08/08/2016

Le tertre maudit, de Robert E. Howard (années 20 et 30)

Épisode 43
Numéro 154 de la collection SF/Fantastique/Aventures (1985)





Dans la tradition des autres anthologies howardiennes de NéO, ce petit recueil contient un mélange de trucs et de machins dont la qualité oscille entre la perle et le navet. Théoriquement, il est censé regrouper des nouvelles appartenant au versant « fantastique » de l’œuvre howardienne. La réalité est un peu plus nuancée, le fantastique glissant assez nettement vers le « pulp » dans sa seconde partie.

• Lance et croc est une pièce de musée : la première nouvelle vendue à Weird Tales par un tout jeune Robert Howard, à qui elle a rapporté 16 dollars. C’est une préhistoriade, avec deux Cro-Magnons, une Cro-Mignonne et un salopard de Néanderthal cannibale et lubrique dont on devine tout de suite qu’il ne va pas voler les coups de hache en pierre qui vont lui défoncer sa gueule de primitif qui ose toucher à la femme blanche.

• La malédiction de la mer nous ramène dans le monde moderne. Un village sur la côte texane, deux marins en bordée, une jeune fille, un drame et un châtiment surnaturel. C’est du bon fantastique, avec un petit goût d’algues et de sel qui fait penser à Jean Ray.

• Du fond des abîmes se déroule au même endroit et avec le même narrateur que La malédiction de la mer, mais on passe d’un fantastique en demi-teinte à quelque chose qui pourrait être mis en scène par John Carpenter : un noyé revient et massacre tout ce qui lui tombe sous la main jusqu’à ce que le héros s’interpose.

• En replis tortueux, également connue dans d’autres anthologies comme Le serpent du rêve, est une histoire de cauchemar récurrent, qui finit, bien entendu, par déborder sur le monde réel. Je ne suis pas toujours d’accord avec les appréciations de François Truchaud, mais je le rejoins pour dire qu’elle est aussi courte qu’excellente.

Coup double est la première histoire « western » du recueil, et ça ne sera pas la dernière. L’argument tiendrait sur un dollar d’argent : une vendetta entre cow-boys, une fusillade, une embuscade et une chute rigolote. Pour le (six)-coups, ce n’est pas le meilleur récit du monde, mais il est prenant.

• Le cœur de Jim Garfield est une histoire texane, qui met en scène un vieil homme qui refuse de mourir, son médecin, un jeune cow-boy et un fantôme indien. Ce dernier m’a fait tiquer sans que je comprenne pourquoi, jusqu’à ce que je rouvre mon exemplaire du Rejeton d’Azathoth et que je constate comme une ressemblance... Après, on peut ergoter pour savoir si Le cœur de Jim Garfield est ou non une histoire du mythe de Cthulhu. Les petits cailloux non-euclidiens qui marquent les histoires de « première génération » manquent à l’appel, mais il est quand même question de dieux monstrueux…

• Pour l’amour de Barbara Allen nous ramène aux fantômes traditionnels (ou presque). C’est la meilleure histoire du recueil est sans doute l’une des plus réussies de Robert Howard, du moins à mon goût. On n’attendait pas forcément « Two-Guns Bob » dans un registre intimiste et dans une histoire d’amour, mais le résultat est juste magique, éthéré, et curieusement touchant.

• Le tertre maudit nous ramène à du concret et du consistant, avec son cow-boy dans la mouise qui se fourre dans le crâne de fouiller une tombe indienne, en dépit des conseils de son voisin mexicain qui connaît l’histoire de la région. Et bien sûr, il s’avère que profaner une tombe après la tombée de la nuit est une très mauvaise idée.

• Le monolithe noir est une nouvelle traduction de La Pierre noire, qui fait partie des grands récits cthulhiens de Robert E. Howard, et qui reste l’une des histoires les plus fameuses des débuts du mythe de Cthulhu. Cette version de François Truchaud ne retire rien à sa puissance d’évocation, mais n’y rajoute rien non plus. Quoi qu’il en soit, c’est toujours un plaisir de visiter Stregoicavar, gentil village hongrois doté d’une curiosité locale déplaisante…

• Une sonnerie de trompettes amorce le virage vers le pulp. Diffus et peu passionnant, ce récit se déroule en Inde et est raconté du point de vue d’une jeune Anglaise déchirée entre un amour conventionnel pour un homme de sa classe et sa fascination pour un yogi bardé de pouvoirs surnaturels. Ce déchirement connaît une solution sans suprise ni intérêt, et on est soulagé de passer à la suite. Robert Howard l’a cosigné avec un certain Frank Thurston Torbett, qui porte sans doute l’essentiel de la responsabilité de ce pensum.

• Le cavalier-tonnerre, en revanche, est tellement howardien qu’il en devient caricatural. Un businessman américain explore ses vies passées, se souvient qu’il a été un guerrier comanche, et vit des aventures où apparaissent une belle et farouche Indienne, des envahisseurs barbares venus du Nord, une cité perdue gouvernée par un magicien cruel et pervers... L’ensemble fonctionne parce que c’est du Howard, mais il a mieux développé chacune de ces briques dans d’autres histoires.

• Enfin, La vallée perdue ressemble à une réplique au Tertre d’H.P. Lovecraft, ou à un clone texan des histoires d’hommes-serpents qui figuraient dans Le pacte noir et L’homme noir. Pour le coup, même si marqueurs cthulhiens manquent à l’appel, l’histoire se range sans difficulté dans la boîte « mythe de Cthulhu », jusque dans sa chute…

Au bilan, deux histoires excellentes (Pour l’amour de Barbara Allen et Le monolithe noir), deux très bonnes (La malédiction de la mer et En replis tortueux), plus une curiosité (Lance et croc) et des histoires que l’on qualifie de « tout venant » quand il s’agit de Robert Howard, alors qu’un auteur de moindre envergure aurait pleuré de joie de les avoir écrites.


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