12/11/2020

Donjon & Cie


Nous avions eu la délicatesse de ne pas faire de réclame éhontée pour le financement des Encagés de Tristan, mais nous allons avoir moins de scrupule avec Donjon & Cie, actuellement en financement sur Game on Tabletop. Parce qu'on se doutait bien que le projet de Tristan serait rapidement financé, étant donnée sa renommée dans le milieu. Mais comme c'est le premier jeu Benoît Felten, on s'autorise une bonne tartine de copinage.

Imaginez une immense tour composée de salles dangereuses, de couloirs tortueux, de pièges infâmes et surtout peuplée de monstres féroces. Elle est organisée en biomes distincts mais interconnectés et n'est nullement le fruit du hasard : c'est un complexe créé et administré par une puissante organisation qui travaille d'arrache-pied pour atteindre les objectifs toujours plus ambitieux fixés par la direction. Car oui, le Donjon est une entreprise bien huilée, avec de nombreux départements en charge d'un aspect bien précis de la vie dans ce dédale. Tenez, ce n'est pas anodin si tels équipe de héros a acheté à prix d'or une mystérieuse carte au trésor des mains d'une vieille homme agonisant dans une auberge : c'est bien évidemment le travail acharné d'employés qui sont à la recherche de parfaits pigeons et qui les rabattent gentiment vers le donjon pour leur faire vivre une expérience hors du commun avec du danger, de l'or et bien évidemment, de la renommée. Car dans Donjon & Cie, on n'incarne pas de vaillants héros venu saccager le donjon mais des employés (appelés hôtes d'accueil) qui doivent s'assurer que la visite des héros dans le dédale soit une expérience tout aussi agréable pour les clients que rentable pour le Donjon. Les PJ ne sont pas là pour envoyer les héros de passage se faire massacrer aveuglément : il faut qu'à la sortie du donjon, cette clientèle parle en bien de son expérience, donne envie à d'autres aspirants héros de tenter leur chance et éventuellement revienne visiter la structure gargantuesque qui tente de se renouveler de visite en visite.

À l'instar des clarificateurs de Paranoïa, les PJ de Donjon & Cie sont des troobleshooters, c'est-à-dire des employés corvéables à merci que l'on dépêche dans un recoin du donjon pour régler discrètement des problèmes et surtout s'assurer que la sacro-sainte expérience-client soit parfaite. Tout comme dans la lutte, où les participants doivent respecter le principe du kayfabe (maintenir coûte que coûte l'illusion que les matchs ne sont pas arrangés), les hôtes de service doivent agir dans l'ombre pour que jamais un client ne se rende compte que sa visite du donjon a pour but de la faire cracher au bassinet. C'est aux PJ d'aller motiver le vieux dragon grincheux pour qu'il crache un déluge de flammes au-dessus des héros ou bien d'utiliser des ombres chinoises et des artifices pour faire croire que le dragon est en train de dormir dans son antre... Les PJ réarment les pièges après le passage d'un groupe de clients, s'assurent qu'ils ne croisent pas un autre groupe en goguette, guident sans se montrer les visiteurs vers la sortie la plus proche... Bref, ils maintiennent l'illusion en place. Et ça, ce sont leurs tâches de base, mais vous vous doutez bien que les scénarios vont être l'occasion d'accéder à d'autres responsabilités quand un département va les réquisitionner pour un dossier épineux ou que leur gestionnaire va les engager sur le terrain glissant des luttes inter-départementales.

Vous l'aurez compris, dans Donjon & Cie, on s'amuse avec les codes de la fantasy et du monde du travail. Car le Donjon est doté d'un vaste organigramme, d'un plan annuel, de comités, de procédures... Il est aisé d'imaginer le Donjon car le jeu s'appuient sur les tropes du medfan à l'ancienne et sur les petits travers du monde corporatif. Vous vous souvenez de la fois où une pétition a circulé dans votre boîte pour se plaindre de la qualité de la bouffe à la cantine ? Eh bien imaginez la même situation à l'échelle du Donjon, où le personnel est loin d'avoir le même régime alimentaire. Que feraient les PJ si leur gestionnaire exigeait d'eux qu'ils retrouvent l'initiateur de cette même pétition ? Ou bien imaginez la tête des PJ si leur pleutre de N+1 leur demandait d'aller annoncer à la Gorgone qu'elle a perdu son emploi. Il suffit de regarder le monde de l'entreprise, d'y ajouter un gobelin et de rendre plus fantasy un des buzz words du moment pour obtenir une aventure. Tenez : la Pythie est tombée malade trois fois cette année car elle est extrêmement sensible aux maladies que les héros colportent avec eux. C'est vrai, ces gens-là trainent dans des endroits vraiment pas ragoutants, se lavent peu... Elle exige donc de travailler à distance en utilisant une boule de cristal pour communiquer ses visions. Mais la direction exige qu'elle soit présente à son poste de travail. Comment concilier tout cela ? Aux PJ de batailler en coulisse, évidemment.

Niveau mécanique, Donjon & Cie s'appuie sur du solide : le Macchiato Monsters d'Éric Nieudan. C'est de l'OSR pas prise de tête qui permet de facilement mécaniser les idées des joueurs ? Tu veux jouer un hôte d'accueil qui soit un hobbit tombé dans un chaudron de potion de géant quand il était petit ? Pouf, c'est possible via un astucieux système de trait qui fait qu'on peut s'amuser avec les images d'Épinal de D&D sans devoir s'emmerder avec un bestiaire compliqué et des règles de magie qui prennent 50 pages de listes de sorts.

Bref, si vous avez été biberonné au mythique jeu vidéo Dungeon Keeper, si pour vous Trondheim n'est pas juste une ville norvégienne et Sfar n'est pas la Société française d'anesthésie et de réanimation, alors je peux vous garantir que Donjon & Cie est taillé pour vous. C'est un jeu où l'on rit, comme dans le temps avec le Complexe Alpha, non pas parce que les joueurs font des jeu de mots mais tout bonnement parce que les situations sont ironiques ou déforment notre réalité. On doit rénover l'antre d'un ogre car elle est en piteuse état et fait un peu honte quand les héros passent par là. On demande donc aux PJ d'aider l'ogre à déménager dans son nouveau cadre de vie, mais sa nouvelle grotte est bien plus petite que l'ancienne (il faut malheureusement rationnaliser l'espace du donjon). Il faut donc faire le tri dans les objets qu'il a accumulés en trente ans de service. Le convaincre de mettre à la poubelle des vieilleries. Et gérer le coup de mou que ce déménagement provoque chez cet employé qui n'est peut-être plus en phase avec son poste qui ne propose aucune réelle progression hiérarchique.

Pour enfoncer le clou, il y a une couverture de Ségur, des scénarios à gogo, une partie filmée avec Chloé, Mellie, Damien et Benoît lui-même plus des tas de contreparties qui se débloquent au fur et à mesure sur le pécule du financement participatif augmente.

Ça fait des années que Benoît fourbit son jeu. Il l'a testé des heures durant. Si vous pouviez imaginer le nombre de courriels ayant pour simple but de trouver le nom parfait pour désigner le rôle des PJ (hôte d'accueil) alors que c'était receveur dans les premiers textes. Ce n'est pas le travail d'une vie (il ne faut pas exagérer) mais c'est assurément un jeu auquel il a beaucoup réfléchi. Y'a pas tromperie sur la marchandise, avec Donjon & Cie, car tout est dans le titre : du Donj' et du corporatisme. Un pitch limpide, des illustrations aux petits oignons, des règles béton, du scénario prêt-à-jouer. Que demander de plus ?


C'est par ici que ça se passe

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