25/05/2022

Severance


De nos jours (enfin, je pense), la compagnie Lumon possède une technologie de pointe qu'elle implante via une puce dans le cerveau de certains de ses employés. Cet implant permet une chose très pratique : dissocier la vie privée et la vie de bureau de l'employé. Quand il est au bureau, il n'a aucun conscience de qui il est dans le civil. Et quand il sort des bâtiments de la compagnie, il n'a aucun souvenir du travail qu'il a effectué. De cette manière, les employés sont entièrement dédiés à leurs tâches, ils n'ont pas de pensée parasitaire. Et les secrets industriels de la compagnie sont bien gardés puisqu'ils ne souviennent même pas de ce qu'ils font au bureau. Il faudrait être dingue pour accepter un tel asservissement, n'est-ce pas ? C'est le cas de Mark, notre héros, qui suite à une longue dépression est bien content qu'on déconnecte sa conscience pendant quelques heures. Là-bas, il ne pense pas à sa défunte femme. Il pense qu'il travaille aux archives de Lumon, mais en fait il fait partie du département du Raffinage des macro données, une équipe de pointe composée de quatre ressources qui travaillent dans un étrange open space en sous-sol. Étrange car leurs ordinateurs semblent tout droit sortis des années 80. Étrange car l'agencement des bureaux et couloirs est labyrinthique. Étrange, parce que leur travail est recompensé par des fournitures de bureau, des portraits caricaturaux et une très convoitée gaufre-party. Étrange parce que les collègues de Mark sont tous un peu bramés. Ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus car le grand plaisir de cette série de 9 épisodes est justement de glisser lentement dans un délire foutraque.

Le pitch de départ est jubilatoirement simple, mais le scénario explore de nombreuses conséquences de ce postulat SF. Ça parle de conformité, de la ludification du travail, de l'absurdité de la vie de bureau, de l'incompréhesion de ceux qui ne vivent pas cette expérience dissociative, de complot, de culte de la personnalité, de santé mentale, de l'aliénation par le travail... C'est d'une très grande densité. Certains auraient transformé ça en un simple épisode d'une heure dans Black Mirror là où Severance prend au contraire tout le temps d'explorer les méandres de cette idée affreusement fascinante. Nous sommes tous des Mark en puissance, on s'est tous plus ou moins oublié au travail. Cette expérience humaine, bien que complètement abracadabrante, est profondément accessible. On se retrouve à suivre ces parcours de vie atypique avec curiosité car c'est étrangement crédible, pour de la SF. C'est pas si fou que ça, paradoxalement.

Les décors sont parfaits, c'est une vaste enfilade de salles de réunion et de couloirs impersonnels. Les employés de Lumon sont superbement incarnés, on a tous croisé ce collègue à cheval sur le respect du règlement ou cette RH qui n'a aucune empathie. Chaque épisode nous enfonce de plus en plus loin dans ce délire corporatiste qui développe un background de plus en plus dérangeant. On apprend à craindre les cadres de Lumon, à se méfier du département Optique et Design (qui ne sont pas des gens comme nous). Le tout est superbement réalisé et bien joué, c'est vraiment une série d'une très grande qualité formelle. Bref, c'est une expérience vraiment déconcertante que je recommande fortement aux rôlistes car il y a des tas de bonnes idées à voler. C'est un peu une partie de Paranoïa.

C'est fou, mais quand je prends l'ascenceur pour me rendre à mon bureau, je ne peux désormais m'empêcher de ressentir le même effet de déconnexion que celui qui assaille les employés de la série. C'est purement symbolique, hein, mais c'est le genre de série qu'on porte en soi longtemps après le générique de fin tant elle entre en résonnance avec nos vies. Ça fait réfléchir, comme on dit.

1 commentaire:

  1. Diable, voilà qui est très attirant: je vais jeter un sérieux oeil à la série (Apple TV si je vois bien, j'espère qu'on peut acheter à l'épisode et qu'un abonnement est pas obligatoire).
    Apparemment il y aura une saison 2 de 9 épisodes aussi.
    Sur le fond, ça me fait penser à Paycheck: point de départ similaire, mais qui prend un direction diamétralement opposé. J'avais bien aimé le film pour son côté ludique, mais il restait assez superficiel.

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