09/06/2014

Histoires de Super-Héros (Pour Ceux Qui N'Aiment Pas les Super-Héros)


Quelques discussions récentes sur les réseaux sociaux m'ont remis en tête l'attitude que j'ai longtemps eu à l'égard du genre super-héros: entre désintérêt et mépris pour une fiction que je trouvais juvénile et caricaturale, manquant à la fois de finesse et de fond. J'en suis revenu, mais je comprends du coup qu'on puisse avoir cette perception du genre.

Le truc, c'est que les Super-Héros sont devenus à travers la fiction cinématographique et télévisuelle une mythologie moderne. Ce sont un peu les héros grecs de l'occident du XXIè siècle avec leurs naissances improbables, leurs exploits et leurs rivalités bien connues. Et parce que c'est un mythologie, avec ses références et ses codes, ça nourrit tout un pan de fiction qui s'en inspire, qui du coup en est sans en être, joue avec les codes et nous fait découvrir un sens un peu plus profond (et tangible) que le divertissement testostéroné de première main.

En réponse à ces gens qui ont par ailleurs bon goût mais professent un désintérêt pour ces histoires dans leur ensemble, j'ai décidé de constituer cette petite liste des lectures de super-héros qui m'ont réconcilié avec le genre. Il y a (forcément) peu de mainstream dans cette liste, d'abord parce que j'en lis peu, mais ensuite et surtout parce que ce sont les oeuvres dérivées qui m'intéressent le plus. Le gros avantage d'une mythologie (fusse-t'elle moderne) c'est qu'on a pas nécessairement besoin d'avoir lu le matériau d'origine pour comprendre les codes auxquels font références les oeuvres dérivées.

Bref, c'est bien ampoulé tout ça, mais j'ai décidé de catégoriser les BDs dont je vais vous parler en trois grandes familles: les classiques revisités, la déconstruction du genre et le détournement des codes. J'ai évité (à une exception près) les oeuvres qui sont condamnées de par leur sérialisation à être interminables et donc (à mon avis) illisibles pour ceux qui n'accrochent pas au genre a priori.

Les Classiques Revisités

Les classiques revisités sont des histoires de Super-Héros qui respectent pour l'essentiel les codes du genre, mais de par leur approche, leur scénarisation, le coeur des histoires qu'ils racontent, proposent quelque chose de plus intéressant et de plus abordable pour le non-geek. En évitant la peste de la sérialisation, ils évitent aussi les caricatures extrêmes de la narration 'super-héros' (les ennemis qui reviennent toujours, les rebondissements improbables...)

Le premier de ceux-ci est un bouquin controversé puisqu'il s'agit de The Dark Night Returns (Dark Night en VF) de Frank Miller. C'est le seul dans ma liste qui se base sur un héros "célèbre". Ce livre a marqué le retour de Batman sur le devant de la scène dans les années 80 et l'a transformé d'un héros classique et propre sur lui en un héros sombre et ambigu. Le pitch: un Batman vieillissant et physiquement affaibli reprend du service et organise une "force de l'ordre parallèle" pour contrer la délinquance et le crime lors d'une catastrophe qui plonge l'Amérique dans le chaos. Outre son excellent scénario, ce bouquin soulève la question du rôle des 'vigilantes' par rapport à celui des forces de l'ordre. La controverse n'est pas franchement dans la bouquin, mais est venue plus tard des prises de position politiques extrémistes de Miller, qui semble clairement convaincu que c'est une bonne chose que des individus puissent administrer leur propre loi. Ce qui peut amener à une relecture différente du bouquin.

Dans les classiques également, on trouve Astro-City de Kurt Busiek, une série de livres qui ne se suivent pas et dont le fil directeur est tout simplement la ville d'Astro-City. Astro-City est une mégalopole Américaine de substitution, comme on en voit dans de nombreuses séries connues (Métropolis, Gotham). De nombreux super-héros y vivent, mais la série ne se focalise pas particulièrement sur l'un ou l'autre d'entre eux. Elle s'intéresse plutôt à examiner ce que serait la vie des gens (et des héros) si les super-héros existaient. Elle est assez poétique, ne se focalise pas sur les combats mais plutôt sur les interactions et est à la fois excellemment scénarisée et fréquemment touchante. On a beau rester en plein dans le genre, on a une approche très différente de ce qui en fait un attrape-ados. A lire dans l'ordre ou dans le désordre, mais la toute première histoire du tout premier tome (Life in the Big City) est un petit joyau...

Déconstruction du Genre

Watchmen de Alan Moore et Dave Gibbons est évidemment un incontournable de la déconstruction du genre, sinon le premier ouvrage qui attaque aussi frontalement le mythe sous de nombreux aspects: glorification de la violence, légitimité des vigilantes, rôle (et traitement) des personnages féminins dans le médium, etc. Au-delà de tout cela, et sans doute à cause de tout cela, Watchmen est aussi et surtout une oeuvre dense et riche, prenante sans céder aux facilités du genre qu'elle émule (et critique en même temps). Bref, c'est une oeuvre majeure de la bande-dessinnée en général et sans doute le livre le plus susceptible de parler à quelqu'un qui n'accroche vraiment pas aux héros en cape et spandex. "Who watches the watchmen?" est devenu un slogan presque mainstream, remettant au goût du jour la sentence originelle de Juvénal, tellement d'actualité...

Common Grounds de Troy Hickman aborde le sujet sous un angle différent, et plutôt radical par rapport à la mythologie du genre, à savoir que les super-héros sont des humains comme les autres. Entre l'homme le plus rapide du monde qui doit manger en permanence pour alimenter son métabolisme super-rapide, un super-héros et sa némésis qui se retrouvent à discuter le bout de gras sur les gogues un jour de colique ou encore un groupe de super-héros en surpoids qui se lamente sur leur sort et la discrimination anti-gros qui les affecte, on est pas sur les grandes histoires, mais plutôt sur les tracas du quotidien. Common Grounds, c'est une chaîne de cafés à l'américaine (genre Dunkin' Donuts) lancée par un ex super-héros milliardaire afin que les super-héros mais aussi leurs ennemis puissent se retrouver en territoire neutre, siroter un latte et taper le bout de gras. Il est vraiment regrettable que cette série n'aie pas trouvé son public, parce qu'elle parvenait à être à la fois drôle et touchante, transgressive sans aller trop loin. Finalement, lorsqu'on humanise les super-héros, on ne les rend pas moins intéressant, mais bien plus.

Détournement des Codes

Powers de Brian Bendis et Michael Oeming est (à mon goût) ce qu'il y a de mieux dans le genre super-héros depuis Watchmen: s'y mêlent un nettoyage en règle des codes du genre, une ambition narrative franchement impressionnante et des partis pris graphiques aussi novateurs qu'efficaces. C'est d'ailleurs la seule série (au sens où elle n'est pas terminée) que j'inclus ici parce qu'après une quinzaine d'albums, elle continue à délivrer, originale et provocante. Le parti pris de Bendis et Oeming, c'est de nous faire voir le monde des super-héros d'en dessous. Les personnages principaux, Christian Walker et Deena Pilgrim, sont des flics en charge des enquêtes qui touchent au super-héros: crimes commis par ceux-ci ou dont ils sont les victimes. On a donc un regard désabusé sur la condition humaine à l'ère des surhommes, mais aussi une sorte de voile levé sur les aspects sordides de la vie des super-héros eux-mêmes. Excellent, provocateur, gore par moments, et ultime transgression, Full-Frontal-Nudity à (presque) tous les étages.

Love Fights de Andi Watson est un détournement d'un autre genre, toute en poésie romantique. L'idée n'est pas tant d'écrire une histoire de super-héros que d'écrire une comédie romantique dans un monde de super-héros. Jack est un dessinateur de comics à la manque dans un monde où les supers existent. Il dessine les titres du Flamer, un héros autrefois gendre idéal sur lequel s'accumulent des scandales de paternité. Il est également célibataire, et incapable d'imaginer qu'une fille puisse vouloir d'un mec normal quand elles admirent toutes des héros bardés de pectoraux improbables. Nora est une apprentie journaliste, battante et ambitieuse. Ils se retrouvent tous les deux embringués dans une enquête sur la paternité supposée du Flamer, mais entre eux, l'histoire d'amour n'est pas si facile à lancer, d'autant que le chat de Jack a lui aussi développé des super-pouvoirs et ne voit pas cette relation d'un très bon oeil... Andi Watson est un peu le Dupuy & Berbérian des comics, mais il réussit ici son pari de mêler romantisme et super-héros. Le twist final de l'histoire est même plutôt tordu et parlera sans doute plus à ceux qui connaissent bien les séries mainstream. Rassurez-vous cela dit, pas besoin de comprendre ce clin d'oeil pour apprécier Love Fights!

Bref, vous voilà avec une bonne liste de lecture qui devrait vous tenir jusqu'à l'hiver. Et si d'ici là vous êtes toujours aussi peu intéressés par les histoires de super-héros, alors je ne peux plus rien pour vous... Quant à moi, toutes ces relectures m'ont donné envie de tenter de nouveau ma chance avec Mutant City Blues, dans un blend Powers / Common Grounds / Astro-City. Je vous en reparlerais quand j'aurais fait jouer ça...

5 commentaires:

  1. Je me permets de commenter mon propre billet pour rajouter deux références qui auraient pu figurer dans celui-ci: dans le détournement des codes, on pourrait aisément inclure également Concrete (http://hu-mu.blogspot.fr/2012/09/concrete-par-paul-chadwick.html) et dans les classiques revisités on pourrait également parler de Paranormal (http://hu-mu.blogspot.fr/2014/01/paranormal-de-dan-christensen.html)

    RépondreSupprimer
  2. On peut aussi citer les Boys, illustration on ne peut plus littérale du super-héros mi-facho mi-choco. Puis on peut citer Top 10 aussi.
    Ayant été grand fan de super-héros etant plus jeune, autant considérer
    avec du recul un vrai fatras réac et rose bonbon.
    Heureusement qu' il y a plein ( oui plein ) d' auteurs qui dépousièrrent tout çà ( autre exemple Red Son ). y fait du bien ton billet, tiens.

    RépondreSupprimer
  3. Ca y est, j'ai trouvé. Ennis. Intéressant! Je vais essayer de dégoter ça en VO.

    RépondreSupprimer
  4. Attention, c' est quand même bien trashouille, ne laisses pas çà sous les yeux de ta petite soeur.

    RépondreSupprimer
  5. L'origine de The Boys, c'est "The Pro", d'ailleurs plus réussi.
    Et je citerai le comic que m'a fait découvrir Greg Pogo : http://strongfemaleprotagonist.com/

    RépondreSupprimer