23/02/2017

Une Passion Hors Du Temps




 -  Bonjour Monsieur Bob, je suis Karen, vous m’avez demandé de venir…

-  Ah oui, ma petite Karen ! Installez-vous je vous en prie, j’arrive dans une seconde... Mais dites donc, vous n’êtes pas Karen, c’est pas avec vous que j’ai eu le rendez-vous la dernière fois, vous vous foutez d’ma gueule ?!?!

-   Ah non, la dernière fois vous avez eu l’autre Karen. Moi c’est Karen Marie Moning. Je vous ai envoyé mon manuscrit pour votre future gamme « hot fantasy » pour ces dames.

-  Ah, je vois… Enfin si vous vous amusez à toutes avoir le même prénom aussi… Parce que bon, mes lectrices s’impatientent,  et j’ai fini de lire votre bouquin, Une Passion Hors du Temps… Votre collègue m’annonçait de la sensualité qui traîne en longueur, mais on peut dire qu’avec vous j’ai été surpris !  Première page du premier chapitre, BAM, vous me mettez en scène une jeune américaine de 25 ans qui annonce qu’elle veut perdre sa virginité avec le premier venu pendant son voyage en Ecosse. C’est un concept ça, le voyage de dépucelage ?

-  Ah bah, c’est un peu le fil rouge du bouquin, la virginité. Pour moi, c’est super important, et je m’arrange pour que la lectrice ne l’oublie jamais. D’ailleurs je fais une thérapie à ce sujet. Toutes les trois pages en moyenne, PAF, une référence au fait que l’héroïne est vierge, ou qu’elle veut offrir sa virginité, ou qu’elle s’est abandonnée au beau Highlander etc. C’est l’écosse, mais on n’est pas là pour compter les moutons vous voyez.

-  Et donc elle vit à Santa Fe, et elle fait un voyage en bus en écosse pour trouver un homme… Dites donc, elle est un peu tordue votre minette là, mes lectrices vont jamais mordre à l’hameçon, il leur faut de l’esprit tout de même…

-  Ah mais c’est une intello ! Comme ça toutes les lectrices complexées peuvent s’y reconnaître : je dis bien que c’est une physicienne de génie, qui aurait pu découvrir l’arme la plus puissante du monde, mais a renoncé à sa découverte. J’ai même mis des citations d’Einstein et de Stephen Hawkins pour que ça fasse plus vrai !

-  Oui enfin par contre vous n'avez pas décrit le bousin parce que vous saviez que ça serait pas crédible… C’est un peu gros, on sent que vous balancez ça mais que vous ne savez pas quoi en faire et que vous n’y connaissez rien en physique quantique. Et puis en même temps, vous alternez avec les moments où c’est une nunuche championne, et ça me chiffonne. Son sac à main tombe dans une crevasse, bon, admettons. Elle se dit « oulala, y a toutes mes affaires dedans, faut que je le récupère ». Moi à la lecture je me suis dit « oui évidemment, y a son passeport, sa carte bleue, etc.»… Et là, l’héroïne nous dit que dans son sac y a sa brosse à dents, des culottes et du fil dentaire, et qu’elle ne peut pas vivre sans ça… Vous vous foutez un peu de notre gueule quand même.

-  Oui mais j’ai quand même mis des voyages dans le temps ! Elle tombe sur un highlander plongé dans un sommeil magique depuis 500 ans, ils s’apprivoisent à base de scènes sensuelles, finissent par coucher ensemble, et hop, par accident elle retourne dans le passé pour le sauver de son sommeil magique.

-  Ah, c’est vrai, ça m’a plu ça. Mais le voyage temporel, excusez-moi ma p’tite Karen, ça n’a pas l’air d’être votre fort. C’est bourré de paradoxes votre affaire d’univers ramifiés, et on voit bien que vous ne maîtrisez pas le sujet. Vous feriez mieux de laisser ça à vos confrères de notre collection « Hard Science ». Ils ont une machine dernier cri pour triturer les manuscrits et tester les paradoxes temporels, faudra qu’on leur file votre bouquin pour voir comment corriger ça. Bon, là la machine est tombée en rade suite au visionnage de X-men Days of Future Past… Mais ça devrait être réparé dans la semaine.

-  Bon, peut-être, mais vous voyez bien le mécanisme ? La lectrice s’identifie beaucoup plus à  une jeune fille qui vient des années 2000 et qui est projetée au 16e siècle pour sauver le highlander qu’elle aime, et auquel elle a offert sa virginité.

-  Bon, et puis vous me parlez de « scènes sensuelles ». Et sur ce coup-là je dois saluer votre audace. Vous êtes vulgaire ma p’tite Karen, et moi j’aime ça. Vous parlez de verge et de cyprine, et c’est trop rare pour ne pas être apprécié dans notre milieu. Mais vous maniez le sexe vulgaire comme un politicien manie les mots : on ne sait jamais ou vous voulez en venir, et au final on comprend que vous n’avez aucune vision concrète de la chose.

-  Oh mais mes lectrices non plus ! J’écris pour les vierges qui fantasment ! Comme ça, je peux écrire n’importe quoi, ça passe. C’est bien pour ça que la question de la virginité est omniprésente.

-   Mais ça les fait tant fantasmer que ça, la perte de la virginité ? Nan parce que là c’est un peu ad nauseam quand même…

-  Ah bah j’écris dans le genre puritain hein. Après le sexe, c’est tout de suite mariage et enfants. D’ailleurs juste après avoir couché, elle tombe enceinte et il l’épouse par un sort druidique magique.

-  Ah oui, c’est vrai qu’en plus, le Roméo est un druide surpuissant… Ca commence à faire beaucoup quand même.  Vous avez aussi le chic pour nous sortir des situations complètement tirées par les cheveux pour créer du quiproquo. Le voyage dans le temps de l’héroïne, qui doit donc séduire à nouveau le highlander qu’elle avait déjà séduit dans le futur et qui ne la connait pas encore, l’apparition d’un frère jumeau, à qui elle roule une galoche au premier regard, avant de réaliser que ça n’est pas le bon mâle… Je me demande si ça ne va pas être un peu gros, même pour nos lectrices.  Bon, mais tout ça est rattrapé par vos scènes de sexe vulgaire.  Mais il faut lisser un peu tout ça, parce que quand vous dites – vous pardonnerez mes approximations de traduction – « Lorsqu’il aplatit brutalement ses mains sur ses seins, ses cuisses s’ouvrirent si naturellement qu’elle se demanda pourquoi elle n’avait pas un écriteau "APPUYEZ ICI POUR DU SEXE" dessus », vous brisez quand même l’immersion. Difficile d’enchainer sur une pénétration convaincante après ça…

-  Oui, bon c’était une touche d’humour.

-  Alors que quand vous dites : « L’imaginer nu sous son plaid  […] lui asséchait immédiatement la bouche dès qu’elle le regardait. Probablement parce que toute l’humidité de son corps allait à un autre endroit », là ça fonctionne. On est vulgaire, on reste dans un ton pornographique qui s’intègrera bien à la scène suivante, qui monte en puissance vulgos.

-  Oh bah vous savez, la vulgarité c’est un coup de main à prendre hein.

-  Oui d’ailleurs faites attention à la cohérence des styles aussi. Vous nous faites des métaphores médiévales sensuelles, à base de « chaudron de luxure » ou de « langue de velours », et tout de suite après vous enchainez sur un bon vieux « sa bite était dure comme de la pierre ». C’est un peu rude pour la lectrice tout de même… Enfin sans mauvais jeu de mot bien sûr. Vous ne seriez pas un peu bipolaire Karen ?

-  Arf, des fois je m’emporte un peu… Vous avez apprécié aussi, le string chaton ? Vous savez, celui que l’héroïne a emmené avec elle depuis les États-Unis, en se promettant que le jour où elle perdrait sa virginité, elle porterait ce string rouge avec des chatons en velours noir dessus ?

-  Ah oui j’ai adoré ça. D’ailleurs je pense acheter le même pour ma femme.  Par contre méfiez-vous, parce que des fois on frôle le malaise moral tout de même. Quand l’héroïne, au 16e siècle, tente de convaincre le highlander du passé qu’elle ne raconte pas des bobards, elle lui raconte leurs aventures… Que lui n’a pas encore vécues donc. À ce moment, y a le père du garçon et la cuisinière qui écoutent aux portes. Et alors que Gwen commence à décrire leur nuit chaude de baise endiablée, et que le highlander lui demande de décrire tout plus précisément en se masturbant pendant qu’il l’écoute… bah le papa et la cuisinière restent écouter. C’est un peu limite non ?

-  Ah vous trouvez ? Moi je pensais que c’était léger.

-  Bon, écoutez, on va réfléchir ensemble à une suite. Non parce que vous amorcez quand même une belle ouverture, et je pense qu’on peut en faire une série à succès si on multiplie les tomes, les situations absurdes, les jeunes femmes en fleur et les hommes virils. N’oubliez pas Karen, votre point fort, c’est votre VUL-GA-RI-TE. Allez, on se recontacte bientôt, mais là je vais faire une pause dans vos ouvrages. C’est éprouvant tout de même comme lecture.

-  Merci monsieur Bob, à bientôt !

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