Dust & Blood

 

Ce recueil de 120 pages contient deux scénarios pour Cthulhu by Gaslight, soit une centaine de pages, plus vingt pages pour leurs dix prétirés. Je le soupçonne fortement d’avoir commencé sa vie comme livret d’accompagnement de l’écran et d’avoir pris son indépendance parce qu’il était devenu trop costaud.

 

Côté forme, rien à dire, c’est comme d’habitude chez Chaosium : couverture rigide, papier glacé, couleur, signets, beaux plans et illustrations encore plus jolies.

 

Le premier scénario, Ashes to Ashes, occupe 27 pages, plus huit pour ses quatre prétirés. Il a un grand mérite : il se déroule dans un dustyard, un endroit que 95 % de la population victorienne évite comme la peste et dont 100 % des Français du XXIe siècle ignorent tout[1].

 

Qu’est-ce que c’est, un « dustyard » ? Eh bien, c’est l’ancêtre des déchetteries modernes, un site où aboutissent toutes les ordures d’une grande ville, que des employés s’affairent à trier, recycler ou détruire. Les gens qui y travaillent sont en équilibre précaire sur le dernier barreau de l’échelle sociale, un tout petit cran au-dessus des vagabonds et des prostituées. Heureusement, la déchetterie qui nous occupe est gérée par un patron « social », qui paye décemment, ne couche pas avec son personnel féminin et insiste pour que leurs enfants aillent à l’école jusqu’à onze ans avant de les embaucher. Des conditions de rêve…

 

Rien n’est gâché, les coquilles d’huître deviennent des boutons, les restes de laine de la bourre à matelas, les chats morts fournissent de la fourrure, et ainsi de suite. Le site, encombré de monceaux d’ordures à diverses étapes de leur valorisation, est dominé par le « destructeur », une combinaison d’incinérateur et de broyeuse à vapeur qui a une sale gueule d’accident du travail.

 

Vous vous en doutez, la collecte d’ordures comporte des risques surnaturels que les personnages ne sont pas équipés pour gérer. Le scénario en lui-même se limite à une poignée de scènes jouables très rapidement. Si vous arrivez à le faire tenir sur deux courtes séances, ce sera un maximum. Comptez plutôt une petite après-midi. Dans la mesure où c’est annoncé d’emblée, ce n’est pas un défaut, d’autant qu’il est sympa, dépaysant et amusant si les joueurs font un peu de role-play (même s’ils peuvent avoir une idée de ce qu’ils affrontent, leurs personnages n’en auront aucune).

 

Le second, Signs Writ in Scarlet, est nettement plus conséquent : 58 pages plus douze pour ses six prétirés. C’est la réédition d’un scénario paru en 1993 dans Sacraments of Evil, ce qui ne nous rajeunit pas, surtout quand on pense qu’une bonne partie des joueurs actuels de L’Appel de Cthulhu n’étaient pas nés à l’époque[2].

 

C’était un excellent cru en 1993, il le reste trente ans plus tard, revu aux normes du Chaosium des années 2020. Tiens, parlons-en un instant : les scénarios modernes sont beaucoup plus ergonomiques que leurs ancêtres d’il y a trente ans. Plus de murs de texte, des paragraphes courts, des mots en gras pour les infos importantes, beaucoup d’encadrés, des récapitulatifs des pistes à suivre à la fin de chaque section… c’est du bon travail, qui n’a qu’un défaut, il est signophage au possible. En tant que meneur de jeu, je salue l’effort. Coiffé de ma casquette d’auteur, j’ai par moments l’impression que les curseurs sont poussés un poil loin. Oui, je sais, je suis incohérent.

 

Revenons donc à Signs Writ in Scarlet. Qui commet des meurtres atroces dans les rues de Whitechapel ? Qui mettra la main dessus en premier ? La police ? Les investigateurs ? Le comité de vigilance du quartier ? Ces individus douteux qui ont l’air de savoir qui chercher ? C’est le genre de scénario que j’adore : un bac à sable avec des points d’entrées multiples, un casting proliférant, une situation plus ambiguë qu’il n’y paraît au début et pas de résolution imposée. La contrepartie de toutes ces bonnes choses est qu’il faut bien le préparer en amont et s’attendre à improviser. De plus, dans ce cas précis, des investigateurs compétents s’exposent aux attaques d’une créature atrocement meurtrière. (Mais ils peuvent aussi l’éviter.)

 

Au bilan, le premier scénario de Dust & Blood est bon, le second est excellent mais a le défaut d’être une réédition – ce qui n’embêtera que les vieux briscards dans mon genre. C’est donc un bon cru. Le seul reproche que je puisse lui faire est que Ashes to Ashes joue sur le même décentrage social qu’Oranges & Lemons, l’un des scénarios du Keepers’ Guide. Du coup, sur les quatre scénarios disponibles pour Cthulhu by Gaslight, deux sont du Ken Loach avec des tentacules, plus Signs Writ in Scarlet qui se passe dans le quartier pauvre de Whitechapel, mais avec des prétirés bourgeois.

 

Il ne reste plus qu’à attendre sereinement la suite : l’écran d’ici la fin de l’année et la campagne Curse of Seven début 2027. Et dans l’intervalle, j’ai une grosse pile de cthulhueries à rattraper.

 

 

Un supplément pour L’Appel de Cthulhu, édité en anglais par Chaosium, disponible sur le site de l’éditeur. Prix : 17,31 € en pdf ou 34,55 € plus frais de port en version papier.



[1] Chez nous, les services du dustyard étaient rendus de manière plus artisanale par les boueux et les chiffonniers.

[2] James, allez donc me chercher mon déambulateur, il faut que j’aille calmer les goules du cimetière.

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