17/01/2013

Le Crime Contre Nature de Gwenn Seemel


Avant d'entamer cette chronique, je me dois de préciser quelques points importants et de donner l'opportunité au lecteur de passer son chemin:

  • premièrement, je vais parler ici d'un livre d'art - de peinture plus précisément - dont le rapport avec les littératures de l'imaginaire habituellement couvertes sur hu-mu est si ténu qu'il n'y en a en fait aucun. Donc pour ceux qui sont là pour entendre parler du dernier blockbuster d'heroic-fantasy, désolé, c'est pas votre jour;
  • deuxièmement le sujet du livre est plutôt sérieux, et rendu d'autant plus sérieux par l'actualité sociétale en France. Du coup ça se prête assez peu à la gaudriole (même si ça parle de sexe) et je n'ai aucune intention de le traiter de manière amusante. Donc pour ceux qui sont là pour les métaphores à la con, désolé, c'est pas votre jour non plus;
  • Enfin, une précision plus qu'un avertissement, je connais personnellement l'auteur et peintre. Je ne crois pas que ça me rende moins objectif sur le bouquin, mais je vous laisse juge.

Ceci étant traité, parlons de "Le Crime Contre Nature" et de son auteur Gwenn Seemel. Gwenn est un peintre franco-américain qui vit dans l'état de Washington et peint avec une technique très particulière, riche en couleur et particulièrement percutante. Depuis deux ans maintenant, peut-être plus, elle travaille sur un projet intitulé en Anglais "Crimes Against Nature" qu'elle a traduit en Français par "Le Crime Contre Nature". Dans le cadre de ce projet, Gwenn représente les espèces animales dont le comportement social et reproductif ne correspond pas aux normes sexuées que l'on décrit généralement comme "naturelles".

Pour chaque peinture, un petit texte illustre la "déviation de la norme" et décrit l'espèce en question. Non seulement les peintures sont magnifiques (et je rêve de les voir 'en vrai') mais les textes sont simplement écrits, compréhensibles sans un master de biologie animale et instructifs. J'ai appris énormément de choses en lisant ce livre.

Saviez-vous que:

  • chez certaines espèces les mâles sont beaucoup plus petits que les femelles ?
  • chez certaines espèces les mâles peuvent devenir femelles (ou l'inverse) ?
  • chez certaines espèces les femelles se font féconder par plusieurs mâles ?
  • chez certaines espèces les femelles font des bébés sans l'intervention d'un mâle ?
  • chez certaines espèces c'est le mâle et pas la femelle qui donne naissance ?
  • chez certaines espèces, ce sont les mâles qui gardent les enfants ?
  • chez certaines espèces c'est la femelle qui domine le groupe social ?
  • chez certaines espèces les femelles vivent socialement et partagent un "foyer" avec d'autres femelles ?
  • certaines espèces ont des relations homosexuelles ?
  • chez certaines espèces, deux mâles hébergent une femelle le temps de la gestation et élèvent les petits ensemble ensuite?

Je pourrais continuer longtemps cette énumération: il y a 56 portraits dans le livre et chacun décrit une exception à la "norme", à la "nature" telle qu'elle est perçue et trop souvent exprimée vu des hommes.

La magie du livre de Gwenn, toutefois, c'est de n'être à aucun moment dans le jugement ou même dans la gravité. Le Crime Contre Nature est d'une certaine manière une célébration de la vie sexuelle dans ses fonctions sociales, récréatives, reproductrices et familiales. Aucun jugement de valeur dans le livre, mais simplement une accumulation d'exceptions qui, espérons-le, pourra amener le lecteur à reconsidérer ce qu'est la norme.

Finalement, pour moi, ce livre met en scène des structures sociales et familiales qui existent dans la nature mais qu'on ignore ou choisit d'ignorer pour imposer des normes qui sont culturelles et pas biologiques. Evidemment, en ces temps de débat en France sur le mariage homosexuel, ces arguments ont resurgi et le livre a donc une résonance particulière, mais il est important d'insister sur le fait que ce sont tous les stéréotypes sexués qui sont remis en cause par les peintures magnifiques de Gwenn et pas seulement  ceux liés aux relations homosexuelles souvent décrites comme "contre nature". Le rôle de la femme dans le couple, dans la séduction, dans l'éducation des enfants, voilà autant de stéréotypes tout aussi insidieux sur lesquels le recours à une "ordre naturel" est tout aussi erroné.

On peut vraiment lire et apprécier ce livre à plusieurs niveaux. Encore une fois, ce n'est ni un livre revendicatif, ni un livre menaçant. C'est une douce manière d'être amené à réfléchir, en regardant des planches superbes et colorées qui fourmillent de détail, en apprenant à chaque page sur des espèces qu'on connaît peu, ou même qu'on pense bien connaître. Dans son introduction Gwenn - qui n'aura peut-être pas d'enfants pour des raisons médicales - explique avoir voulu à défaut écrire un livre pour enfants pour les adultes. C'est une magnifique description de ce magnifique ouvrage.

Le Crime Contre Nature est disponible gratuitement ou contre une donation au format PDF, mais peut également être acheté dans son édition en langue Anglaise (Crimes Against Nature) en format papier. J'espère que Gwenn trouvera également le moyen d'exposer ses peintures en France, parce qu'au-delà de la représentation numérique ou papier, rien ne remplace l'appréciation d'une peinture dans son format d'origine et 'de visu'.

7 commentaires:

  1. Salut, en tant que biologiste je tiens juste à préciser qu'il n'existe pas de théorie de la "norme sexuelle naturelle" en biologie animale. Ce n'est qu'une invention idéologique, morale ou religieuse, mais pas scientifique.

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  2. Guillaume44 c'est justement le propos du bouquin que de montrer par l'exemple (et la beauté) que ces normes sont uniquement sociales.

    Si tu as le temps de lire le bouquin, ça m'intéresserait d'avoir ton avis!

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  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  4. Dans la démarche, ça me rappelle les illustrations de Humon qu'elle a appelées "Animal Lives" (le lien n'est qu'un exemple sur la série...)

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  5. Effectivement, Marmidotte, c'est la même démarche avec une transposition inversée, si j'ose dire c'est à dire l'anthropomorphisation (?) des comportements amoureux animaux.

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  6. (Sympa d'ailleurs, les dessins de Humon)

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