13/06/2014

American Nations par Colin Woodard


Depuis que j'ai régulièrement l'occasion d'aller aux Etats-Unis dans le cadre de mon travail, je suis confronté à un phénomène auquel je ne m'attendais pas: à chaque fois que je vais quelque part aux US où je ne suis jamais allé, j'ai le sentiment persistent d'être dans un nouveau pays. Bien sûr, il est facile de ne pas prendre tout à fait conscience des distances immenses du continent Nord-Américain, mais elles n'expliquent pas tout: ce ne sont pas seulement la géographie et l'architecture qui diffèrent, c'est la manière d'être et, au fond, les valeurs.

Lors d'un récent voyage à Austin, Texas, alors que je discutais sur ce sujet avec une de mes connaissances locales, historien amateur à ses heures, il m'a conseillé la lecture de American Nations de Colin Woodard. Le sous-titre de ce bouquin sorti en 2011 est Une Histoire des Onze Cultures Régionales Rivales de l'Amérique du Nord (A History of the Eleven Rival Regional Cultures of North America).

Evacuons d'emblée la forme: American Nations est un bouquin en Anglais, écrit par un journaliste de la presse généraliste et économique, c'est donc à la fois bien écrit et tout à fait compréhensible. J'irais même plus loin: le livre est très bien structuré, et ne tombe pas dans la plaie d'une grande partie des livres de ce type publiés aux US à savoir la répétition. On suit une trame relativement linéaire depuis les premières colonies Américaines jusqu'à l'époque moderne sans lassitude ni temps morts.

La thèse de Woodard, qui n'est pas tout à fait neuve (d'après lui) mais n'avait jamais été retracée dans un contexte historique (toujours d'après lui) c'est que les Etats-Unis ne constituent pas une nation au sens ethno-culturel du terme, mais plutôt un agglomérat de nations dont la culture et les valeurs divergent parfois grandement et restent largement jusqu'à aujourd'hui un héritage de la colonisation et en particulier de l'origine ethnique et des valeurs que chaque vague de colons avaient apporté avec eux.

Pour démontrer cela, Woodard raconte par le menu les différentes époques de la colonisation, expliquant de manière très convaincante comment les puritains calvinistes de la Nouvelle-Angleterre ont imprimé leur sens du bien collectif (et de l'éducation pour tous), leur sobriété du quotidien et leur éthique du travail à la région, alors que les planteurs Anglais du sud, fils des seigneurs de la Barbade, se sont construits sur un modèle où le travail (des autres) était le moyen de libérer l'aristocrate afin qu'il gouverne, se cultive et prenne du bon temps. Ce sont les exemples les plus extrêmes, mais le livre est en réalité tout en nuance, distinguant les valeurs des esclavagistes du Sud profond et de ceux, plus modérés, de Virginie, expliquant comment les Ecossais et les Irlandais miséreux qui ont colonisé les Appalaches ont construit un modèle social individualiste et belliqueux, comment les premiers colons de Pennsylvanie étaient des idéalistes tolérants et pacifistes, comment les populations Indiennes, Espagnoles et Européennes se sont mélangées à la frontière mexico-américaine et au-delà.

Bref, ce livre m'a vraiment ouvert les yeux non seulement en articulant un phénomène que j'avais ressenti aux Etats-Unis mais aussi en lui donnant une vraie perspective historique. Ce qui est passionnant c'est qu'évidemment ces différences culturelles expliquent dans une large mesure les choix politiques de l'Etat Américain aujourd'hui, tiraillé par ces différentes tendances. Depuis plusieurs décennies, deux blocs s'y opposent. D'un côté une coalition de nations autour de la Nouvelle-Angleterre, New York et la Californie du Nord qui prônent un Etat fort qui assure l'éducation de tous et la protection des individus face aux corporations, le tout teinté d'un prosélytisme historique qui 'justifie' de se mêler des affaires des autres. D'autre part, une coalition de nations autour du Sud Profond, des Appalaches et de la Virginie qui prônent un Etat faible, combinaison d'une société de classe héritée et d'un individualisme forcené, le tout justifié par une doctrine religieuse adéquate. Les autres nations sont les faiseurs de roi, en penchant d'un côté ou de l'autre au fil de l'histoire, ils ont fait et défait les gouvernements.

American Nations est vraiment un livre dont je recommande chaudement la lecture, surtout pour ceux qui s'intéressent à l'histoire et au devenir de l'Amérique du Nord. Le livre étend d'ailleurs son analyse un peu au-delà des frontières géographiques des Etats-Unis en examinant les points communs culturels au-delà de la frontière Nord (avec le Canada) et Sud (avec le Mexique). Bref, les nations américaines font peu de cas des délimitations géographiques des Etats, mais elles restent tangibles et influencent le quotidien des citoyens de ces trois pays.

1 commentaire:

  1. Angliciste de formation, il va sans dire que je vais me jeter dessus ! Merci !

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