10/03/2015

Les nuits secrètes de Paris, de Guy Breton (1963)

Les dessous de Paris, épisode 1

Guy Breton était un journaliste modérément sérieux, ami de Louis Pauwels dans sa période « Matin des magiciens ». Au début des années 60, il entreprend une enquête sur les groupes occultes qui fleurissent à Paris – et qui n’ont jamais autant fleuri, d’ailleurs les Français consacrant aux voyantes et aux astrologues un budget supérieur à celui de la Recherche. (Cette comparaison donne la couleur de l’époque, celle de la France gaullienne de l’industrie et des bombes atomiques. Aujourd’hui, un enquêteur convoquerait spontanément le budget de la Santé, ou à la rigueur celui de l’Éducation…)

Privilège de l’auteur, son enquête esquive les satanistes et autres lucifériens pour se concentrer sur les bizarres. À raison d’un chapitre par secte et d’une dizaine de pages par chapitre, il rédige un petit guide qui grouille de sectateurs à l’équilibre mental incertain, dansant nus à la lumière de la pleine lune – et pourtant, il doit plus à Alphonse Allais qu’à H. P. Lovecraft.



Savez-vous pourquoi les druides se réunissent au bois de Meudon ? Parce que l’Église catholique refuse de leur rendre Notre-Dame.

Pourquoi ne faut-il pas plaisanter sur les homosexuels devant ce caniche ? Parce qu’il est la réincarnation d’Oscar Wilde, alors forcément, il se vexe.

Quel sinistre projet se dissimule derrière le quatrain « Ayant écouté / L’oignon professeur / Notre humanité / Vivra frère et sœur » ? Non, ça, je ne vais pas vous le raconter, mais croyez-moi, c’est bel et bien sinistre. Farfelu et absurde, mais sinistre.

Figure également au menu un urbaniste fou qui prévoit de construire une ligne ininterrompue de barres HLM entre les Pyrénées et l’Espagne, afin d’y concentrer toute la population française – ramenée, il est vrai, à quarante-cinq millions d’habitants. On découvre aussi des surréalistes en phase terminale. Ennemis du langage « artificiel », ils ne s’expriment que dans une langue spontanée incompréhensible à tout le monde, y compris à eux-mêmes (mais qui reste capable de véhiculer des énoncés complexes comme « l’émotion d’un homme qui se promène au bord de la mer par un soir d’été et qui rencontre la femme de ses rêves transformée en dromadaire »). Quant à « l’ange cyclamen » qui s’efforce de créer des âmes idéales destinées à rejoindre les Atlantes et autres réfugiés cosmiques sur Vénus, il prêche surtout le rapprochement des corps.

Et pour conclure cette rapide sélection, mes préférés : des brûleurs de photographies qui croient qu’elles volent effectivement les âmes, et en tirent une conclusion logique : plus vous êtes photographié, plus vous êtes bête. Or, on n’a jamais autant photographié les hommes d’État. Donc, nos gouvernants sont de plus en plus idiots et notre seule chance d’éviter une nouvelle guerre est de brûler des photos pour leur rendre les bouts d’âme qu’on leur a pris. Ô prophètes oubliés, comme vous auriez souffert en cet âge de selfies !

Et j’en passe et des plus allumés.

Pourquoi est-ce que je vous parle de tout ça ?

Primo, parce que c’est une lecture rapide et divertissante, qui fait franchement marrer par moments. Une soirée à savourer des phrases comme « Deux plantes vertes et un barbu complétaient la décoration » ne peut pas vous faire du mal.

Secundo, parce que tout cela reste humain. Les sectateurs sont présentés comme des gens décalés, certes, mais plutôt sympathiques. Rien n’est sérieux dans cette histoire, et Breton arrive à se moquer gentiment de ses illuminés qui portent des toges en lamé or et règnent sur l'univers du fond de leur cuisine en formica ou de leur salon Henri II. Aujourd’hui, leurs successeurs lui intenteraient probablement des procès, ou viendraient le bombarder d’œufs cosmiques[1].

Tertio, puisqu’avec moi Cthulhu n’est jamais très loin, parce que le « culte abominable qu’il faut démanteler » est une tarte à la crème d’un nombre infini de scénarios de L’Appel de Cthulhu. En général, cela se justifie parce que les vilains vont jouer du couteau sur une pauvre victime et que donc, il faut les soigner à la dynamite. Mais quid d’une secte dont le plus horrible péché est de brûler des livres de Françoise Sagan ? D'un groupe où les affreux adorateurs aux yeux révulsés sont remplacés par de doux excentriques qui cherchent la perfection en regardant leur nombril, dans l’espoir d’y voir s’ouvrir un troisième œil ?

Quatro, parce que ça existe encore. Ces groupes ont disparu, d'autres ont émergé. Il existe un « arrière-monde » comme les cafés ont une arrière-salle. Il est peuplé, voire surpeuplé, de conspirationnistes de tous parfums, mais quand on regarde les tables à l'écart, on trouve encore d'aimables notables convaincus d'avoir été Cléopâtre, des partouzeurs célestes et autres entrepreneurs qui vendent en VPC des manteaux templiers ou des pentagrammes inversés (en Colissimo ou sous pli discret). Depuis les années 60, le mot « secte » s’est chargé d’un tas de connotations angoissantes, et à raison, mais pour un Temple solaire ou un Manda Rom qui partent en vrille sous les yeux du grand public, dix groupes d’Illuminatis, d’alchimistes ou de francs loufoques vivent encore dans la pénombre sans alerter les autorités.

Bref, simple curieux de bizarre ou consommateur d’appeldecthulheries, de Nephilim ou de Magna Veritas, ce livre est fait pour vous, et s’il est épuisé depuis longtemps, ce n’est pas bien grave, il se trouve d’occasion pour trois (nouveaux) francs six sous sur Internet.




[1] Tiens, je ne vous ai parlé du prophète flamand de l’Œuf, qui prépare des bombes à spermatozoïdes pour repeupler la Terre après la guerre atomique, avec la participation enthousiaste de tous les gars du quartier.

2 commentaires:

  1. Je te conseille La Magie a Paris de Henri Thimmy. C'est la meme chose, mais entre les deux guerres.

    https://www.goodreads.com/book/photo/18485803-la-magie-paris

    RépondreSupprimer
  2. Merci du tuyau, je vais le chercher.

    RépondreSupprimer