Numéro 193 de la collection Fantastique/SF/Aventure (1987)
Donc, John Flanders. Je vous en ai déjà parlé ici et là, mais pour ceux qui prendraient le train en route, c’est le pseudonyme qu’utilisait Jean Ray pour écouler ses histoires écrites en néerlandais, assez souvent rédigées pour le marché « jeunesse ». Cela se sent dans ce recueil, qui regroupe La Nef des bourreaux, un court roman qui occupe la moitié du livre, et trois nouvelles, Le Marais noir, Le Fantôme vert et Le Trésor de la crypte, qui amènent le total à 158 pages.
Évacuons d’abord un point important : le lectorat visé par « Flanders » était clairement adolescent. Disons douze à quatorze ans, c’est l’âge des héros de La Nef des bourreaux. Aucun adulte ne peut prendre ces histoires au sérieux telles qu’elles sont rédigées, ce qui n’est pas forcément très grave, parce qu’elles sont pleines de matériel réemployable selon vos besoins.
Pour commencer par ce qui, dans le livre, se trouve à la fin, parlons d’abord des trois nouvelles : toutes trois se déroulent dans un XIXe siècle un peu flou et dans des décors exotiques généreusement assaisonnés de carton-pâte. (Saviez-vous qu’il y avait des serpents constricteurs et des chauves-souris géantes en Australie ?)
Faute de place, elles posent une situation, la développent en y rajoutant autant de couches de mystère que le permet l’espace disponible, voire un peu plus, puis dénouent l’imbroglio en une ou deux pages où l’on découvre que le majordome est en fait le fils caché, que le gentil bienfaiteur est le traître, et ainsi de suite. Cela se lit bien, avec l’impression de voir des vieux épisodes de Zorro – c’est à peu près au même niveau de crédibilité et de profondeur psychologique. La « patte Jean Ray » est bien présente, même si elle un peu estompée par la traduction vers le français.
Quant au morceau de bravoure, La Nef des bourreaux, il suit la même formule avec plus d’ampleur. Situé en 1842 entre Londres et Fontarabie en Espagne, c’est l’histoire de deux infortunés jeunes gens dont la route croise celle d’une bande de pirates et de trafiquants d’esclaves, lesquels entretiennent une relation malsaine avec la monstrueuse doña Mariposa[1]. « Flanders » s’amuse visiblement beaucoup, exploite à fond les possibilités de l’époque, avec la télégraphie optique de Chiappe et les premiers navires à vapeur. Comme les nouvelles, ça se lit bien, avec un certain plaisir légèrement coupable. Mais bon, je sais depuis longtemps que je ne serai jamais un Adulte Sérieux, alors pourquoi ne pas s’amuser à lire des trucs pensés pour des ados d’il y a un siècle ?
Reste un aspect assez surprenant, mais qui mérite d’être mentionné : Jésus. Les quatre histoires mettent en scène des héros expressément décrits comme catholiques, persécutés par d’horribles Anglais protestants (Le Fantôme vert et dans un genre un peu différent, Le trésor de la crypte) ou d’abominables mécréants (La Nef des bourreaux). Nos héros croisent presque systématiquement un bon prêtre qui les aide. Inspirés par leur exemple, ils se comportent en purs modèles de charité chrétienne, pardonnent à leurs ennemis et, par leur exemple, les amènent à la Vraie Foi. Et oui, c’est appuyé à ce point : pesamment.
Jean Ray / John Flanders étant un polygraphe qui produisait vite et beaucoup pour manger, je pose comme hypothèse que ces quatre histoires ont dû paraître dans la presse jeunesse catholique, et que l’auteur s’est adapté aux demandes du marché et des rédacteurs-en-chef. Mais comme ce recueil est dépourvu de préface ou de la moindre indication bibliographique, ça restera une hypothèse.
Au bout du compte, qu’en dire ? C’est un John Flanders mineur, un Jean Ray archi-mineur, et 100 % du lectorat prévu est mort de vieillesse depuis au moins quarante ans. Ça reste lisible et, bizarrement, exotique – pas au sens de la balade autour du monde, mais comme fenêtre sur la psyché des ados du Plat Pays de l’entre-deux-guerres… et ça vous fait quatre trames sur lesquelles improviser un scénario. Après tout, le combo Cthulhu by Gaslight / Cthulhu Pulp est mécaniquement possible, et il y a pas mal d’autres jeux pour motoriser des aventures au XIXe siècle…
[1] Dont un portrait extrêmement flatté figure sur la couverture, donc quelque part en haut de ce billet.

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