25/11/09

Gomorra


C'est Pierre Desproges qui disait :
Il y a deux sortes d'Italiens : les Italiens du nord qui vivent au nord et les Italiens du sud qui meurent au sud.

Gomorra, c'est l'anti-Sopranos, le contrepied du Parrain, de Scarface et des Affranchis. Il n'y a ni honneur ni morale dans cette mafia. C'est au contraire la guerre perpétuelle entre des arrivistes qui se sautent à la gorge au moindre signe de faiblesse. Des gens que la misère pousse à bout, y compris à nier la valeur d'une vie humaine. Des petits caïds qui rêvent de tutoyer des mannequins, des adolescents avec pour seul horizon la came, le braquage et la prison. Pas d'échappatoire, ou si peu.

Roberto Saviano décrit un système poussé dans ses derniers retranchements. La camorra, c'est la libre entreprise extrême, le libéralisme le plus sauvage qui soit. Les fusions/acquisitions se font à coup d'AK47 dans les rues de Naples. Les parrains ne sont ni plus ni moins que des entrepreneurs qui délocalisent en Chine et appliquent toutes la logique néolibérale pour rogner sur les frais et augmenter les bénéfices. Les petits soldats sont payés à coup de lance-pierre, transportant des montagnes de dope pour des salaires de misère, quand ils sont payés. Et pour conquérir de nouveaux marchés, il faut les arracher aux mains des concurrents qui lorgnent depuis toujours sur le voisin dans l'espoir de voir une ouverture dans la défense adverse.

Cette Naples là, c'est le tiers-monde au cœur de l'Europe, une vaste machine à broyer les enfants pour en faire des hommes qui accepteront tous les sacrifices pour rêver de quelques miettes de pouvoir. Ce sont aussi des jeunes filles condamnées à épouser des mafieux pour ne pas à avoir à travailler au noir dans des usines sordides, en s'usant les mains sur des machines à coudre qui tissent la soi-disante mode italienne à grande rafale de misère. Tout passe par Naples, le port des trafics : drogue, tissus, contrefaçons, technologies, armement, main d'oeuvre... C'est le point névralgique de l'économie européenne, celle dont on nie l'existence quand on parle de CAC40 et de croissance.

C'est vrai que c'est loin, Naples. C'est presque une autre planète. Mais les intérêts de la camorra s'éparpillent de partout dans le monde. En bon investisseurs, plus fortiches que des gestionnaires de fonds de pension, les camorristes mondialisent comme des bêtes. Ils étaient déjà là quand l'URSS s'est effondré pour se tailler la part du lion dans l'arsenal militaire qui se bradait. Ils sont présents en Chine. Les grandes villes du monde ont des magasins chics qui vendent du luxe pour une poignée de parrains qui vendent de l'image de marque fabriquée par des sans-papiers. Un atavisme étrange qui poursuit les italiens même à l'étranger : la petite Italie de Montréal n'échappe pas à sa tradition, avec son clan sicilien, ses neufs cafés incendiés en un mois, le financement occulte des parties politiques par des entreprises de construction...

Dans une Italie berlusconienne, dénoncer la mafia semble aussi utile que de pisser dans un violon. Et pourtant, Roberto Saviano monte au barricade en racontant la camorra qui pollue son coin de pays. Avec le fantôme du juge Falcone en arrière-plan, on sait que ça risque de mal se terminer pour ce journaliste qui dissèque cette gangrène. Il doit se cacher, composer avec des gardes du corps, comme s'il vivait dans la Russie de Poutine. Des compatriotes comme Umberto Eco ont beau le soutenir, c'est le pot de fer contre le pot de terre. Parce que c'est enraciné dans les mentalités, c'est devenu un état de fait qu'on tolère d'autant plus facilement que l'on est pas éclaboussé par cette merde.



Elle est insupportable, cette indifférence morne face au meurtre. Pour une fois, c'est pas la faute aux jeux vidéos, ni celle du black metal. Non, c'est une nation qui a baissé les bras, de guerre lasse. Le monstre a gagné.

En plus du livre, Gomorra c'est également un film qui fait penser à la misère de La Cité de Dieu, la samba et Everybody was kung-fu fighting en moins. L'accent change, le bidon-ville est remplacé par du béton pourri, mais derrière ça c'est la même jeunesse qui se fourvoie dans le crime et la violence et qui bazarde son avenir, faute de mieux. Et comble de l'ironie, certains acteurs du film ont été arrêtés parce qu'ils étaient membres de la camorra. C'est comme si James Gandolfini travaillait réellement pour la mafia du New Jersey.

Si je fais des grandes phrases et que je semble découvrir tout à coup la dureté de la vie, c'est qu'une partie de mon patrimoine génétique vient de ce pays. Pas de Naples, non, plutôt du nord. Des bribes de souvenirs familiales, je crois me souvenir que la famille possède une usine de parpaings. Ouais, ça tutoie le monde de Gomorra, quelque part. En lisant le livre de Roberto Saviano, je me dis que si la Mama n'avait pas traversé les Alpes quand Benito faisait des siennes, qui sait quelle vie m'aurait tendu les bras...

Laurent Kloetzer en parle très bien.

Ah oui, de la SF et de la fantasy.
Promis, j'y reviens.

22/11/09

The given day


Après les enquêtes de Patrick Kenzie et Angie Gennaro et Shutter Island, voici le temps venu du Dennis Lehane nouveau. Sans surprise, son roman parle de Boston et de la police, les deux mamelles Lehanienne.

The given day (traduit en français par Un Pays à l'aube) se déroule à Boston en 1918. Les soldats sont de retour d'Europe, le pays est secoué par de rudes luttes syndicales et des attentats anarcho-terroristes sanglants. Or les policiers de Boston, réunis au sein du Boston Social Club, se serrent la ceinture depuis des années. Le maire a gelé les salaires pour participer à l'effort de guerre, mais maintenant que la Grande Guerre est terminée, le niveau de vie des policiers bostoniens est dérisoire. Une hérésie politique est sur le point de prendre vie : les flics veulent transformer leur club social en syndicat et parlent de grève à mots couverts. Or, avoir des idées pareilles, c'est assurément être bolchévique, car les forces de l'ordre sont au service du peuple et n'ont pas le droit d'entrer en grève.

Le récit s'articule autour de trois axes :
- d'un côté, on suit en fil rouge la carrière du joueur de baseball Babe Ruth, une légende américaine comme on n'en fait plus;
- de l'autre, on se focalise sur la famille Coughlin, flics de père en fils, qui va se retrouver écartelée par les choix politiques des différentes générations de policiers;
- enfin, Luther Laurence, un jeune Noir engoncé dans le racisme quotidien d'une Amérique encore arriérée du point de vue raciale.

Au problème syndical viennent s'ajouter une épidémie d'influenza (tiens, tiens, ça me rappelle quelque chose...), une histoire d'amour impossible, une histoire mafieuse et tout un tas de magouilles politico-municipales. Bref, ce n'est absolument pas du polar, c'est une fresque sociale qui dépeint Boston au moment où elle accède à une forme de maturité. Certains dogmes se fendillent, la modernité s'insinue entre les states de la lutte des classes.

J'ai pris peur en lisant le premier chapitre car il raconte un match de baseball. Or le vocabulaire de ce sport est très éloigné de ma connaissance lexicale de l'anglais, du coup cette ouverture était de l'hébreu pour moi. Mais une fois passé ce coup d'envoi, la langue est redevenue plus classique. La thématique du roman est bien évidemment faussement historique : bien que basée sur des faits véridiques, elle est en tout point une réplique rétro de certaines obsessions actuelles. Dennis Lehane cite souvent Montréal en exemple dans son roman, tandis que le ville a sombré dans les émeutes. Or les policiers de Montréal sont encore en grève de nos jours (même s'ils continuent de travailler dans la rue, ils contestaient il y a peu encore en portant des pantalons non réglementaires). Bien sûr, on est loin des émeutes sanglantes de 1918, mais la lutte syndicale reste un enjeu en Amérique du nord, où certaines entreprises ferment des magasins dès qu'elles soupçonnent que leurs employés s'affilient à un syndicat. Pour un Français, c'est particulièrement étonnant d'entendre ses collègues ne pas oser prononcer le mot syndicat sur un lieu de travail de peur que la direction taille dans le gras avant que le cancer bolchévico-anarcho-protestataire tendance Julien Coupat ne vienne mettre le feu au bon déroulement des affaires. Et puis, bien évidemment, il y a le racisme, que tout le monde semble oublier en prétextant que c'est de l'histoire ancienne maintenant qu'un métis ayant pour deuxième prénom Hussein est à la Maison Blanche, mais qui dans les faits reste aussi tangible que la fracture sociale de notre petit monde en crise. Difficile de ne pas penser aux soldats qui rentrent d'Afghanistan quand Lehane parle des vétérans de 14-18 s'en revenant de la lointaine Europe.

The given day est à la fois un superbe morceau d'histoire nord américaine qui sent le réel et un coup de rétroviseur de 700 pages sur la lutte des classes pour montrer que le socialisme n'est plus à la mode mais que les fondements de son existence sont toujours là.

21/11/09

La mort le roi Artu


Je sais qu'il est de bon ton de dire que Kaamelott est devenu trop dark et trop prétentieux depuis le livre V, mais je vais nager à contre-courant en m'extasiant sur le glissement progressif du format comique vers une narration dramatique.

Le livre VI de Kaamelott fait le grand écart en allant à la fois 15 ans avant le début de la série et en terminant l'histoire dans son format télé sans se laisser dicter le scénario par la légende. Je l'avoue : le dernier épisode télévisée est venu me titiller les glandes lacrymales. J'étais presque déçu de voir poindre des gags alors que le récit s'en allait de plus en plus vers le sérieux.

Déjà, pouvoir tourner dans les mythiques décors de la Cineccità, donne à la préquelle romaine un ton tout à fait convaincant. On pense à Titus Pullo et Lucius Vorenus, bien évidemment, mais avec Pierre Mondy en empereur perdu et l'immense Patrick Chesnais en sénateur magouillard, on est loin de l'ambiance HBO. En rajeunissant les personnages de 15 ans, il y a bien évidemment un plaisir visuel (la coupe de cheveux de Bohort) mais aussi la complicité du spectateur qui attend de voir si Astier va retomber sur ses pieds en jouant ainsi avec la trame même de Kaamelott. Ainsi, des éléments biographiques évoqués deviennent des épisodes entiers : formation militaire romaine du jeune Arturus, mariage arrangé avec Genièvre, premier retrait d'Excalibur de son rocher, la non-consommation du mariage...

Ce n'est pas la première fois qu'Astier a su me parler, j'avais déjà énormément apprécié des épisodes discrets que je trouvais superbes comme celui où il improvise un conte aux enfants de Karadoc pour les endormir et au cours duquel entre la déconnade on sent poindre un souverain en bout de course qui entre de plein pied dans la déprime. Le livre VI va au bout de cette logique avec un roi anémique qui ne se remet pas d'une tentative de suicide ratée et une explication de la nature du graal qui me laisse pantois : le graal est le récipient qui contient le sang d'un suicidé qui essaye de faire rejaillir la faute sur les autres.

Je comprends tout à fait qu'on puisse être déçu du changement de format, car passer du sketch de 3 minutes à des épisodes plus construits de 45 minutes, c'est aller contre le sens de l'habitude. Il y a une rupture avec le public, je le sens dans les commentaires de spectateurs qui ne se retrouvent pas dans ce nouveau ton de Kaamelott. En même temps, je crois qu'Astier était prisonnier de son format et qu'il a eu raison de faire bouger les lignes en étant ambitieux. L'arrivée d'une trilogie au cinéma n'a rien pour me déplaire, même si j'ai peur que les spectateurs ne soient pas sensibles à cette mue.

Je pense beaucoup au graal en ce moment. La faute à ce cours, évidemment, mais surtout à Astier. Je reste persuadé qu'au départ, le graal était un prétexte scénaristique pour Kaamelott. Mais avec le temps et l'aisance que la série a obtenus, l'auteur a pu délaisser la portée comique pour raconter une vraie histoire du graal. La quête de la paternité du livre V (avec le père des jumelles qui attend son fils qui n'en finit pas de ne pas revenir) était déjà une belle larve, mais là, ce qui a éclos sur mon écran était beau. Ce n'était plus seulement les Monty Pythons qui rencontraient Audiard, c'était devenu quelque chose ayant son identité propre.

Et tout ça n'est pas seulement dû à Astier mais à cette famille d'acteurs issue du théâtre classique.

En voyant le tout premier épisode un soir de M6 et en apprenant que l'auteur était un rôliste lyonnais, je ne pensais pas que ça donnerait ça, Kaamelott. De la déconne medfan avec mes référentiels, mais aussi une méta-histoire sensible et remplie d'humanité.

Et ce soir, je suis un peu orphelin de tout cela...

15/11/09

Les petits riens de Lewis Trondheim


Vous m'avez sans doute lu me plaindre ici : les livres/BD en français coûtent un rein au Québec. Ils voyagent depuis la France en première classe et sont dorés à l'or fin par des moines copistes qui chantent des versions grégoriennes des succès de Céline Dion.

C'est pourquoi, au Québec, on peut difficilement avoir le goût du risque en matière de lecture. Quand une BD coûte 30$ et le moindre livre de poche 15$, on ne s'aventure pas à acheter les yeux fermés. On y va avec des valeurs sûres et on évite l'achat compulsif.

Et Lewis Trondheim est un étalon de valeur bédéèsque pour moi (même si je totalement dépassé par la masse de sa production).


Je suis peu de blog dessiné. Oh, il y a bien évidemment Boulet, qui sait parler au geek en moi, et Monsieur le Chien, cet indécrottable fonctionnaire poujadiste. Mais pour le reste de l'offre blog dessinée, le ratio qualité du dessin/intérêt du propos de l'auteur est trop faible pour que je m'attarde sur la myriade de nombriblogs avec des petits mickeys. Je reste en deuil de la disparition du mystère Frantico.

Mais dans mes marques-pages, entre Maître Eolas et le Daily Show de Jon Stewart, il y a Les petits rien de Lewis Trondheim.


Je vieillis, car plutôt que des aventures incroyables, c'est l'ordinaire quotidien de l'auteur qui m'intéresse. Lewis ne raconte pas des anecdotes fabuleusement drôles à chaque page, il ne cherche pas le gag systématique. Il décrit son petit univers de tous les jours, ses angoisses dans lesquelles je me reconnais, ses (nombreux) voyages d'où il tire des décors magnifiques. Sa vie d'auteur de BD n'a rien de débridée, c'est finalement rassurant de voir qu'il ne vit pas dans une autre dimension que la notre. Il a ses petits tracas, ses victoires dérisoires, ses rencontres étranges.

Des planches simples, pas de scénario, la vie d'un quadra avec sa famille... waow, je sais vendre un produit, moi.

Pour les ceusses qui suivent son blog, Lewis est venu récemment à Montréal.

13/11/09

Les Chronolithes - Robert Charles Wilson


Nouveau détournement de billet. Philippe avait signé celui-ci en décembre 2008. Je me permets de juxtaposer nos points de vue.

Je sortais d'une grosse déception avec Darwinia, aussi j'ai attaqué Les Chronolithes à reculons. J'avais très peur de retomber sur un pitch d'enfer mais une explication à des années-lumières de l'ambiance initiale. C'est sans doute parce que j'avais condamné à l'avance ce roman qu'il m'a autant agréablement surpris.

Quelque part en 2020, une énorme structure aussi étrange que démentielle sort du néant et vient décorer un décor asiatique qui n'en demandait pas tant. Tout semble indiquer qu'elle vient du futur et qu'elle célèbre la victoire en 2041 d'un certain Kuin. Sauf que de Kuin, le monde de 2020 n'en connait aucun. Et que ce monument de mégalomanie ressemble étrangement à une prophétie auto-réalisatrice. Dans ce merdier temporel qui cherche à savoir si le futur est tributaire du passé ou bien si le passé se modèle en fonction de son futur, un homme dépassé par les évènements suit sa vie. Il est indéniablement lié au phénomène, mais comment, c'est un mystère en soi.

Un évènement impossible, donc, qui bouleverse le monde. Mais étrangement, la narration ne s'intéresse pas toujours directement à ce mystère, elle s'occupe plutôt de la vie en marge, des hésitations d'un homme écrasé par ce qui se passe. Le monde part en sucette, et ça a un impact direct sur son petit univers. Oh, il y a bien une recherche de vérité dans certains chapitres, mais ce n'est pas le but du roman. Les conséquences sociales, politiques et humaines de ce phénomène sont les véritables héroïnes de cette histoire.

Bref, une vie humaine avec en toile de fond un mystère temporel riche et bien disséqué. J'ai avancé avidement, autant pour savoir ce qui se cachait derrière le pitch à sensation du début que pour accompagner ce héros qui comprend mal ce qui l'entoure. Une SF humaine qui est venue me chercher alors que j'avais décidé que je n'étais pas client.

Du coup, mes attentes sont très élevées pour Spin. Ce qui devrait immanquablement provoquer une déception à la hauteur de mes espérances...

Cédric

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J'ai déjà parlé de Robert Charles Wilson et de son excellentissime Spin, problablement ma meilleure lecture de 2007 (Hugin & Munin: "Spin" de Robert C. Wilson : un Hugo mérité). J'avais également lu Darwinia, qui m'avait moins emballé, mais rien d'autre jusqu'à aujourd'hui. Je me rattrape en ce moment puisque je suis en train de lire le Vaisseau des voyageurs et que j'ai achevé les Chronolithes.

Le style du roman est aussi proche de celui de Spin, que les deux couvertures de Manchu sont clairement du même artiste. On y retrouve ainsi les ingrédients suivants :
  • Une accroche en fanfare, qui me fait penser au gigantisme en Art contemporain : après les étoiles qui s'éteignent dans Spin, on a cette fois-ci des monuments gigantesques qui surgissent au milieu des villes pour célébrer les victoires d'un conquérant du futur.
  • Plutôt qu'une approche hard-science, on pourra parler de rigueur dans le traitement d'un postulat scientifique extraordinaire
  • Des personnages attachants, humains et vraisemblants, pour lesquels on se sent de l'empathie
  • Un thème doux-amer, fait de mélancolie et de passions éphémères, qui me fait assez penser à la saudade des lusophones.
  • Et surtout, un traitement d'une intrigue SF par le biais du ressenti des personnages : Wilson ne s'intéresse à son accorche initiale que dans l'effet que son intrigue a sur ses personnages. La grande réussite de l'auteur, c'est d'arriver à nous faire préférer de savoir la façon dont ses personnages affrontent la crise, et ses effets sur eux, que de connaître la clé du mystère.
Bien que réussi, les Chronolithes souffrent de la comparaison avec Spin, qui le surclasse sur tous les points : l'ambition du point de départ, la description des personnages, les rebondissements de l'intrigue, la construction du récit, et la résolution du mystère. Les Chronolithes est un bon roman, Spin est un chef-d'oeuvre. Mais je l'ai assez dit, je crois. :-)

Philippe

11/11/09

Shutter Island


Je sais, je sais, mon dernier billet était putassier. Titre polémique, sujet people, controverse facile... J'ai cédé aux sirènes du blogging facile. La tentation était grande de flatter vos bas instincts pour attirer votre approbation. Je suis faible, que voulez-vous.

J'ai déjà tout le bien que je pense de Dennis Lehane en tant qu'auteur de polar à travers ses deux détectives Patrick Kenzie et Angie Gennaro. Depuis, j'ai savouré son Mystic River (raah lovely) et je surveille du coin de l'oeil tout ce qui est estampillé Dennis Lehane au format poche. Et Shutter Island n'a pas échappé à ma vigilance.

L'année 1954. Shutter Island est une île qui abrite un hôpital psychiatrique destiné aux détenus violents. Et justement, une dangereuse détenue manque à l'appel. Débarque donc du ferry deux US marshals qui découvrent un microcosme insulaire à la lourde atmosphère délétère. Surtout qu'une tempête est sur le point de couper l'île du reste du monde. Il y a ces grands bâtiments remplis de fous, ce personnel hospitalier inquiétant, cette île que l'on pourrait croire appartenir au Docteur Moreau... Et pour ne rien arranger, les 2 marshals semblent avoir emmener avec eux quelques démons personnels issus de la seconde guerre mondiale et d'une vie intime marquée par le deuil.

Dennis Lehanne signe un roman hommage à l'imagerie gothique, avec un hôpital qui devient vite un personnage à part entière de la narration, avec son passé mystérieux, son vaste complexe de couloir, ce terrible phare où il semble se passer des choses peu communes. Le huis-clos n'est pas un whodunit à la Agatha Christie, on est plus dans la découverte lente et terrible d'un environnement étrange. 400 pages de suspens qui déboulent sur une révélation aussi inévitable que confondante. C'est fort.

L'actualité est belle pour ce roman, puisque Scorsese vient de réaliser une adaptation avec DiCaprio et Ben Kingsley. Le film sortira en principe en février 2010. Les images que j'ai vues après ma lecture correspondent parfaitement à l'image que je m'étais faite des lieux, je sais déjà que je vais être client du film. Le bande-annonce ne révèle pas les surprises du scénario, c'est agréable :



De même, une adaptation en BD est sortie en France et est signée par Christian de Metter. Il est possible de voir les 8 premières planches sur ce site.

Les fans de Patient 13 devraient se jeter dessus.

08/11/09

Que cherchaient les quêteurs du Graal ?


Si j'y vais d'un titre aussi pompeux sur ce blog généralement assez léger, c'est la faute de notre voisin virtuel et de plume Laurent-de-chez-Smith-en-face. Dans un récent billet, il faisait de la publicité pour certains cours du Collège de France qui sont désormais en téléchargement gratuit sous la forme de podcasts. Voulant goûter cette proposition éducative, je me suis mis à suivre un premier cours à propos de la piété chez les Romains. Sujet intéressant, si ce n'est que l'orateur passait plus de temps à dire que ses collègues étaient des truffes qu'à réellement nous enseigner la chose romaine. J'ai donc bifurqué vers une relecture de Confucius qui semblait démontrer que comme le marxisme, le confucianisme peut servir à défendre tout et son contraire dès qu'il s'agit de surinterpréter un texte. Hélas, l'oratrice avait, euh... un, euh... défaut d'élocution particulièrement, euh... lourd qui, euh... rendait l'écoute plus pénible qu'une séance de roulette chez un dentiste atteint de Parkinson.

J'en étais à me dire que le Collège de France, ce n'était pas fait pour moi. Or sur les conseils de Laurent, j'ai tenté l'aventure d'un cours de littérature médiévale intitulée : Que cherchaient les quêteurs du Graal ? Non, en fait, le vrai titre du cours, c'était Non pedum passibus, sed desideriis quaeritur Deus, mais comme j'ai fait une allergie au latin dès ma première page de déclinaison (saloperies de rosa, rosae, rosam), je ne chercherai pas à faire mon latiniste à deux sesterces.

Que cherchaient les quêteurs du Graal ? Une belle question. Que les fans du Da Vinci Code et de Rennes-le-Château se rendorment illico presto (moi aussi je peux me la jouer avec des latinismes, non mais...), ce cours de 9 séances d'une heure chacune ne parle absolument pas d'ésotérisme. C'est réellement une approche littéraire du mythe qui est proposée. Mais en posant cette question, l'orateur aborde de nombreux thèmes connexes qui sont passionnants. Comme la relation entre les romans du Graal (car la littérature médiévale est riche d'une belle pléiade de romans interconnectés) et la liturgie chrétienne (et surtout l'évangile apocryphe de Nicodème qui explique ce que Jésus a fait pendant les 3 jours qui suivent sa mort avant la résurrection). La transposition d'une histoire moyen-orientale vers le monde celte. Le sens de l'aventure chevaleresque et des valeurs transmises par ces histoires de chevalerie. La définition même du Graal (qui est probablement un plat à viande. Oui, un mythe s'écroule). Le fait que les romans du Graal sont rarement achevés par leurs auteurs qui ne savent pas trop comment finir cette histoire. Le rôle du pèlerinage dans la mystique médiévale. Je vous la fait courte, mais la liste des sujets abordés à travers cette étude est longue et touche à plein d'aspects du mythe et de son époque.

Pour ne rien gâcher, l'orateur est le philologue Michel Zink (comme son nom ne l'indique pas clairement, un philologue étudie la langue d'un point de vue historique). Il est titulaire de la chaire de Littératures de la France médiévale. Bref, il sait de quoi est-ce qu'il parle. Il a un accent charmant qui me fait penser à celui de Pierre Bénichou et a surtout beaucoup d'humour, ce qui aide à faire passer la pilule.

Pourquoi en parler sur ce blog, qui aborde plus souvent de sword & sorcery que de l'influence proto-cathare sur la poétique new-age dans le bas-Poitevin ? Et bien ces 9 heures d'écoute ont été très bénéfiques à l'ignorant que je suis pour remonter aux racines du mythe arthurien. Je ne le cache pas, ma connaissance du royaume de Logres est composée de parties juvéniles de Pendragon où le mythe était totalement absent, d'une poignée de romans de Marion Zimmer Bradley et sa fameuse vision féministe de l'histoire, d'un bouquin de Barjavel, de souvenirs lointains d'une lecture fiévreuse de Prince Valiant, et pour finir, des plusieurs centaines d'épisodes de Kaamelott que j'ai vus, revus et archirevus. Autant dire que je suis un béotien.

Et en revenant aux origines de l'histoire du Graal à travers ces romans d'aventure, j'ai trouvé plusieurs pistes de réflexion sur la manière dont nous pouvons raconter des histoires dans notre écriture fantasy. Parce que mine de rien, les Chrétien de Troyes et autres Robert de Boron de cette époque écrivaient de sacrées histoires medfan. Pas d'elfe, pas de guilde d'assassin, mais du récit qui dépote et un symbolisme un peu plus complexe que Lanfeust de Troy (pour en citer un, hein).

Bref, un bien beau voyage auditif (ça fait bizarre de suivre les cours du Collège de France à distance alors que l'on marche dans le quartier des affaires de Montréal) et pas mal d'eau pour mon petit moulin personnel. J'ai de quoi ruminer pendant des heures sur le sens et la fonction de ma fantasy.

Ceci dit, à chaque fois que Michel Zink parle de Perceval et de sa destinée, difficile de ne pas avoir l'image de Franck Pitiot dans Kaamelott en train de dire "C'est pas faux" ou d'inventer des récits d'aventure avec des vieux.

Au passage, j'ai enfin compris les scènes de la campagne L'Enfant-Roi de Pendragon avec le Roi Pêcheur et tout le tintouin. Il faut dire que j'avais 16 ans quand j'avais lu ces scénarios, je ne comprenais pas bien ces histoires de lance de Longinius et d'hostie. C'est vrai, quoi, la vraie question, à l'époque, c'était combien de points de légende ça rapportait, le Graal.

Merci Laurent.

Pour les curieux, un petit tour sur votre iTunes Store vous ouvrira les portes virtuelles du Collège de France.

04/11/09

Les Puissances de l'invisible


Je fais remonter à la surface le tout premier message de ce blog (2004, mazette) qui était signé par Philippe (voir plus bas) et j'en profite pour donner un autre son de cloche.

Comment résister à une couverture de Benjamin Carré et à un roman de Tim Powers ? Je me suis jeté sur Les Puissances de l'invisible comme un chien sur son os. 700 pages plus tard, le bilan est mitigé.

Le roman débute comme un pure livre d'espionnage avec un jeune homme qui est chargé d'infiltrer une organisation communiste à Londres pour les bienfaits des services secrets de sa majesté. Ce n'est pas James Bond, il se contente d'émettre des messages codés pour Moscou. Sauf que, il s'est embarqué dans le ce Kipling appelait le Jeu, et notre jeune homme un brin naïf va découvrir que rien n'est ce qu'il paraît, surtout pas dans le monde de l'espionnage où tout n'est qu'illusion d'illusions illusoires.

Pour donner une métaphore , ce roman ressemble à une partie d'échecs. Sauf que c'est une partie un peu spéciale où les pièces changent plusieurs fois de couleurs en cours de partie (je ne savais jamais pour qui bossait un personnage, les retournements de veste étant légion). Autre détails : la partie n'est pas linéaire, on saute dans le temps en avant/en arrière : c'est déjà pas facile de suivre une partie de haut niveau, si en plus on déconstruit l'enchaînement de coups, ça devient difficile de se rappeler quand telle pièce est devenue blanche, pourquoi le roi noir a mangé sa propre tour... Et pour rendre l'exercice encore plus corsé, au bout d'un moment, on s'aperçoit qu'un fou avance horizontalement, que le roi peut se déplacer de plusieurs cases (bon, c'est un livre de Tim Powers, on se doute bien que le surnaturel va être présent). Bref, c'est pas une lecture qui repose.

J'aime bien l'espionnage, mais quand je comprends les enjeux et les intervenants. Là, j'ai été bombardé d'infos contradictoires, de plan qui se cache derrière des plans, de trahisons qui n'en sont pas, de changements d'allégeance de dernière minute, de faux semblants... ça été très vite l'overdose parce que je n'arrivais pas à me situer dans l'intrigue. Oh, je suivais bien les tribulations du héros, et je devinais qu'il y avait une autre réalité derrière celle, très prosaïque, de la lutte idéologique, mais franchement, les discussions remplies de sous-entendus, les intrigues alambiquées et les citations omniprésentes m'ont très vite lassé. Je me suis accroché pour avoir le fin mot de l'histoire, mais j'ai trouvé ça laborieux au possible, plus chiant que romanesque.

La réécriture de l'Histoire en ajoutant du surnaturel, ce n'est pas nouveau, mais les idées de Powers sont expliquées de manière parcellaire. Une allusion ici, une scène étrange là. Si au début ça fait monter la tension dramatique, il y a un moment où ça devient artificiel. Il tricote très bien son récit avec des personnages réels (Lawrence d'Arabie, ce social-traître de Philby, Burgess...) mais ça m'a laissé de glace. Peut être est-ce la faute des relations interpersonnelles des personnages que j'ai trouvées non crédibles.

Je l'avoue, je suis passé à côté du roman. Je ne savais pas qui couchait avec qui, qui trahissait qui et pourquoi, et quelque part, je m'en foutais un peu. Même pendant les scènes d'action, j'avais du mal à comprendre ce qui se passait de si renversant. Restait un fond vaguement nephilimien, mais là encore, je n'ai rien compris à ce qui était dit à demi-mots.

Contrairement à Philippe, je ne suis pas un überfan de Tim Powers, j'ai même souvent jeté l'éponge sur ses romans (sauf Poker d'âmes). Ce n'est pas donc une surprise pour moi que cette indifférence pour ce style espionaturel. Ceci-dit, si je n'ai rien compris à cette histoire, c'est que les personnages ont réussi leur mission puisqu'ils sont obsédés par l'idée de mentir et de cacher la vérité derrière un voile de fumée.

Cédric

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J'inaugure ma première entrée sur ce blog bicéphale pour parler de mon dernier livre lu, d'un écrivain qui me tient à coeur. D'ailleurs, certains doivent être saturés à force de m'entendre en parler. Le bouquin en question, c'est "Les Puissances de l'Invisible" (DECLARE en V.O.), de Tim Powers. On ne peut pas reprocher à M. Powers d'écrire toujours le même genre d'histoire, puisque ce livre est un hommage appuyé aux romans de John le Carré, et part des zones d'ombre dans la vie de la célèbre taupe anglaise Kim Philby, pour raconter une lutte occulte entre des services très très secrets (au point que les services secrets des pays en question ne sont même pas au courant de leur existence), en pleine guerre froide. L'histoire se passe à la fois en 1945, 1948 et 1963 et le personnage principal est un agent anglais embauché à l'âge de ... 7 ans. Le livre est à la fois un roman d'espionnage froid et politique (ambiance John le Carré, justement), et un livre fantastique aussi barré que l'est la trilogie de la Californie fantastique (Poker d'Ames, Date d'Expiration et Earthquake Weather). L'aspect fantastique se découvre par petites touches, dans les aspects bizarres de la vie professionnelle des espions dont on suit la trajectoire erratique et le chassé-croisé à travers l'Europe et le Moyen-Orient. On découvre progressivement, à mesure que les différents flash-backs se rapprochent d'un événement déterminant s'étant produit en 1948, la dimension surnaturelle du livre. C'est brillant, les références sont nombreuses (à Lawrence d'Arabie, à Rudyard Kipling, etc.), et contrairement au dernier livre du même auteur, le suspense et le rythme sont accrocheurs. Je recommande très fortement !
Par contre, ça sera plus dur à utiliser en JdR. Les rares jeux d'espionnage disponibles sont quand même plus orientés "James Bond" que "Realpolitik et Endiguement", quand ils ne sont pas épuisés (Top Secret S.I., James Bond). A part Spycraft et son supplément sur les 60's ou le futur Ghosts des auteurs de Godlike (qui devrait sortir avant 2014), il n'y a rien à se mettre sous la dent. Rien ? Rien sauf Unknown Armies, bien sûr ! Remplacez les cabales par des branches semi-clandestines des services secrets des grandes puissances, mêlez occultisme et politique internationale, placez tout en 1960 et hop ! Vous avez votre jeu "spy-fan". Que demande le peuple ?
Le lien Noosfere de la version poche.

Philippe