10/07/2014

Une bibliothèque pour s'affranchir des frontières


Quand je me retourne, j'ai toujours fréquenté des bibliothèques épatantes. Qu'elles soient sises dans un palais épiscopal au parquet qui craque ou dans un amalgame de béton stalinien, j'y ai eu accès à la culture pour quelques euros par an. C'est là que j'ai emprunté l'album 666 d'Aphrodite's Child sans trop savoir ce que ça pouvait être (j'étais dans ma période Nephilim), que j'ai découvert les Soeurs Goadec (encore la faute du Souffle du Dragon) ou que je me suis goinfré de VHS de la Shaw Brothers. Et je ne vous parle même pas des livres et BD...

Pourtant, avec le temps, j'ai tourné le dos aux bibliothèques. Mu par l'idée que je devais posséder mes livres au lieu de les emprunter, j'ai entassé une bibliothèque de mon cru avec l'idée qu'elle serait, plus tard, un héritage pour ma progéniture. Ces quatre étagères Ikea ont formé pendant longtemps une fierté personnelle. Elles permettent de démarrer la discussion avec les visiteurs. Elles sont surtout une tentative permanente de normaliser la présence des livres dans la maison pour que ma fille grandisse en se disant qu'il est naturel de lire.

Et pourtant, ces jours-ci quelqu'un m'a servi sans le savoir une petite leçon de choses. Un cousin même pas germain qui a 70 ans. C'est sans doute la personne avec qui je parle le plus de littérature. C'est le plus gros lecteur que je connaisse, le genre qui papillonne entre 4 livres simultanément. Il ne lit pas en français, n'aime pas du tout la SF ou la fantasy. Mais on se retrouve avec Philip Kerr et Mordecai Richler. Il essaye de me faire lire des auteurs canadiens, je l'incite à lire la récente traduction des Rois maudits de Druon (qui font un carton en anglais depuis que GRR Martin a dit qu'il s'en était inspiré pour le Trône de fer). Un échange de bon procédé. Et pourtant, ce lecteur boulimique n'a pratiquement pas de bibliothèque personnelle en dehors d'une biographie de Bob Dylan et d'une Encyclopædia Britannica en 24 volumes tachetés de moisissure.

Il m'a donc emmené dans la bibliothèque municipale qu'il fréquente assidûment. Elle a l'incroyable spécificité d'avoir été construite à cheval sur la frontière canado-américaine. Elle a été bâtie par une riche madame canadienne qui avait épousé un riche monsieur américain et qui souhaitait symboliser par cette construction l'union de ces deux mondes. Dans cette bibliothèque, on est ni tout à fait au Canada, ni tout à fait aux USA. Pour peu que le douanier américain patibulaire qui surveille l'entrée du bâtiment depuis sa voiture climatisée ne soit pas là, ça serait un bâtiment comme les autres. Mais ça ne l'est pas. Ici, Canadiens et Américains lisent les mêmes livres. La bâtisse agit un peu selon une extraterritorialité habituellement réservée aux ambassades. Je me promenais entre les étagères, et ma canadicité québéciphile coexistait en toute harmonie livresque avec l'américanicité vermontoise des habitués.

Bon, évidemment, c'est un peu plus compliqué que ça, car Québec oblige, il faut des livres en français et en anglais, donc l'idée d'une bibliothèque entièrement partagée est un peu fausse car les usagers américains n'auraient pas une seconde l'idée d'emprunter un livre en français, mais vous voyez l'idée. Une bibliothèque construite par des francs-maçons, le cul sur deux chaises en même temps. Ah oui, elle propose aussi une salle d'opéra. Et le wi-fi.

J'ai été touchée par cette construction pas si utopique. C'est venu me rappeler ce qu'il y avait de magique dans les bibliothèques. Que ce n'est pas juste un lieu où on ne trouve que les volumes 3 et 7 d'une intégrale de Superman ou avec des DVD de séries télévisées que je peux regarder sur Netflix sans sortir de chez moi. Que les lieux représentent quelque chose de plus grand que la simple somme comptable des livres et CD proposés à l'emprunt. En rentrant à Montréal, je suis donc retourné à ma bibliothèque municipale. Ma carte de membre avait été désactivée, depuis le temps, mais il a suffi d'une paperasserie pour qu'elle revienne à la vie et que je reparte avec 3 kg de livres à rendre avant 3 semaines.

Car ce que me disait mon cousin, en me faisant la visite de cette étrange bibliothèque à la Borgès du nord, est bien vrai : quand on achète des livres, on essaye de minimiser les risques. Ça nous coûte de l'argent, alors on reste dans notre zone de confort de lecture en se cantonnant aux auteurs et aux styles que l'on apprécie. Mais dans une bibliothèque, on peut sans risque s'essayer à d'autres genres et des auteurs nouveaux. Au pire, on abandonne le livre au bout de 10 pages, mais on ne se sent alors pas lésé.

3 commentaires:

  1. Lieu fascinant en effet. Pour info, je crois (de mémoire) qu'un bon tiers des habitants du Vermont parlent Français, donc va savoir, il se peut même qu'ils empruntent du francophone!

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    1. Fort possible car le Français est la seconde langue la plus parlée au Vermont, dans le Maine et la Nouvelle Angleterre. Mais entre parlée et lue, il y a une grosse différence.

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  2. Chouette billet.
    Une bibliothèque qui, récemment, m'a touché : l'Atheneum de Providence, Rhdoes Island. Où HPL venait lire/écrire/crever de faim...

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