29/06/10

Jean-Philippe Jaworski - Gagner la Guerre


Gagner la guerre, le roman de Jaworski faisant suite à sa nouvelle "Mauvaise donne" dans Janua Vera, a déjà fait l'objet de dizaines de critiques, toutes plus élogieuses les unes que les autres. En vras : Gromovar, Efelle, Reflets de mes lectures, le Cafard cosmique, le Traqueur stellaire, etc. A l'exception de celle de Fantasy au petit-déjeuner, vous n'en trouverez aucune de négative ou seulement mitigée. Le bouquin doit sortir en poche à l'automne, il est assuré de faire un tabac sous ce format-là aussi.
L'histoire se situe dans le Vieux Royaume, très proche de notre XVIe siècle, où la guerre entre Ciuadalia (qui ressemble à Venise) et l'Empire rhessinien (des ottomans qui vivraient sur un archipel) vient de s'achever sur une cuisante défaite des rhessiniens. Benvenuto, maître-espion du podestat de Ciudalia, est envoyé en mission négocier des conditions secrètes à la réédition des rhessiniens. Cette ambassade et ses conséquences le placeront au coeur de la stratégie de son patron pour en finir avec des siècles de république et devenir le premier tyran de Ciuadalia. Benvenuto est le narrateur. C'est une canaille sans foi ni loi, un assassin accompli élevé dans la rue : il n'épargne aucune vicissitude au lecteur de son témoignage, écrit dans une langue pittoresque et bigarrée, mélangeant tournures de style élaborées, métaphores fleuries, argot gouailleur, et vulgarité bien sentie. Le langage d'un homme intelligent ayant eu de l'éducation et se complaisant néanmoins dans la promiscuité des quartiers populaires.

Gagner la guerre commençant en mer sur une galère ciudalienne, j'ai eu l'impression, après Corsaires du levant, de franchir une passerelle entre deux galères, de monter à bord d'un bâtiment semblable mais différent à celui que je venais de quitter. La richesse des descriptions est à mettre au premier rang des qualités du livre, et la transition et la découverte du Vieux Royaume s'est faite en douceur. L'ambassade secrète de Benvenuto, ses péripéties, jusqu'à son retour à Ciudalia, m'ont transporté. Les descriptions faites de la ville, comparée à une femme aux dentelles de marbre, lorsque le narrateur la redécouvre depuis le pont de son bateau sont d'un saisissant pouvoir d'évocation. Les personnages sont tout aussi bien croqués, tant les puissants (le podestat) que les personnages secondaires, et derrière chaque ligne transparaît l'érudition de l'auteur, des vêtements à l'urbanisme en passant par l'art (la peinture, l'architecture, ...) et tous les artisanats possibles et imaginables. Enfin, la construction romanesque elle-même est soignée, autant au niveau du style (on l'a déjà dit : ironie, métaphore, paraphrase, litote, hyperbole, synecdoque, prolepse, zeugma... Quelqu'un de plus instruit que moi en repérerait plus et mieux) que des effets du récit.

Et, quelque part, c'est là que j'ai décroché.

Cette accumulation ornementale, si riche soit-elle, ne parvient pas à masquer les lignes très ordinaires du bâtiment qu'elle entend décorer. Le Vieux Royaume n'est qu'une énième resucée de notre Europe, avec des elfes et de la magie. La recherche avec laquelle Jaworsi le dépeint ne le rend ni original, ni intéressant. On pressent, dans certaines parties, comme le séjour de Benvenuto à Bourg-Preux, le poids d'une histoire, mais l'usage de références destinées à ceux qui ont participé à ses sessions de jeu de rôle dans cet univers m'a laissé de marbre, et finalement, nuit au rythme du récit : à force de vouloir caser des personnages originaux qui disparaissent 20 pages plus loin, de re-re-comparer les charmes de la ville de Ciudalia à celle d'une catin défraîchie mais encore sensuelle, l'auteur s'éloigne d'un récit qui, dès le départ, peine à convaincre. Les stratégies politiques des intriguants sur lesquels reposent la progression du récit sont d'une sophistication qui donne l'impression de lire la description des coups futurs que préparent des maîtres d'échec.

La temporalité du livre est également étonnante : on passe de longs passages descriptifs ou des scènes d'exposition proches de l'infodumping, à de brèves scènes d'action où le temps se contracte et la lisibilité diminue, avant d'assister à nouveau à une dilatation du rythme qui redevient celui, lénifiant et ronronnant, auquel on était habitué. Histoire de tuer le peu de suspense qu'il avait réussi à créer, l'auteur use et abuse du prolepse (ou anticipation), par lequel il annonce en début de chapitre la péripétie qui va se produire. Enfin, l'auteur se distancie aussi régulièrement de la Fantasy, en brisant le "quatrième mur" ou en contournant à dessein les clichés du genre, comme celui du duel final ou de l'assassin en expédition. Tout cela finit par ressembler à une leçon érudite aux auteurs de Fantasy, sans faire oublier les reliquats de nombreuses parties de jeu de rôle où l'on imagine Jaworski en maître de jeu soliloquant devant des joueurs médusés et intimidés.

En voulant écrire le roman de Fantasy idéal tel qu'il aurait aimé lire, Jaworski a fait passer le façonnement esthétique avant l'objet produit. Si le résultat final témoigne de son talent, il ne possède pas, loin s'en faut, la richesse et la finesse de ses nouvelles. Jaworski nous raconte ici superbement une histoire pas tres intéressante, dont le protagoniste ne provoque ni sympathie, empathie, ou identification. Il devrait réserver le Vieux Royaume à des suppléments de jeu de rôle, et utiliser à meilleur escient son talent - quitte à arrêter la Fantasy médiévale. Finalement, Gagner la guerre est au Seigneur des Anneaux ce que le baroque est au gothique (ou le rococo au roman ?).

Allez, à vous les commentaires maintenant. Lynchez-moi.


L'avis de Cédric

28/06/10

Les séries que je ne finirai jamais

J'ai été bien silencieux, ces derniers mois. Pour une fois, c'était moins dû à ma paresse habituelle qu'à une série de lectures qui soit n'ont pas leur place ici, soit après coup ne méritaient pas vraiment un coup de projecteur. Finalement, j'ai décidé à faire un billet groupé pour parler de ces séries dans lesquelles j'ai trempé un orteil avant de renoncer à plonger, pour aller me baigner ailleurs.

Atticus Kodiak  (Greg Rucka)
Celle-là, je m'y suis intéressé en voyant sur Internet que Greg Rucka écrivait aussi des romans. C'est le scénariste de White Out, un thriller sur la banquise (mal) adapté au ciné avec la frigorifique Kath Beckinsale. Je venais de passer un week-end à lire sa série de BD d'espionnage Queen & Country, et j'ai donc commandé les deux premiers tomes de sa série de polars.

 
Atticus Kodiak est un ex-militaire formé à la protection, reconverti dans le civil garde du corps d'élite. Ce qui m'intéressait, c'était l'espoir de trouver une espèce de déconstruction de la trame du polar habituelle : le héros ne tente pas de reconstituer après coup la suite d'événements ayant conduit à un meurtre, mais essaie de l'anticiper pour l'éviter. Mais les deux premiers tomes ne proposent que très peu de cela : il s'agit en fait des tribulations sentimentales et des tâtonnements moraux d'un type que l'auteur veut faire passer comme super-compétent mais qui paraît d'une incurable bêtise aux yeux du lecteur - autant dans sa vie professionnelle que sentimentale. Ayant lu les résumés des suivants sur Wikipedia, j'ai plutôt l'impression que ça empire, donc malgré l'attachement de l'auteur à dépeindre la vie et les techniques des gardes du corps, j'arrête là.

John Rain (Barry Eisler)
 

Là aussi, je pensais trouver un polar inversé : le héros est un assassin qui prépare méticuleusement ses crimes pour les faire passer pour des accidents. Un peu comme dans Jhereg, mais de nos jours. En fait, il s'agit d'un sirupeux cocktail action - sentiments, tout plein de mièvrerie bien-pensante (le tueur ne tue que des méchants, il a un passé trouble qui justifie ses actions, il est sauvé par l'aaaamouuuur...) dont le héros sait tout faire, en bon petit Mary-Sue. L'intrigue et les scènes d'action sont bien trouvées, mais on est lassé avant d'avoir terminé le premier chapitre. Ici aussi, le livre a donné une catastrophique adaptation au cinéma.

La Flotte Perdue (Jack Campbell)



Du space-opera, oui, mais du lourd. Jack Campbell est un ancien de la marine, et il a conçu son cycle sur une idée simple : une flotte perdue derrière les lignes ennemies qui revient lentement en remportant bataille sur bataille malgré son infériorité numérique et son manque de matériel. De la pure SF militaire (je préfère ce terme plutôt que "militariste" : aucun des romans affublés de cette étiquette que j'aie lu ne fait particulièrement l'apologie de l'armée), pas très intéressante : chaque roman tourne autour de deux ou trois batailles, la description est fait du point du vue du commandant qui regarde son écran de radar, et entre temps les sempiternels problèmes de moral et de discipline occupent toute l'énergie des personnages. L'absence totale de progression de l'intrigue sur les deux premiers tomes laisse penser que l'auteur tient là un filon pour au moins 20 tomes. Il est sûrement coaché par Bob.

Rhapsody, la Symphonie des Siècles (Elizabeth Haydon)


Rhapsody... Je... Argh... Finalement, je laisse la place à Bob.

- L'addition, M. Bob ?
- Oui, s'il vous plaît.
- Ca vous a plu ?
- Comme toujours. C'est un régal, ici, et avec un bon manuscrit, c'est toujours aussi agréable de venir déjeuner.
- Ah bon ? Vous lisez quoi ?
- Un truc pas mal du tout, assez rafraîchissant. C'est une herboriste et musicienne un peu New Age qui a écrit ce truc en pompant tout ce qui lui avait plu dans les auteurs de Fantasy morts depuis plus de 40 ans, et le résultat est pas mal du tout. Je pense publier ça dans la collection "Verveine-Tilleul", pour indiquer aux vieux que le rythme est compatible avec le port d'un pacemaker. Entre la prophétie maniée à coups de cravache plombée et les clichés dans lesquels on se vautre comme un cochon dans sa fange, le livre se lit assez bien même yeux fermés. Idéal quand on est sujet aux somnolences. Evidemment, comme l'auteur est herboriste et muscienne, elle a ajouté sa touche personnelle, à base de magie sur la musique, et de détournement de tout le lexique musical. C'est lent, pompeux et sans originalité aucune, et le lecteur qui s'engage là-dedans en prend pour 6 tomes. Magistral. De point de vue de l'auteur, c'est d'un excellent rapport poids/idées. C'est à Tolkien ce que André Rieu est à Paganini. La moitié du premier tome consiste à simplement suivre les personnages progresser péniblement sous terre, cela faisait longtemps que je n'avais pas eu un auteur si habile à tirer à la ligne. Dommage qu'elle s'emballe un peu trop sur la fin du 2nd tome, mais bon il fallait bien concéder au lecteur quelques péripéties.

26/06/10

Breaking Bad


Walter est professeur de chimie dans un lycée d'Albuquerque. C'est un ancien chercheur de pointe qui a échoué dans l'enseignement pour des raisons qu'il ne m'appartient pas de révéler ici. Il est marié à Skyler, qui est enceinte, et ils ont déjà un fils adolescent handicapé (Walter Jr). Les fins de mois sont difficiles, mais ils s'en sortent à peu près puisque Walter travaille le soir dans une station de lavage pour voiture. Le vrai rêve américain, quoi. Or Walter vient tout juste d'apprendre qu'il a un cancer des poumons à un stade très avancé. Et, magie du système de santé, la chimio-thérapie qui lui serait nécessaire n'est absolument pas couverte par sa petite mutuelle de prof du fin fond du Nouveau-Mexique. Walter doit donc agoniser sans se plaindre en ayant bien conscience qu'il ne laissera à sa famille que des dettes et des regrets.

Mais tout comme les Cylons, Walter a un plan : il va s'associer avec un de ses anciens élèves (Jesse) et fabriquer de la drogue en utilisant ses compétences de chimiste. Il prévoit que pendant les quelques mois qu'il lui reste à vivre, il aura peut être le temps de mettre de côté assez de dollars pour permettre à sa famille de vivre normalement après son décès. Walter le gentil prof de chimie va donc s'improviser fabriquant de drogue. Mais attention, il n'est pas fou : lui se contente de fabriquer, il laisse à Jesse les risques de la rue. C'est imparable, comme plan. Tellement qu'il ne faudra pas longtemps à Walter pour comprendre qu'il a mis le doigt dans un engrenage qui va le forcer à se transformer. Car Jesse est surtout une source inépuisable d'emmerdes, et le secteur commercial de la vente de drogue est un miLieu assez... exigeant. Et pour arranger le tout, le beau-frère de Walter est un cowboy qui bosse à la DEA.

Après avoir vu le pilote de Breaking Bad, j'étais bien en peine d'imaginer qu'il serait possible d'étirer cette histoire sur plusieurs saisons. L'idée de base était séduisante, mais la transformer en un véritable arc narratif me semblait impossible. D'autant que la première saison, victime de la grève des scénaristes, ne faisait que 7 épisodes et se terminait un peu en queue de poisson. Trois saisons plus tard, je confirme que cette histoire est assez solide pour faire de cette série un bijou. Regarder Walter s'enfoncer inexorablement dans les sables mouvants des emmerdes est un spectacle en soi. Il construit un empire ciselé de mensonges. Il se perd progressivement, ne franchissant jamais vraiment la limite mais faisant des petits pas qui l'amènent inexorablement vers le côté obscur. Son objectif financier, aussi noble qu'il soit, le pousse a des extrémités de plus en plus dingues et l'oblige à visiter un monde dont il ignore tout. Des junkies crades, des dealers idiots, des boss de cartel foux furieux, un avocat pourri d'office.... Walter et son complice vont de plus en plus loin et se transforment au contact de ses obstacles. Walter n'a plus rien à perdre, tandis que Jesse apprend malgré lui des choses.

La série mélange le drame et la comédie avec une rare efficacité. Il faut dire que l'acteur principal a longtemps joué dans la série Malcom, aussi lors des premiers épisodes de Breaking Bad, il est difficile de ne pas voir dans son personnage maladroit une extension du père complètement dingue de Malcom. Mais il s'affranchie vite de cet héritage et compose rapidement un Walter sublime de véracité. Au final, la série traite autant de la drogue que de l'espace vital qu'un cancereux possède quand son diagnostic devient connu de tous. À travers le personnage de Jesse, c'est également le thème de la canaille un peu paumée en quête d'un modèle paternel à suivre pour prendre un peu de plomb dans le cerveau. Mais étrangement, le rôle du beau-frère agent de la DEA offre également de très beaux moments en abordant la thématique de la violence et du choc post-traumatique.

La série a un petit aspect McGyver par moment, quand Walter utilise ses connaissances théoriques pour fabriquer des trucs particulièrement cools. Je ne veux pas vous spoiler, mais c'est assez dingue ce que l'on peut faire avec un cadavre, une baignoire et suffisamment d'acide... Walter m'a beaucoup fait penser à mes propres études vaguement scientifiques, j'ai eu l'impression de reconnaître en lui plusieurs de mes professeurs. Et ma conclusion après une trentaine d'épisodes, c'est que l'on ne se méfie vraiment pas assez des profs de chimie en phase terminale. Oh non.

24/06/10

Corsaires du levant


Cette fois, c'est moi qui fais remonter un billet de Cédric, pour glisser mon avis en dessous du sien.

L'avis de Cédric
J'ai déjà fait état ici de mon admiration pour le capitaine Alatriste.
La sortie au format poche du dernier volume en date a été l'occasion pour moi de replonger dans les aventures du plus sanguin des hidalgos. Allez savoir pourquoi, je ne cessais d'imaginer Viggo Mortensen en train de passer deux doigts sur sa moustache.

Or donc, Alatriste et son fidèle Inigo s'embarquent sur une galère pour voguer sur la Méditérranée et vivre par l'épée, comme toujours. Au menu : pirates, sacs et abordages. Quand je dis pirates, n'imaginez pas Alatriste incarné par Errol Flynn, oh que non. Comme d'habitude avec Arturo Pérez-Reverte, c'est crade, c'est moche, c'est sanglant. L'écriture est bourrée d'un vocabulaire marin qui sent bon l'embrun (une fois de plus, chapeau bas au traducteur, François Maspero, qui a fait un travail admirable), c'est passionnant de plonger dans cette époque historique à travers la vie d'Alatriste. D'ailleurs, la couverture incarne à la perfection cette ambiance sanglante.

Mon seul regret, c'est l'absence d'une réelle intrigue. Alatriste se laisse pousser par le vent (ou du moins par la solde), mais il n'y a pas de réelle histoire derrière ce périple en mer. C'est très réaliste, c'est logique avec la vie de notre hidalgo, mais ça manque d'une certaine tension scénaristique. Surtout que le final m'a déçu.

J'ai une furieuse envie de revoir Master & Commander et le Pirates de Polanski. C'est peu être pas très méditerranéen, mais va y avoir de la mitraille qui va voler.

L'avis de Munin
Je commençais d'être un peu lassé par la série des Alatriste : le précédent, le Gentilhomme au pourpoint jaune, en particulier, réutilisait des ficelles usées jusqu'à la corde (ah ah) : l'intrigue de cour, les Nemesis increvables, les duels, la poèsie, les sicaires... Cela donnait l'impression de relire un livre qu'on aurait déjà lu plusieurs fois mais dont on aurait oublié les détails. J'ai presque hésité à me plonger dans Corsaires du Levant, du coup. J'ai bien fait de céder, car quel beau roman ! Je n'aurais pas eu besoin de rajouter mon avis en-dessous de celui de Cédric, si je l'avais partagé en tous points. Contrairement à lui et à la plupart de nos commentateurs, j'ai été subjugué par ce récit maritime, tout entier dédié à la Méditerranée, cette grande flaque sur laquelle toutes les civilisations voisines se croisent, se mélangent et se battent depuis des temps immémoriaux.
J'ai eu l'impression de vivre avec Alatriste et son jeune compagnon, le narrateur, sur la galère. De dormir dans la crasse, mangé par les poux et le sel marin, de sentir les odeurs rances montant des bancs des galériens, d'entendre le fouet claquer sur le dos de la chiourme, tout en guettant l'apparition sur l'horizon de voiles turques et mauresques. Les passages de bataille sont d'une violence épique à nouer les tripes, tout autant que la description de la vie en garnison sur la côte africaine en fait ressortir le côté solitaire et désespéré. Certes, Alatriste passe au second plan, mais c'est bien normal car en plus d'être un récit d'aventures maritimes, une peinture de l'âme espagnole, un constat désabusé des facteurs intemporels de décadence des civilisations occidentales, et une ode aux lettres classiques espagnole, les Corsaires du Levant, à travers le personnage d'Inigo, est en plus un roman d'apprentissage et du passage à l'age adulte. Finalement, si ce roman se démarque de la série, c'est en bien, car il lui permet de se renouveler, dans le style comme dans les personnages (leur caractère, leurs relations).

23/06/10

La guerre éternelle


En 1997, l'Humanité entre en contact avec les Taurans sur une planète lointaine. Une guerre éclate immédiatement. Le hic, c'est que pour se rendre sur le théâtre des opérations, les soldats humains utilisent une technologie à base de portes dimensionnelles qui a un effet secondaire assez néfaste : la relativité. Tandis que les soldats passent quelques années en voyage et en combat, en réalité, par le truchement du temps objectif, ce sont des centaines d'années qui s'écoulent. Alors quand les survivants reviennent sur Terre, leur monde a tellement changé qu'ils trouvent que les Terriens leur sont finalement aussi étrangers que les Taurans. Ils ont alors une solution pour être dans un univers qu'ils connaissent et maîtrisent : rempiler pour retourner sur le front...

La guerre éternelle est raconté du point de vue de Mandella, un soldat ayant fait des études de physique. Il n'a aucun donc particulier, aucune force, si ce n'est qu'il a la chance de survivre à chaque déploiement. Or l'auteur, Joe Haldeman, a fait la guerre du Viêt Nam et a étudié la physique. Dans le genre écriture cathartique, on ne fait pas mieux. Quand Haldeman raconte comment les soldats ne reconnaissent pas la Terre à leur retour, difficile de ne pas y voir l'expérience personnelle de l'auteur qui ne devait pas reconnaître les USA qu'il avait quitté pour aller patauger dans la jungle.

Bizarrement, les scènes de guerre ne sont pas les plus intéressantes de ce bouquin. Elles sont même très techniques, très scientifiques et assez peu dramatiques d'un point de vue narratif. Le coeur du livre, c'est finalement l'expérience du troufion de base, qui utilise une technologie puissante, qui découvre l'hostilité de l'espace, qui doit gérer ses relations humaines avec les autres bidasses. Les Taurans sont même assez peu présents dans le récit, c'est plutôt une histoire de déracinement que de guerre dans l'espace. On y retrouve toutes les obsessions des années 70 : le sexe (les soldats ont le droit, voire le devoir, de coucher ensemble par rotation) et les drogues. C'est limite si le sol des vaisseaux spatiaux n'est pas recouvert de moquette à poils longs. Haldeman s'amuse à décrire le futur social de la Terre en imaginant une société qui a instauré l'homosexualité comme la norme afin d'empêcher la surpopulation. Du coup, les soldats hétéro de retour sont considérés comme des déviants.

Un ami professeur de physique incite chaque année ses élèves à lire ce livre de SF pour comprendre les effets de la relativité temporelle. Il est dommage que le livre ne soit pas d'une grande qualité littéraire, car son propos est diablement intéressant. Je ne conseillerai pas forcément cette lecture à un adolescent, par contre je lui indiquerai volontiers la version BD de ce roman, dessinée par Marvano. Ce n'est pas tout jeune (1988/1989) mais je me souviens avoir lu ces trois volumes à leur sortie et avoir été subjugué par cette histoire. À mesure que je lisais le roman, des images fugaces de la BD me revenaient en mémoire, preuve qu'elle m'avait marqué.

Bref, pour parler de l'aliénation du soldat, rien de mieux que le point de vue d'un vrai vétéran avec des idées SF intelligentes.

21/06/10

Jacobius, mémoire d'un inquisiteur (verset 12)

Enfin ! Patrice a mis un point final au verset 12 et a même rédigé un épilogue. C'était pas trop tôt.

Vous pensiez être débarrassés de l'obligation de faire des commentaires ? On vous a menti.

En effet, Patrice se propose de réaliser une version intégrale de Jacobius en incorporant une partie inédite qui contiendrait des éléments de JdR pour transformer votre lecture en un vrai jeu de rôles.

Mais, vous connaissez la chanson, pour que ce PDF voit le jour, il faut allonger la monnaie : 12 commentaires.

18/06/10

Brandon Sanderson - Warbreaker


Ce que Sanderson a tenté avec Warbreaker lui a été inspiré par l'exemple de Cory Doctorow. Le livre a été publié sous licence Creative Commons, non seulement dans sa version finale, mais tout au long de son processus de son création. Cela a permis à l'auteur de recueillir les commentaires des lecteurs de son blog dans l'élaboration de son livre - ce qui n'est pas très différent de la démarche de Patrice Larcenet sur notre blog, finalement.
Comme Elantris, Warbreaker est un stand-alone, ce qui est déjà une immense qualité en soi. En fait, du propre aveu de l'auteur, les deux livres se correspondent sur plus d'un point, car ils utilisent certains thèmes communs, pour en exploiter des aspects différents, ou laissés de côté dans Elantris. Le ton, le style, l'approche, paraîtront familiers aux lecteurs d'Elantris, qui retrouveront ici ce qui leur a plu (ou déplu). Il s'agit d'une intrigue urbaine, centrée sur des individus pris dans des intrigues qui les dépassent, avec en toile de fond un système de magie original.
Hallandra est une cité-Etat flamboyante, située dans sous les tropiques, dirigée par des dieux incarnés, humains morts héroïquement revenus à la vie pour guider leurs concitoyens. Ses visées impérialistes menacent un petit royaume de montagne aux habitants rudes et austères, qui envoient à leur dieu-roi une princesse pour tenter de sauver une paix de plus en plus précaire. Le lecteur suit quatre personnages : Lightsong, un dieu du panthéon d'Hallandra, sybarite et désinvolte; Siri, la petite princesse sans éducation qui arrive en ville; sa soeur Vivenna qui fugue pour tenter de la sauver; et Vasher, un anti-héros aux buts mystérieux, magicien plus que capable et doté d'une épée intelligente dont la ressemblance avec Stormbringer de Moorcock n'est pas fortuite.
Le système de magie, parlons-en justement : comme dans tous les romans de Sanderson, celui-ci est une figure central du récit, car il repose sur une cosmologie sophistiquée et est à la base du pouvoir qui permet aux protagonistes d'agir - quand il n'est pas lui-même un enjeu de lutte. Dans Warbreaker, les magiciens usent le "Souffle BioChromatique" qui leur permet d'animer des objets en drainant les couleurs alentours. Sachant que la puissance d'un magicien est liée directement au nombre de Souffles qu'il a stockés, et que chaque homme possède à la base un Souffle, la magie possède un côté vampirique accentué par le fait que les dieux d'Hallandra ont besoin de nouveaux Souffles régulièrement pour survivre. En fait, le coup des couleurs est presque accessoire, juste là pour le côté visuel.
L'autre aspect majeur des romans de Sanderson, c'est le soin à faire de chaque personnage un stéréotype cohérent, incarnation parfaite d'un ensemble de principes et de valeurs dont le récit prouvera la justesse ou non. On a donc la petite princesse insolente, inculte et indocile, qui va apprendre le sens des responsabilités; sa soeur, cultivée, éduquée, mais trop sûre d'elle et pleine de préjugés, qui va finalement s'ouvrir à l'autre et l'altérité; et le sycophante humoriste qui finira politicien responsable capable de mourir pour ses idéaux.

Tout ce que j'ai dit sur Elantris, je pourrais donc le répéter pour Warbreaker. Outre ces stéréotypes et le soin apporté à concevoir un système de magie original, on retrouve les cliffhangers de fin de chapitre, les retournements de situation tarabiscotés, et les personnages prévisibles à force d'être cohérents. De plus, si la première partie (l'exposition) du roman est trop longue, et la deuxième (la résolution) trop courte. Malgré tout, et comme pour Elantris ou Mistborn (1, 2 et 3), Warbreaker impressionne par le travail de l'auteur, sa précision maniaque, et le respect qu'il a du lecteur. Ses quelques défauts ne l'emportent pas sur ses nombreuses qualités, ce qui en fait un excellent choix pour le roman que vous emporterez à la plage.

Le tapuscrit final est disponible ici, dans sa version définitive (le lecteur curieux pourra aussi trouver sur le site de Sanderson toutes les versions précédentes, de la 1.0 à la 6.1). Pour ceux qui préfèrent lire sur papier, Warbreaker est également disponible en paperback.

16/06/10

Entrevue avec Patrice Larcenet

Pour vous faire patienter en attendant la publication du verset 12 de Jacobius et de la version intégrale du texte, Patrice Larcenet a accepté de répondre à quelques questions pour faire le point sur cette expérience éditoriale. Tout copinage serait purement fortuit.

Hugin & Munin : Qu’est-ce qui t’as donné l’idée de l'histoire de Jacobius ?

Patrice Larcenet : Le monde est tiré d'un JdR papier créé il y a bien longtemps et qui s'est bonifié avec les années. Je crois que tout vient d'un endroit de Mayenne où je passais mes vacances, enfant, et où se trouvait une chapelle médiévale toujours fréquentée. J'en avais peur et en même temps elle m'attirait : elle sentait l'Histoire avec un grand H. Je n'étais, au début, pas intéressé par la religion mais plutôt par ce que je pouvais imaginer des temps passés.


Hu&Mu : Tu as évoqué l’idée d’un jeu de rôles basé sur cet univers. Est-ce toujours d’actualité ?

PL : Je mentirais en disant oui. Je ne joue plus que très peu et à un autre jeu de mon cru que tu as eu l'esprit de qualifier de Corpocculte. Ce projet là serait beaucoup plus d'actualité et réalisable car plus court. Inquisition (le nom du JdR) me demanderait trop de temps car l'écriture est pour moi difficile. J'ai du mal à produire plus qu'une page par jour, et encore je passe encore pas mal de temps à la relire après. Alors un pavé de 420 pages, je n'y pense plus.

Hu&Mu : Jacobius est-il le révélateur de ton rapport à la religion ?

PL : Peut être. Je n'ai jamais compris la religiosité ni le besoin d'avoir un très haut tout puissant qui te garantit un futur après la mort. Je trouve plus de poésie à me dire que mon corps retournera à la terre lorsqu'il sera temps et qu'avec un peu de chance il pourra faire pousser un ou deux trucs utiles. Jacobius lui vit dans un monde où la foi n'est pas une option : c'est une obligation. Il doit faire avec et sans cesse comparer son idée des Textes avec l'interprétation des religieux qui est forcément divergente de la sienne tout en conservant cette foi. Moi, la foi je ne l'ai pas et ne la comprends pas. Mais la bible est le tout premier roman de fantasy mondialement connu, un best seller traduit en plein de langues avec un bon SAV et donc il touche à l'imaginaire et au merveilleux. C'est cette partie là qui m'intéresse avant tout car elle cause des aspirations, des peurs et des désirs à l'homme.


Hu&Mu : Tu précises que ces 12 versets ne sont qu’une première partie. Que prévois-tu pour la suite ?

PL : Le plan est fait pour la suite, ne me reste plus que l'écriture (cf ci dessus pour la difficulté d'écrire). Jacobius va devenir inquisiteur tout en essayant de conserver en mémoire les enseignements de son maître pour ne pas sombrer dans l'intégrisme. Il rencontrera des personnages qui viendront ébranler ses certitudes mais affrontera aussi la vindicte des institutions religieuses, peu intéressées par le libre arbitre en matière de religion.


Hu&Mu : Tu exigeais un certain nombre de commentaires pour publier le verset suivant. Que retires-tu de cette expérience de diffusion ?

PL : La motivation : je n'aurais sûrement jamais produit la fin de ce premier livre sans cela. Même si je n'ai que douze lecteurs, même si on trouve ça verbeux ou grotesque, ça me donne l'envie de continuer à faire découvrir ce monde qui vit maintenant depuis plus de vingt années. Et je tiens à les remercier de leur patience et de leur assiduité. Sincèrement, je ne pensais pas dépasser les trois premiers versets.


Hu&Mu : Vas-tu procéder de la même manière pour la suite ?

PL : Oui, même si le rythme sera différent : ce premier livre était écrit sur onze versets, je n'avais donc qu'à préparer le fichier pour le lundi suivant quand les commentaires étaient suffisants. Là, je devrais m'astreindre à être régulier dans la production, ce que j'ai du mal à faire. Et si ça devient trop mauvais, je le saurai rapidement, m'évitant tout effort inutile. Je pense pouvoir livrer sans trop me faire violence un verset toutes les deux semaines.


Hu&Mu : Souhaites-tu démarcher un éditeur papier avec ton histoire ?

PL : Non, je n'y pense pas. À l'origine, Jacobius était un premier jet pour une énième tentative de coucher sur papier le JdR (un texte d'illustration en somme). La qualité n'est pas à la hauteur d'une édition papier, à mon avis. De plus je n'ai pas le courage de subir des refus ni de me casser à présenter ça à un éditeur. J'ai déjà assez de mal avec mes scénarios de BD. Non, c'est plutôt une bonne cours de récréation pour moi.


Hu&Mu : La gratuité est-elle un cheval de bataille pour toi ?

PL : Pas plus que le payant. Je serais rémunéré pour ça je ne dirais pas non. Cependant la gratuité est, pour Jacobius, le seul moyen que j'ai trouvé d'être lu par d'autres personnes que mes proches, et je me voyais mal demander de l'argent pour ça.


Hu&Mu : As-tu d’autres projets du même gabarit ?

PL : Bin.... C'est délicat.... Oui, j'ai une envie mais cela demanderait à un ami proche de tenter l'aventure avec moi, un mec qui tient un blog et qui n'a jamais de temps pour faire le con à écrire avec moi. Si tu rajoutes à ça qu'il vient d'être père, tu comprends que ce n'est pas demain la veille.
Par contre j'adorerais, lorsque j'aurai terminé Jacobius, partir sur du Livre Dont Vous Êtes Le Héros à suivre avec le même principe de "rançon".
J'aimerais aussi (et ça je le ferai, je pense) sortir mon jeu Corpocculte par épisodes, à la manière d'une série TV, toujours avec un minimum de retour pour fournir la suite. C'est un bon moyen de savoir si ça vaut la peine de continuer ou non. Mais là, en plus, il faudrait que le jeu soit joué.

14/06/10

Le Cheval de Troie - Muriel Bloch

Je continue avec ma série des livres audio qui plaisent autant aux enfants qu'aux parents. La Guerre de Troie : encore une colossale épopée, dont on ne raconte en général aux enfants que l'épisode du cheval et l'histoire d'Achille et son talon. Muriel Bloch, conteuse expérimentée, a pris un autre parti :

Dans l'épopée tout début a un autre début et une fin qui n'en est pas une, il faut sans cesse remonter le cours du temps, tisser les fils, écouter les oracles, revenir aux naissances. J'ai mené l'enquête pour chercher les morceaux du puzzle antique. J'ai retracé le cours des événements qui rendent inévitable la guerre de Troie depuis les noces d'Hélène et Ménélas -, qui font écho à celles de Thétis et Pélée, jusqu'à la construction du cheval de Troie, ruse des ruses inventée par Ulysse. Comment imaginer que Pâris ose enlever Hélène, la femme d'un autre, qu'un père tel qu'Agamemnon accepte de sacrifier sa fille Iphigénie ou que le jeune et valeureux Achille au combat se refuse un temps ? Tous ces épisodes se comprennent les uns en regard des autres. J'ai donné au cheval une place centrale, emblématique de toute l'épopée. C'est lui qui trace le chemin : cheval dépecé sur lequel les prétendants à la main d'Hélène prêtent serment, chevaux d'Achille qui parlent et pleurent au combat, pour finir avec cet immense cheval de bois, cheval de mort, cheval de Troie.

Sans trahir en rien l'épopée d'origine, Muriel Bloch attire notre attention sur les événements à l'origine de la crise, et dépeint des personnages dans toute la complexité de leurs sentiments et de leurs passions. C'est une version inattendue de la Guerre de Troie qui est présentée, mais qui replace dans son contexte et rend compréhensible - par les adultes comme les enfants - les violentes pulsions des héros troyens et achéens : hybris, aristie, ... L'histoire est appuyée par une musique surprenante lorgnant vers le jazz, qui, loin de casser l'ambiance, souligne encore plus la modernité du récit.

Le résultat est tellement réussi que nous avons arrêté de passer le CD en voiture : même en le connaissant par coeur, on finit par prêter plus d'attention à la conteuse qu'à la conduite...

12/06/10

Le manoir des sortilèges


Pour vous parler de Le manoir des sortilèges, je pourrais pratiquement copier/coller mon billet sur Pèlerins des ténèbres. Cette fois-ci, le roman raconte l'histoire de Gilles, un écuyer, qui devient le serviteur d'un chevalier maudit condamné à des crises de démence pendant lesquelles il dévore des enfants. Accompagnés par une jeune magicienne égyptienne, les deux hommes sont envoyés par l'Inquisition pour aller fouiller un manoir à la sinistre réputation qui est censé cacher un livre de magie capable de lever la malédiction du chevalier. Va s'en suivre une visite de donjon en règle qui flirte presque avec le porte-monstre-trésor. Sauf que tout est mensonge et ruse, et nos trois chercheurs vont découvrir les multiples pièges que cache le manoir.

Dans la grande tradition brussolotte, ce roman ahistorique ne lésine pas sur la surenchère. Mention spéciale à la jeune magicienne égyptienne qui sait tout, comprend tout au bon moment et donne des explications chimiques sans sourciller. Le lecteur devra s'attendre à lire de longs passages mettant en scène des moutons diaboliques capables de massacrer une meute de loups. Brussolo a des idées rigolotes mais qui ne cadrent pas nécessairement avec l'ambiance qu'il essaye d'ériger. Ainsi, à un moment, la grande méchante du livre, une vieille bergère devenue sorcière, tricote une grande couverture et écrit dessus quelques formules magiques pour en faire un grimoire secret. Ensuite, elle défait les mailles et rembobine la laine en une grosse pelote. Pour reconstituer le grimoire, il suffit donc de retricoter la couverture pour que les formules inscrites à l'encre sur la laine soient à nouveau lisibles. Tellement pratique et réaliste.

Des idées folles comme celle-ci, le roman en regorge. Elle ne sont pas mauvaises, mais elles sont souvent en décalage avec le ton médiéval du récit. Comme souvent avec Brussolo, tout ce que le lecteur pensait être fantastique est en fait explicable avec des produits chimiques, des drogues et quelques effets psychologiques. Mais pour une fois, j'ai aimé la fin du livre. Enfin, non, l'ultime chapitre m'a fait hurlé à l'arnaque (genre : mais en fait, le héros n'est pas mort, et vas-y que je t'annonce qu'il y aura une suite...).

Bref, un Brussolo médiéval mineur qui met un terme à ma curiosité pour cet auteur.

09/06/10

Steven Brust - Cycle de Vlad Taltos

(Remarque : billet actualisé avec la sortie du tome 11 de la série)

La thématique de ce cycle le classe dans le sous-genre "polar medfan", mais le point de vue est différent du polar traditionnel, puisque le personnage principal, Vlad Taltos, est un assassin. Il fait partie de la communauté humaine, minoritaire, de la capitale de l'empire des Dragaerans, similaires en beaucoup de points à des elfes : plus grands, plus forts, plus agiles que les hommes, avec en outre la longévité et un talent inné pour la magie.

Les Dragaerans sont divisés en 17 Maisons, chacune associée à un animal totémique, et Vlad, qui a obtenu sa citoyenneté dragaerane, appartient à la Maison Jhereg, similaire en de nombreux points à la Mafia italienne. Les romans retracent sa carrière criminelle d'assassin et capo de moyenne envirgure. En bute au racisme des Dragaerans et handicapé par les limites humaines, Vlad est obligé de composer avec d'autres qualités pour réussir dans sa profession : son astuce, sa préparation, ses capacités d'improvisation, mais aussi l'aide de son familier, un reptile volant auquel il est télépathiquement lié, et la pratique de la sorcellerie traditionnelle de son peuple, inconnue des dragaerans.

Très loin des figures classiques de la fantasy, le cycle de Taltos emprunte aux figures classiques de la littérature policière, voire des romans d'espionnage façon James Bond. Bien qu'écrits comme des romans de divertissements, les livres forment ensemble un cycle cohérent. On peut ainsi lire la série dans l'ordre chronologique (Taltos, Dragon, Yendi, Jhereg, Teckla, Phoenix, Athyra, Orca, Issola) mais il est plus intéressant de les lire dans l'ordre de publication, pour bénéficier de l'exposition de l'univers et apprécier l'usage du planting et du foreshadowing de Brust.

Car sans l'air d'y toucher, Brust a créé, au fil de tous ces romans, un univers particulièrement détaillé, mais dans lequel l'immersion est tellement progressive qu'on est jamais noyé dans les détails. On peut donc lire le cycle pour avoir sa dose de cycle de fantasy, mais aussi en pur divertissement. Dans l'un ou l'autre cas, le lecteur attentif peut relever les très nombreuses allusions, plaisanteries et jeux d'écriture de Brust. Par exemple, chaque tome contient très exactement 17 chapitres, le nombre-clé associé à l'Empire. Paarfi, le narrateur des Khaavren Romances, est un auteur très souvent cité par Vlad. L'histoire des personnages secondaires et récurrents se compose au fur et à mesure de leurs apparitions plus ou moins discrètes dans les séries. Une petite fille, Devera, apparaît dans des rôles chaque fois différents à plusieurs reprises dans les romans de Brust. Yendi contient une allusion au Sacré Graal des Monty Pythons. Etc, etc. Enfin, le style de Brust, très enlevé, fait d'ironie mordante et de dialogues ciselés, le place au-dessus de bien des tâcherons que l'on trouve trop souvent en fantasy.

Brust traite en outre de façon intelligente du fantastique. Loin d'écarter la magie quand ça l'arrange ou d'en faire la justification souveraine des failles de l'intrigue (Ta Gueule C'est Magique) comme le fait Green (Biblio 1), d'en limiter soigneusement l'usage par des lois et des effets mesurés comme le fait Garrett (Biblio 2), Brust utilise la magie, puissante, comme une composante à part entière du quotidien de ses personnages. Et vu que la téléportation et la résurrection sont parfaitement courants et accessibles, le travail d'un assassin est forcément différent de son homologue dans d'autres univers. De façon logique, si la façon de commettre les crimes est différente, les crimes le sont également.

Il aura fallu attendre 2005 que Jhereg, écrit en 1983, soit traduit en français. Ce sont les éditions Mnémos qui l'ont fait, en remplaçant en plus les vilaines couvertures de la VO par des peintures de Sorel. Cependant, i
l faut aussi avouer la vérité : Brust ne tient pas la distance. Ses romans, de "stand-alone", deviennent progressivement des épisodes d'une série dont on ne comprend pas bien où elle se dirige, et les derniers tomes reposent sur des trames très minces et des jeux d'écriture de plus en plus spécieux. Et, pour tout dire, le monologue intérieur de Vlad Taltos finit par le rendre saoulant, le personnage se rapprochant de plus en plus d'une caricature de looser de roman noir dont toutes les réactions sont prévisibles. Vous voilà donc avertis...

Jhereg


Le premier roman de la série met en scène un contrat particulièrement difficile pour Vlad : la Maison Jhereg le charge de tuer un traître, qui se réfugie dans un asile inexpugnable. Vlad doit l'en déloger pour mener à bien sa mission. Le livre est donc une espèce de polar à l'envers, où la victime est connue avant sa mort et où le narrateur échafaude de nombreuses théories en vue d'arriver au crime parfait. Ce livre est la meilleure entrée dans le cycle, et se suffit amplement à lui-même pour ceux qui n'auraient pas envie de lire l'ensemble.

Yendi

Si le 1er roman de la série montrait un Vlad au sommet de son art, en plein exercice de son métier d'assassin, Yendi décrit un Vlad plus jeune, occupé à se tailler un territoire au sein de la Maison mafieuse des Jheregs. C'est donc l'aspect guerre de gangs qui est mis en avant, pour une histoire aussi divertissante et amusante que la précédente.


Teckla

Le livre consacré au tiers-état de l'Empire Dragaeran aurait pu être passionnant, mais l'auteur, qui se remettait difficilement de son divorce, a plombé l'intrigue avec les histoires de couple de Vlad, en plein divorce lui aussi. Du coup, l'histoire progresse difficilement, les démêlés sentimentaux sont pénibles et il flotte une atmosphère sinistre sur l'ensemble du livre. Par contre, rendons justice à l'auteur, cette histoire de divorce est très réaliste et bien dépeinte. Trop, peut-être, car à moins d'aimer ce genre qu'on trouve plus sous l'étiquette "nouvelle littérature" que "fantasy", je conseille de sauter cet épisode et de passer directement au tome suivant.

Taltos



Si ce livre est le premier de la série par ordre chronologique, nous déconseillons de commencer par lui : il décrit le voyage fait par un Vlad débutant sur le chemin des morts, sorte de descente aux enfers digne des légendes orphiques. Fantastique, mystique, parfois cryptique, il risque de dérouter ceux qui ne connaîtraient pas le reste du cycle. Les autres liront avec plaisir une intrigue rondement menée qui leur permettra de découvrir les origines des relations entre Vlad et les autres protagonistes de la série, comme Morrolan et Aliera.


Phoenix
Ce livre renoue avec les intrigues alambiquées et les réparties cinglantes des débuts de la série, mais, faisant suite à Teckla, est légèrement handicapé par le traumatisme post-divorce de Vlad. Il est cependant indispensable : les intrigues se situent cette fois au niveau politique, et le livre s'achève sur la fuite de Vlad de la capitale.

Athyra
Avec Teckla, il s'agit sûrement du plus faible roman de la série. Vlad est désormais en fuite, et sillonne l'empire sans objectif particulier. Il arrive sur les terres d'un noble de la Maison Athyra qui essaye de l'éliminer. La particularité de ce roman est que le narrateur n'est plus Vlad, mais un jeune médecin Teckla, que Vlad va utiliser comme pion avant de le prendre en affection. De nombreuses pages sont plus consacrées à la description de la vie à la campagne plus qu'aux actions de Vlad, de toutes façons très mystérieuses aux yeux du garçon. Finalement, le méchant Athyra meurt, le garçon subit un choc mental et Vlad l'emmène avec lui dans l'espoir de trouver quelqu'un capable de guérir son traumatisme. Voilà, j'ai raconté la fin, vous pouvez passer au tome suivant en sautant celui-là.

Orca
Un autre passage obligé de la série : pour soigner son jeune protégé, Vlad doit aider une sorcière en passe de se faire expulser de chez elle. Il met le doigt dans une arnaque financière et juridique d'immense envergure, qu'il va démêler avec l'aide de son amie Kiera, la voleuse. Le narrateur est à tour de rôle, Kiera puis Vlad, à mesure qu'ils se rencontrent et se racontent à chacun les événements de la veille.

Dragon
Un roman de jeunesse de Vlad Taltos, où il fait la découverte des armées du clan du Dragon. Le récit alterne les chapitres entre deux temporalités, selon un effet qui commence à sentir la mode mais ruine très efficacement toute sorte de suspense. Vlad s'engage dans l'armée et découvre que le quotidien d'un soldat est fait d'ennuyeuse attente - celui du lecteur aussi, du coup.

Issola
On revient au "présent" de Vlad Taltos, pour une aventure très high-level pleine de guerres cosmiques, d'invasions extra-planaires et de dieux incarnés, dont l'essentiel de l'action se situe dans une pièce close dont les personnages essaient de sortir. C'est sûrement conceptuel, mais on s'emmerde à peu près aussi efficacement que dans le précédent tome. Seul le personnage de la dame Issola qui sert de prétexte au titre sauve le lecteur du suicide par l'ennui. Finalement, Vlad s'en sort bien et récupère encore une fois un objet magique surpuissant livré sans mode d'emploi.
Dzur
Le jeu d'écriture de celui-ci consiste à émailler chaque début de chapitre de la description d'un plat d'un festin gargantuesque. Brust, visiblement fin cuisinier lui-même, a semble-t-il pris beaucoup de plaisir à imaginer la cuisine dragareane. Mais il a oublié l'ingrédient principal, l'histoire, et l'utilisation des Dzur est ici encore plus artificielle que dans d'autres récits.

Jhegaala
Ici aussi, il ne faut pas chercher le rapport entre le Jhegaala du titre et l'intrigue. Pourtant, celle-ci promettait, car Vlad quitte l'empire et se rend pour la 1e fois sur les terres de son peuple. L'intrigue alambiquée est intéressante, mais uniquement sur les 30 dernières pages : il aura fallu avant se coltiner tous les errements de Vlad Taltos, avant qu'il ne décide de partager avec le lecteur son analyse de la situation et prenne sa revanche sur tous ceux qui l'ont roulé dans la farine pendant les 300 pages précédentes.

Iorich
Retour au "présent", puisque ce roman fait suite à Dzur. Vlad revient revient dans la capitale pour y démêler les fils d'une intrigue compliquée qui a envoyé son amie Aliera en prison. En assistant un Iorich, il découvre la réalité du système légal et judiciaire de l'empire. Le thème était intéressant - en général, la Fantasy ne s'y intéresse que peu - mais l'auteur brode trop autour d'une intrigue trop compliquée. Ca donne de la meringue au beurre et à la crème chantilly : trop lourd pour la digestion, mais pas nourrissant pour autant.

Pour finir
Les sept premiers tomes du cycle sont regroupés, en VO, en trois livres : The Book of Jhereg (Jhereg, Yendi, Teckla) , The Book of Taltos (Taltos, Phoenix) , The Book of Athyra (Athyra, Orca) : avec ça, vous aurez déjà de quoi voir venir.


A l'exception de Taltos, tous ces titres sont tirés des noms des 17 Maisons Impériales. La série est censée comporter à terme 19 titres : 1 par Maison, 1 du nom de Vlad, et 1 titré en théorie The Last Contract. A paraître : Tiassa, Lyorn, Hawk, Tsalmoth, Vallista, Chreotha, The Last Contract .

The Khaavren Romances se situent dans le même univers, plusieurs sièces plus tôt. Les Dragaerans vivant très longtemps, on y retrouve des personnages de la série Vlad Taltos. Cette série est un hommage à Dumas : les Trois Mousquetaires, 20 ans après, et le Vicomte de Bragelonne. Elle est composée de les Gardes Phénix, Five Hundred Years After et The Viscount of Adrilankha, publié en trois volumes : The Paths of the Dead, The Lord of Castle Black et Sethra Lavode. Il existe également Brokedown Palace, un hommage aux contes hongrois qui se situe juste avant la naissance de Vlad, et Dzurlord, un livre-dont-vous-êtes-le-héros commandé à d'autres et totalement raté, selon la rumeur.

NB : ce billet avait à l'origine était écrit pour décrire les sources d'inspiration d'un projet de JdR avorté, Blanc-seing.

07/06/10

La Table Ronde racontée aux enfants



Vous aussi vous en avez assez de la version abrégée, mièvre et affadie de la Table Ronde déclinée sur tous supports depuis le Merlin de Disney ? Vous cherchez quelque chose pour vos enfants, mais vous hésitez à leur passer les cours du Collège de France de Michel Zink ? Alors, vous devriez jeter une oreille sur les livres audio de cette série.

La légende de la Table Ronde est prévue pour être racontée sur 7 volumes, chacun durant près d'1h, ce qui laisse à l'histoire plus de temps pour se développer que le format crétinisant habituel de trop de livres pour enfants. Le fond musical, comme les illustrations, est discret, et soutient l'ambiance plutôt que de figer l'imagination. Mais surtout, même si évidemment l'histoire laisse de côté nombre de développements, le récit se paie quand même le luxe de convoquer un grand nombre de péripéties et de personnages, qui introduisent les enfants à la complexité du mythe sans chercher à simplifier pour leur donner de la bouille pré-mâchée. Enfin, c'est très bien raconté, par la belle voix de Jacques Frantz (doubleur de De Niro, entre autre). 

Et, ça ne surprendra personne, ça marche : mes garçons (6 et 4 ans) adorent, et aiment autant l'écouter concentrés que d'une oreille distraite, en fond sonore de leurs jeux de chevaliers, en attendant leurs passages préférés. Seul hic, j'ai l'impression que seuls les deux premiers livres seront jamais édités. Ne tardez pas, je ne sais pas si c'est facilement trouvable. Et si vous voulez vous faire une idée avant, vous pouvez écouter des extraits sur ces sites :


04/06/10

À la pointe de l'épée


Saint-Vière est un bretteur. Pas n'importe lequel : c'est un cador. Une épée. Les nobles de sa cité louent ses services pour régler des duels d'honneur ou des querelles intimes. Mais Saint-Vière sait qu'il est le meilleur en ville, alors il se permet de n'accepter que les contrats dont il connait les tenants et les aboutissants. Il a une relation ambivalente avec Alec, un jeune étudiant au passé trouble et au comportement suicidaire. Et tandis que la noblesse tisse des pièges alambiqués, les deux amants dépensent consciencieusement l'argent que Saint-Vière gagne en passant d'autres duellistes au fil de son épée.

Le récit alterne entre la relation ambigue de Saint-Vière et Alec et les manigances des nobles qui luttent en sous-main les uns contre les autres. Autant la liaison des deux hommes est relatée avec intérêt, autant les manoeuvres de la noblesse sont d'une rare platitude. La politique de la cité, qui est censée faire progresser l'intrigue, est au mieux un bruit de fond gênant. Et au final, il se passe bien peu de choses dans ce roman : une trahison par ci, un duel par là... On est très loin du KPDP virevoltant. J'ai plus eu l'impression de lire une romance qu'un livre de fantasy. D'autant que le livre proclame fièrement "Fantasy" sur sa couverture, mais en vérité, la couche de fantasy est bien mince. Les personnages ont tous des prénoms communs (David, Richard...) et le décor urbain est à peine esquissé. On est plus proche de la collection Harlequin que la fantasy.

C'est dommage car la dynamique du couple homosexuel d'À la pointe de l'épée était prometteuse. Ça faisait un bien fou de lire l'histoire d'une relation pas claire entre ces deux hommes que tout sépare. Je ne sais pas si c'est parce que l'auteur est une femme (Ellen Kushner) mais ce traitement de la fantasy fait du bien. Dommage que l'intrigue et le décor ne soient pas à la hauteur.

Cet article d'Actu SF vous démontrera à quel point je n'ai aucun goût puisqu'on y apprend que ce roman est "une fiction interstitielle emblématique du renouveau de la fantasy post-moderne". Rien que ça.

01/06/10

Caryl Ferey - Zulu



On vous avait déjà parlé des polars maori de Caryl Ferey, cet écrivain-voyageur à la plume acérée. Il récidive en tournant cette fois son regard vers l'Afrique du Sud, pays dont on risque d'entendre beaucoup parler ce mois-ci. Zulu se déroule à Cape Town, entre townships, plages paradisiaques, et quartiers huppés. On y suit trois policiers soudés par une indéfectible amitié, sur la piste d'un tueur d'une brutalité sauvage. L'un est d'origine zouloue, et a quitté les ghettos suite au meurtre sauvage de son père et son frère par les milices noires vendues au pouvoir de l'Apartheid; l'autre est blanc, et a renié son milieu pour rejoindre l'ANC alors qu'elle était encore clandestine; le troisième, le plus jeune, est le seul dont le passé n'est pas marqué par la lutte raciale.

A la différence des auteurs des polars ethnographiques écrits qui proviennent des quatre coins du monde, Ferey n'est pas originaire des pays sur lesquels il écrit. Cela lui donne un regard et un recul qui font sauter aux yeux les problèmes sociaux de ces pays. Car l'enquête, encore plus que dans ses précédents livres, est uniquement là pour le fil rouge : l'auteur vend de toutes façons rapidement la mèche en mettant en scène les criminels et en expliquant leur motivation. Non, l'intérêt du livre vient du portrait qu'il dresse de l'Afrique du Sud, du rappel qu'il fait de son histoire récente, et des personnages des trois flics, magnifiquement campés avec une efficacité et une économie de moyens qui rappellent les trois tomes du Quatuor de Los Angeles d'Ellroy basés sur trois personnages (le Grand nulle part, LA Confidential et White Jazz). Ferey a muri, si la violence est présente, elle n'est ni outrée ni exagérée comme on peut le reprocher à Haka : il gère ses effets, évite les clichés du roman noir, et la tension ne redescend pas une seule seconde.

Que l'on s'intéresse ou non à l'Afrique du Sud, ce roman couronné de prix vaut le détour, et j'espère que Ferey continuera à voyager et à faire découvrir les dessous des pays qu'il traverse. Je le verrais bien écrire sur les mégapoles d'Amérique du Sud, comme Rio, Bogota ou Mexico, ou sur la collusion entre politiques et criminels en Jamaïque.