéressant.

L'écriture de Bakker est riche (et donc parfois lourdingue), ses personnages cogitent beaucoup sur la nature du monde, les implications politiques de leurs actes, la futilité de leur vie... Même la dernière des prostituées à la philosophie facile au petit-déjeuner. L'auteur cisèle par moment de très belles formules ou aphorismes comme « Le monde est un cercle qui a autant de centres que d'humains. » Mais encore là, tout est tellement calqué sur les croisades, la bible et notre Moyen-Orient que l’imaginaire peine à prendre racine. Parce que la fantasy messianique, non merci.

Moi qui peine sur ces trois livres depuis des semaines et qui a dû me faire violence pour terminer cette première trilogie (car l’auteur est en train d’écrire une suite), je conseille donc cette lecture aux chrétiens qui apprécient de ne pas pouvoir faire la différence entre un Shem-varsi, un Galéoth ou un Soroptique au bout de 2 000 pages de lecture. Aux linguistes. Aux étudiants en philo. Moi, j’ai insisté et je n’ai pas été récompensé. L’intrigue, malgré de magnifiques passages, n’est tout simplement pas taillée pour moi. L’univers m’est constamment resté inaccessible. Mais je dois le reconnaître, le travail de Scott Bakker force le respect. C’est énorme. C’est grandiose. C’est intimidant. Mais c’est vain.



02/05/11

De la relecture et des relecteurs


Avant d'écrire, j'ai travaillé l'espace de quelques livres comme relecteur/correcteur pour la Bibliothèque interdite qui publiait il y a encore peu les romans des franchises Warhammer et Warhammer 40'000. Relecteur, c'est un peu comme un des multiples métiers du cinéma dont on ne soupçonne pas l'existence quand on regarde un film : si le correcteur fait bien son boulot, on ne voit pas son travail. Ma petite expérience n'est évidemment pas très riche (une douzaine d'ouvrages tout au plus), mais je voudrais en profiter pour mettre de l'avant ce travail souvent ingrat, mais nécessaire.

En théorie, je disposais de 30 jours pour relire une traduction de roman. Ça semble énorme au premier regard, mais en définitive, il arrivait très souvent que le traducteur soit à la bourre et que donc la relecture soit un peu plus rapide que l'exigent les règles de l'art. J'ai déjà relu un roman en une semaine pour cause de gros problème dépassement de délai, mais dans la grande majorité des cas, c'était entre 15 et 30 jours. Et comme ce n'était pas mon activité principale, je ne passais pas 8h par jour pendant un mois sur le texte, on s'entend.

Corriger un roman, c'est chiant. On lit le livre une fois pour comprendre l'histoire (dans le cas de Warhammer 40'000, ce n'est pas la partie la plus complexe de l'opération) puis on relit le texte plusieurs fois en faisant attention à un milliard de détails différents. Le traducteur a-t-il traduit le nom du vaisseau spatial ou bien laissé en VO ? A-t-il respecté le glossaire fourni par l'éditeur ? A-t-il fait gaffe au fait que dans les premiers volumes de la série, tel truc a été traduit de telle manière ? Dans les moments de fatigue, a-t-il laissé passer quelques faux amis (du genre cry/crier, un classique indémodable) ? Son doigt a-t-il accroché sur le clavier pour finalement écrire "sommmes" ?...

Les questions à se poser n'ont pas de fin car les fautes possibles sont innombrables. Quand au final on passe le texte dans un correcteur orthographique pour faire un dernier tour de piste, on a la surprise de trouver encore des tonnes de lettres manquantes ou d'étourderies sur lesquelles notre cerveau glisse sans s'arrêter tant il est programmé pour reconnaitre un mot uniquement en se basant sur les consonnes. Car je ne sais pas pour vous, mais moi si je ne mets pas en mode "chasse à la faute", je ne remarque pas les fautes les plus évidentes. De base, je n'analyse pas chaque phrase que je lis.

Le pire que j'ai fait, c'est de corriger quelque chose de juste. Dans une scène où plusieurs chasseurs suivaient une piste, la traductrice avait écrit "Le chasseur de tête avançait silencieusement". J'ai tout de suite dégainé et changé le passage en "Le chasseur de têtes avançait silencieusement" car je sais que c'est la bonne orthographe. Maître Capello pouvait être fier de moi, j'avais le verbe juste et intraitable. Manque de bol, on ne parlait pas de chasseur de têtes dans le sens primitif, mais bien du chasseur qui était en tête du groupe. J'ai encore honte.

Ce n'est pas uniquement une question de correction orthographique sans fin sur "au temps pour moi" et "sens dessus dessous", c'est un travail de dingue. Le traducteur a beau faire attention (car, non, il ne fait pas exprès, il a lui aussi l'amour du travail bien fait, il ne faut pas croire), tu te rends compte que les noms des personnages changent au fil du texte, qu'il a oublié une phrase dans un coin ou qu'il ne connait pas vraiment l'univers de référence. Des fois, c'est carrément le texte en VO qui est bancale.

La pire situation, ce sont les livres de jeu de rôles sur lesquels travaillent plusieurs traducteurs. Il faut alors unifier les traductions parce que l'un a traduit tel nom de la sorte, mais le second d'une autre. Horrible. Et en plus, il faut connaître le système de jeu pour savoir si ce que disent les règles traduites est valide. Ma seule expérience de relecture rôliste a été sur la gamme Dark Heresy et c'est elle qui a été la plus usante. Ce sont de gros volume de texte, il faut donc plusieurs traducteurs ce qui produit une traduction inégale. J'ai déjà vu l'éditeur reprendre lui-même la traduction d'un chapitre complet quand ça merdait vraiment.

Bosser comme relecteur m'a appris un truc : la syntaxe est relative, pas absolue. Chacun articule sa prose à sa manière, les virgules peuvent ne pas être à la même place selon que l'on se nomme Hugin, Munin ou Xanthor78. Ainsi, moi, je cadence mes phrases à ma manière, selon une rythmique qui m'est propre. Dois-je l'imposer à la traduction ou bien respecter le tempo virgulatoire du traducteur ? C'est un métier, semeur de virgules, ça ne s'improvise pas.

Alors, oui, en tant que lecteur, quand on tombe sur un texte bourré de fautes, on rouspète. On a envie de lapider le traducteur avec des figues molles. Mais peut-on réellement demander à un éditeur de sortir 2 ou 3 traductions par mois pour étancher notre soif de lecture et espérer que tout va pouvoir se faire sans faute ? Je ne le crois pas. Ça prend du pognon et de la patience. Or on ne veut pas payer notre bouquin trop cher et que le bouquin soit disponible en VF une semaine après sa sortie en VO.

J'ai arrêté de relire des romans. Par manque de temps, mais aussi par humilité syntaxique. Les lecteurs se plaignaient sur des forums, malgré tous mes efforts, il restait toujours des scories que même Antidote ne voyait pas. Je ne suis pas assez vigilant. Il y a des types capables de regarder défiler des lignes de code en binaire et de trouver l'erreur. Moi, je ne suis pas une machine. J'hésite à chaque fois que je dois écrire "magasin" et "magazine". Et maintenant, c'est quelqu'un d'autre qui doit corriger les textes que je remets à mon éditeur. Mais quand je trouve une faute dans un livre, au lieu de maudire le relecteur sur 16 générations, je réalise qu'il a sans doute corrigé une brouette d'autres fautes dans le texte, pour mon confort. Et en plus, 99% du temps, son nom n'apparait pas dans les crédits.