05/03/2021

Shtisel

 

Pas de panique, je ne suis pas en train de développer une obsession maladive pour la culture juive. Non, le truc c'est que dans un précédent billet, je parlais de la série Unorthodox, que j'ai appréciée mais à laquelle je reprochais des tas de choses, notamment un portrait à charge de la communauté hassidim. Or l'actrice principale d'Unorthodox (Shira Haas) s'est faite connaître en tournant dans une autre série télévisée isralienne intitulée Shtisel. Et les algorithmes de Netflix ont compris qu'il était temps de me pousser vers cette histoire, car ils sont doués : ils te vendent les deux côtés de la même pièce.

Or donc, les Shtisel sont une famille ultra-orthodoxe de Jérusalem. Ce sont des haredim : ils craignent Dieu. Ils sont exactement comme vous les imaginez : vêtements noirs, papillotes, crainte maladive de la modernité, des gamins à profusion... Et la série va nous proposer de suivre le quotidien de cette famille fictive. Il y a le rabbin Shulem, le père veuf qui travaille depuis toujours comme instituteur à l'école du quartier. Il enseigne les rudiments de la foi à de jeunes garçons. Son fils Svi Arye est lui marié et fréquente la yeshiva, l'école talmudique, où il parfait sa connaissance de l'interprétation de la Torah. Sa fille Giti est mariée, élève 5 enfants (dont Ruchama, qui est incarnée par Shira Haas), mais quand la série débute, son mari décide de la planter là et de quitter la communauté en allant vivre avec une shiksa, une non juive. Et puis il y a son fils Akiva, le petit dernier. Lui n'est pas marié, n'a pas de travail et semble passer l'essentiel de son temps à glander. Oh, il fait bien des remplacements dans l'école où enseigne son père, mais les tergiversations d'Akiva représentent environ 50 % des intrigues de la série. Akiva n'est pas amoureux. Akiva est follement amoureux. Akiva trouve un nouveau travail. Akiva s'engueule une fois de plus avec son père... Bon, je ne vais pas vous présenter toute la smalah, mais il faut compter aussi la mère de Shulem, qui vit dans une maison de retraite ainsi que d'autres membres de la famille qui ont moins de présence à l'écran.

Et ce qui en fait une série géniale, c'est qu'on suit les Shtisel dans les bons moments comme dans les pires. Le rabbin Shulem et son hypocrisie (il faut le voir manger à l'oeil chez une veuve qu'il fréquente en douce). Svi Arye qui reste coincé à la yeshiva sans perspective d'avenir. Giti qui essaye de cacher le fait qu'elle s'est faite larguée comme une merde. Akiva qui mène une vie de patachon (comme disent les jeunes). On rouspète intérieurement contre les règles absurdes de la communauté et puis une minute plus tard on est attendri de voir l'amour familial (même s'il est maladroit). On rit, on pleure. Et leur réalité est bien évidemment bien plus proche de la notre qu'on ne l'imagine de prime abord. Bon, au final je ne sais pas si c'est toujours comme ça chez les haredim, mais dans l'ensemble les problématiques qu'ils vivent sont identiques à celles des non-croyants. Bon, je dis pas, il y a des trucs qui me dépassent dans les règles de base de la vie orthodoxe, mais les Shtisel démontre l'universalité des travers humains.

Et la série ne juge pas les ultra-orthodoxes : elle les met en scène sans les diaboliser ou les béatifier. La critique de la religion se fait de manière détournée, au détour d'un dialogue. Il y a par exemple tout une intrigue autour de la télévision, qui est jugée non casher. On suit alors deux haredim qui discutent, et l'un explique à l'autre qu'aux USA, les ultra-orthodoxes ont reçu le droit de leur rabbin de regarder la télé durant le chabbat en utilisant un minuteur. Et l'autre de répondre : c'est normal, sans ce genre d'accommodement, ces juifs-là se seraient réformés. Autre exemple : Svi Arye étudie à la yeshiva, et le point de doctrine qu'il doit étudier, c'est le fait qu'il y a deux versions du Talmud qui ne sont pas d'accord sur les règles à observer pour faire sécher du raisin. Pas besoin d'en rajouter plus : on est témoin de l'absurdité de la controverse et on comprend qu'il passe des heures à étudier des lois religieuses à la logique spécieuse. Ce qui donne de superbes scènes comme quand sa femme utilise la photo d'un rabbin très précis pour essayer de chasser une souris de sa maison car le rabbin est connu comme étant "le rabbin des souris".

Je vous préviens, on s'attache à eux très rapidement car les personnages sont finement écrits et interprétés. Et forcément, on comprend un peu mieux leur mode de vie. Je suis par exemple vraiment étonné par leur propension à fumer et boire, je les pensais bien plus rigoristes que ça. Je ne prétends pas que c'est une communauté très ouverte, mais force est de constater qu'il y a plus d'espace que je l'imaginais. C'est étouffant, l'atavisme y est une force difficilement opposable, mais ce n'est pas non plus une prison religieuse (tout en sachant qu'il y a des sectes très variées, je ne sais pas en quoi cette représentation est plus valide qu'une autre). Et je me dis qu'à une époque de ma vie, j'aurais fait un bon haredim. Bon, aujourd'hui un peu moins, mais je suis content d'avoir pu regarder de l'autre côté du miroir via la fiction. Surtout que ça fait du bien d'entendre de l'hébreu et du yiddish. Ah oui : la série se focalise sur un quartier de Jérusalem : ne vous attendez pas à aborder d'autres aspects de la vie israélienne : les communautés haredim sont par essence très refermées sur elles.

C'est marrant de regarder Shulem Shtisel assis à sa table, en train de relire pour la énième fois le même passage du Talmud. Sa femme lui dit qu'elle va se coucher, mais non, lui reste assis pour finir sa lecture. Je me disais à quel point c'était fou, de ne vivre que par un livre. Ma femme m'a alors dit qu'elle allait se coucher. Moi, non, je suis resté assis lire encore un peu de mon exemplaire de Vampire. C'est la 5e édition, ce n'est pas tout à fait le même contenu que celui de la V20...

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