01/05/2017

Souvenirs de police, de Bruno Fuligni



Haut fonctionnaire, Bruno Fuligni bénéficie d’assez de loisirs pour publier d’excellents ouvrages historiques, généralement teintés d’une pointe d’ironie, comme ce Tour du monde des terres françaises oubliées dont je vous ai parlé il y a déjà un moment.

Souvenirs de police est exactement ça : une compilation thématique de souvenirs écrits par des policiers entre le début du XIXe siècle et le milieu du XXe. On y croise un peu de tout, de l’humble secrétaire de commissariat au préfet de police, du fonctionnaire en exercice prenant des notes au jour le jour au retraité qui sculpte son image de « grand flic », du sage qui a su prendre du recul au grinçant qui cultive ses déceptions. Bruno Fuligni se charge de la mise en perspective de l’ensemble, par le choix des textes et la rédaction des notices biographiques de tout ce petit monde[1].

Paris et ses environs sont à l’honneur, même si on se promène parfois en province, au gré d’une escroquerie ou d’une traque un peu plus mouvementée que d’habitude. Enfin, l’ensemble a souvent une visée didactique, parfois un peu pesante, lorsque l’objectif est d’apprendre aux lecteurs à ne pas se faire escroquer, que ce soit par un joueur de bonneteau… ou par un détective privé, que ces messieurs de la vraie police perçoivent comme des braconniers ou des voyous.

Sur un bon millier de pages bien tassées, on trouve de tout, du passionnant, de l’hallucinant… ou du barbant. Il faut du temps, de la patience et un tamis pour en sortir les pépites, d’autant que nos auteurs ne sont pas des stylistes. Au mieux, ils écrivent dans le style de leur époque. Au pire, ils sont pesamment administratifs, ou emploient des formules louis-philippardes comme « l’épiderme de leur conscience est cuirassé depuis longtemps par l’habitude du crime ». À certains moments, notamment lorsque le chef de la Sûreté Canler[2] tient la plume, il faut se cramponner pour tourner les pages. D’un autre côté, la balade renferme assez de pittoresque pour justifier l’effort. On ne se promène pas tous les jours dans un monde où les truands arborent des blazes comme Gu le Terrible, George les Longues Mains ou l’Adonis de l’Estaque.

Si on entre dans le détail, on découvre quatre grandes sections, chacune assez épaisse pour faire un livre de poche.

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Police générale présente le métier de flic, tel qu’il s’exerçait dans un monde où l’on débattait (pas longtemps) pour savoir si le téléphone ou les voitures étaient utiles au travail des policiers, où le bertillonnage était le nec plus ultra de la criminalistique, et où de toute façon, les commissariats de quartier pesaient plus lourd que le Quai des Orfèvres. J’ai été surpris de découvrir l’existence d’une brigade canine dès 1913, ravi de disposer d’une liste détaillée des prisons parisiennes ou de topos sur la manière de traiter les indics et les journalistes.

Nos auteurs s’intéressent ensuite à ce qui représente le gros du boulot, à savoir la (toute) petite délinquance. Vous ne serez sans doute pas tellement étonnés d’apprendre que le bois de Boulogne avait déjà une vie nocturne animée. De retour en ville, vous allez vous faire une culture à base de cambrioleurs spécialisés dans les chambres de bonnes, de gamins des rues, de mendiants, des tireurs[3] et autres joueurs de bonneteau. L’énumération des spécialités des uns et des autres est parfois fastidieuse, mais car franchement, à un siècle de distance, on se fiche un peu de savoir qu’un monte-en-l’air est bien différent d’un rat d’hôtel, mais si vous me lisez, vous êtes rôliste et vous êtes déjà habitué à couper les cheveux en quatre entre les elfes sylvains, les Noldors et autres Moriquendi.

Nos guides nous expliquent comment truquer tout un tas de jeux, loteries ou jeux de cartes, et j’en sors en se disant qu’avec un peu d’élagage et un peu plus de crasse, on tient là un supplément pour Wastburg.

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Les protagonistes de Police générale en voulaient surtout à votre argent, et s’ils vous tuaient, c’était par accident. Police criminelle nous parle de sang et d’assassins. Là encore, Fuligni commence par tracer un cadre. Le lecteur visite donc les installations successives de la morgue et reçoit des informations sur les autopsies et de ce qu’elles révèlent (ou non), sans oublier les méthodes d’enquête[4]. À l’autre bout de la chaîne, il suit le processus des exécutions capitales, vues par les yeux de flics qui affirment que non, la peine de mort n’a aucune valeur dissuasive. 

Entre les deux, on voit passer le gibier, avec en tête d’affiche la bande à Bonnot et Landru. Le lecteur y découvre, sous la plume du commissaire Belin qui l’arrêta, que Landru n’existait pas, ou du moins que des tas de gens étaient convaincus qu’il s’agissait d’un figurant engagé par Clemenceau pour détourner l’attention de la négociation du traité de Versailles… Notre époque obsédée de nouveauté n’a même pas inventé les fake news ! Au-delà de Landru, on croise aussi quelques individus moins connus, comme Victor Prévost, gardien de la paix et tueur en série, où Weidmann, dont l’histoire mélange nazis et crimes crapuleux dans les années 30. Tout cela nous apporte une tonne de matière pour Crimes, Maléfices ou L’Appel de Cthulhu.

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Après le sang, le sexe. Police des mœurs balaye un champ qui va de la prostitution de rue aux égarements passagers de la bonne bourgeoisie[5]. Les dames seules en villégiature y sont la proie de séducteurs qui leur font « le coup du garde champêtre ». Les solitaires au cœur trop tendre sont ruinés par des escrocs au mariage. Un banquier « sodomiste » et travesti succombe à une crise cardiaque alors qu’il batifolait avec un attaché d’ambassade dans la maison de rendez-vous de la veuve Frétille, gâchant la fin de semaine d’un inspecteur (la vue en coupe de l’hôtel particulier de la veuve ne se lit pas exactement comme un Bâtisses & Artifices, mais on n’en est pas loin). Le lecteur compatit au désarroi de la comtesse de V***, découvrant primo que son mari la trompe avec la môme Pirouette, et secundo que la môme en question est un jeune homme. Et bien entendu, là où pourrissent de vilains secrets, les maîtres-chanteurs apparaissent, ce qui nous vaut un cours sur la manière de saigner une victime à blanc sans se faire abattre.

Mais bon, les galipettes du grand monde ou du demi-monde ne sont qu’un détail dans un océan de prostitution « classique ». De bordel en chantier, de souteneur en maquerelle, on se meut dans un décor sordide, mais relativement balisé – même si MM. les policiers y amènent une volonté de classification qui les conduit à différencier une multitude de rangs et de spécialités là où les choses devaient être plus simples. Là où le XXe siècle est (un peu) plus tolérant, les auteurs du XIXe siècle considèrent que toute relation sexuelle entre des ouvrières et des bourgeois relève forcément de la prostitution, et servent à leurs lecteurs de petits contes moraux où la « fille perdue » fait mourir ses parents de chagrin, envoie son fiancé au bagne à force de le pousser au crime, et meurt d’une « maladie secrète » alors qu’elle venait d’arrêter le métier… Le jeu de rôle de la Brigade des Mœurs reste à écrire, mais vous avez là de quoi en jeter les bases.

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Enfin, Police politique couvre des sujets « politiques », au sens de « liés à l’organisation de la cité ». Il y est donc aussi bien question des chanteurs de rue que de manifestations qui dégénèrent, des informateurs et de la manière dont il convient de les traiter, de la gestion de l’inondation de 1910… Après quoi, on arrive à ce qui relève de la politique proprement dite. Au menu, le Cabinet noir (coucou !), les attentats anarchistes, les hésitations sur la manière de traiter les terroristes étrangers qui se tiennent tranquilles en France, ou le coup de folie du président Deschanel.

Une section sur le contre-espionnage ferme le ban. Il y est question de Mata-Hari et de la Cagoule, mais aussi d’un réseau de laitiers fascistes au service de Mussolini ou de Russes blancs liquidés par les services secrets de Staline. Tout cela fourmille de détails et certains de ces textes se lisent à peu près comme des scénarios prêts à jouer.

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Au bilan, nous avons là une grosse bête qui ne se laisse pas toujours apprivoiser facilement. Comme dans tous les recueils de ce type, la lecture est parfois aride, et parfois plaisante. Mais cette vue « au ras du sol » d’un sujet complexe et passionnant tranche agréablement avec les tartines encyclopédiques qui encombrent certains suppléments de jeu de rôle, et la matière qu’il renferme est à peu près inépuisable.



[1] Sans oublier la compilation d’annexes qui feront battre le petit cœur racorni des amateurs d’encyclopédies, comme les listes de tous les préfets de police de Paris, de tous les ministres de la Police et de l’Intérieur, avec les dates de leur prise de fonction…
[2] Qui sévissait au milieu du XIXe siècle.
[3] On ne dit pas encore « pickpocket », mais ça ne tardera plus.
[4] Avec des titres de chapitres comme La morte en bas de soie noire.
[5] Paternellement couverts par un préfet de police qui sait qu’il est bon, parfois, de fermer les yeux.

1 commentaire:

  1. Bon, ben... ajouté à ma wishlist. Faut que je trouve un Tardis pour pouvoir mettre plus de livres dans notre appartement. Ou un plus grand appartement, mais ça c'est cher :P

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