13/02/2017

The Ithaqua Cycle



Cela faisait un moment que je n’avais pas remis le nez dans les anthologies cthulhiennes. Dans un sursaut d’énergie également connu sous le nom « bonnes résolutions du Nouvel An », j’ai décidé de faire un peu baisser ma pile. Inévitablement, vous aurez droit à des commentaires sur les plus abominables et les moins atrocement mal écrites, deux caractéristiques qui ne se recoupent pas toujours.




Or donc, Ithaqua. Le redoutable Grand Ancien qui règne sur le Nord du monde fait partie de ces créations qui donnent l’impression d’être là depuis toujours, mais que Lovecraft n’aurait pas reconnues comme siennes. Sa généalogie part du folklore algonquin, passe par Algernon Blackwood au début du XXe siècle, puis file directement chez August Derleth sans passer par Providence. Et de Derleth, le pauvre monstre qui ne demandait rien à personne glisse chez Brian Lumley, qui lui donnera ses traits définitifs au fil de plusieurs romans. Robert M. Price raconte tout ce parcours dans l’introduction, après quoi, on passe aux nouvelles.

The Wendigo, d’Algernon Blackwood, est impressionnante. Elle date de 1910 et son style a vieilli, mais ce huis clos forestier conserve une sacrée puissance d’évocation. Le véritable reproche que l’on puisse lui faire est que ses matériaux ont tellement servi par la suite qu’on a l’impression de l’avoir déjà lue au bout de deux paragraphes, mais ce n’est pas la faute de l’auteur – Blackwood a influencé Lovecraft au point où Price affirme que The Wendigo est une histoire du mythe de Cthulhu à part entière, écrite vingt ans avant la naissance du mythe[1].

The Thing from the Outside, de G.E. England, est présentée comme une inspiration possible d’August Derleth. Cela n’en fait pas autre chose qu’une très honnête pulperie des années 20, avec un vieux professeur, sa femme et sa fille, plus un journaliste et un autre savant (tous deux amoureux de la fille du professeur, bien entendu). Dans l’esprit du genre, ils font preuve d’une confiance en eux impressionnante – « ciel, les guides indigène ont déserté, mais quelle importance, nous avons à peine trois cents kilomètres de terrain hostile à couvrir avant de rentrer » – et comme il se doit, ça dégénère méchamment.

The Thing That Walked on the Wind, The Snow-Thing et Beyond the Threshold sont toutes les trois d’August Derleth. Elles sont à peine lisibles, et surtout mortellement prévisibles. Certes, je les ai déjà lues ailleurs, et plusieurs fois, mais elles me semblaient déjà prévisibles quand j’avais douze ans. Price éprouve pour ces laborieux exercices une admiration qui me semble injustifiée, mais bon, chacun son truc. Quoi qu’il en soit, Derleth se trouve au cœur du « mythe d’Ithaqua », l’inclusion de ces nouvelles est donc entièrement justifiée d’un point de vue historique. En tant que lecteur, bon, ça ne fait que cinquante pages.

Born of the Winds, de Brian Lumley, reste dans les bornes de ce que Price définit comme « un pastiche derlethien ». On sent l’auteur de talent – car Lumley a du talent – qui ne s’est pas encore dégagé de ses modèles. C’est une bonne surprise, et même l’un des textes les plus sympathiques de cette anthologie.

Spawn of the North, de George C. Diezel II et Gordon Linzer, s’éloigne enfin des canons derlethiens pour revenir à des concepts un peu plus primitifs. On y croise de Vrais Hommes confrontés au grand nord hostile, un Texan superlatif échappé de chez Robert Howard, des chasseurs de primes, plus une petite touche de Jack London assez bienvenue.

They Only Come Out at Night, de Randy Medoff, est une courte histoire himalayenne où les hommes des neiges sont plus abominables que la moyenne. C’est un produit du fandom lovecraftien des années 70, à l’intérêt discutable pour tout autre que Robert M. Price, qui a vécu tout ça de près à l’époque.

Footsteps in the Sky, de Pierre Comtois, se déroule dans les forêts russes pendant la guerre civile entre Rouges et Blancs. Séduisante, exotique, mais il lui manque un petit quelque chose, peut-être une touche d’originalité, pour devenir excellente.

Jendick’s Swamp, de J.P. Brennan, est l’œuvre d’un auteur que Price décrit comme « un artisan compétent dans le domaine de l’horreur ». Sous la plume de quelqu’un qui trouve du talent à August Derleth et du génie aux pires gratte-papier des années 20, cela ressemble à une exécution capitale. En réalité, cette courte histoire fait bonne figure, et nous ramène au versant « anthropophagie » du mythe du Wendigo. De toute façon, les dégénérés cannibales, c’est un peu comme les nazis, ça va avec tout.

The Wind Has Teeth, de G. W. Vance et S. H. Urban. Dans le cadre amusant d’une bande de collectionneurs de romans d’horreur, cette nouvelle raconte… exactement la même histoire que toutes les autres, même si elle est un peu mieux écrite que la moyenne. Quant aux spéculations de Price sur le lien entre les histoires où les dieux des peuples colonisés se vengent à grand renfort de malédictions et les « études post-coloniales », je les trouve intellectuellement stimulantes, sans forcément adhérer.

Stalker of the Wild Wind, de S. M. Rainey, met en scène un pilote de chasse allemand de la Première Guerre Mondiale qui se retrouve soudain très loin de ses bases. Elle est intéressante, mais l’auteur semble avoir une check-list de choses à dire sur les avions de 14-18 et cocher les cases au fur et à mesure. Une narration un peu plus dégagée de ses sources lui aurait fait du bien, à mon avis.

The Country of the Wind, de Pierre Comtois, présente un « wendigo » qui n’a pas les caractéristiques fixées par Derleth et Lumley. Je ne suis pas fan de Pierre Comtois[2], mais cette histoire fonctionne, sans être bouleversante.

Wrath of the Wind-Walker, de James Ambuehl, est… sympa mais bizarre. On dirait un résumé d’un roman, avec juste les épisodes saillants expédiés en deux ou trois pages. Expédition dans un coin exotique. Ça tourne mal. On rentre. Les survivants se font décimer. Le dernier à y passer est l’ami du narrateur. Il a une mort étrange. Fini. Dommage, parce qu’il y a des idées marrantes ici et là.

Bilan ? The Wendigo joue dans une catégorie à part, celle des histoires d’horreur classiques qu’il faut avoir lues si on s’intéresse au genre. Je garde également The Thing from the Outside, Born of the Wind et The Country of the Wind. Je repêche volontiers Spawn of the North, Jendick’s Swamp et Stalker of the Wild Wind. Sans être mauvais, le reste est oubliable.

(CHA6021, un recueil de 256 pages assez denses)


[1] Il y aurait une anthologie à composer en puisant dans les œuvres des divers précurseurs qui découvert l’horreur cosmique avant Lovecraft, parfois avec une génération d’avance. W.H. Hogdson et A. Blackwood y figureraient en bonne place, mais ils n’y seraient certainement pas seuls.
[2] Au point d’avoir renoncé à faire un billet sur Goat-Mother, l’anthologie Chaosium qui rassemble toutes ses histoires cthulhiennes.

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