(Remarque : billet actualisé avec la sortie du tome 11 de la série)La thématique de ce cycle le classe dans le sous-genre "polar medfan", mais le point de vue est différent du polar traditionnel, puisque le personnage principal, Vlad Taltos, est un assassin. Il fait partie de la communauté humaine, minoritaire, de la capitale de l'empire des Dragaerans, similaires en beaucoup de points à des elfes : plus grands, plus forts, plus agiles que les hommes, avec en outre la longévité et un talent inné pour la magie.
Les Dragaerans sont divisés en 17 Maisons, chacune associée à un animal totémique, et Vlad, qui a obtenu sa citoyenneté dragaerane, appartient à la Maison Jhereg, similaire en de nombreux points à la Mafia italienne. Les romans retracent sa carrière criminelle d'assassin et capo de moyenne envirgure. En bute au racisme des Dragaerans et handicapé par les limites humaines, Vlad est obligé de composer avec d'autres qualités pour réussir dans sa profession : son astuce, sa préparation, ses capacités d'improvisation, mais aussi l'aide de son familier, un reptile volant auquel il est télépathiquement lié, et la pratique de la sorcellerie traditionnelle de son peuple, inconnue des dragaerans.
Très loin des figures classiques de la fantasy, le cycle de Taltos emprunte aux figures classiques de la littérature policière, voire des romans d'espionnage façon James Bond. Bien qu'écrits comme des romans de divertissements, les livres forment ensemble un cycle cohérent. On peut ainsi lire la série dans l'ordre chronologique (Taltos, Dragon, Yendi, Jhereg, Teckla, Phoenix, Athyra, Orca, Issola) mais il est plus intéressant de les lire dans l'ordre de publication, pour bénéficier de l'exposition de l'univers et apprécier l'usage du planting et du foreshadowing de Brust.
Car sans l'air d'y toucher, Brust a créé, au fil de tous ces romans, un univers particulièrement détaillé, mais dans lequel l'immersion est tellement progressive qu'on est jamais noyé dans les détails. On peut donc lire le cycle pour avoir sa dose de cycle de fantasy, mais aussi en pur divertissement. Dans l'un ou l'autre cas, le lecteur attentif peut relever les très nombreuses allusions, plaisanteries et jeux d'écriture de Brust. Par exemple, chaque tome contient très exactement 17 chapitres, le nombre-clé associé à l'Empire. Paarfi, le narrateur des Khaavren Romances, est un auteur très souvent cité par Vlad. L'histoire des personnages secondaires et récurrents se compose au fur et à mesure de leurs apparitions plus ou moins discrètes dans les séries. Une petite fille, Devera, apparaît dans des rôles chaque fois différents à plusieurs reprises dans les romans de Brust. Yendi contient une allusion au Sacré Graal des Monty Pythons. Etc, etc. Enfin, le style de Brust, très enlevé, fait d'ironie mordante et de dialogues ciselés, le place au-dessus de bien des tâcherons que l'on trouve trop souvent en fantasy.
Brust traite en outre de façon intelligente du fantastique. Loin d'écarter la magie quand ça l'arrange ou d'en faire la justification souveraine des failles de l'intrigue (Ta Gueule C'est Magique) comme le fait Green (
Biblio 1), d'en limiter soigneusement l'usage par des lois et des effets mesurés comme le fait Garrett (
Biblio 2), Brust utilise la magie, puissante, comme une composante à part entière du quotidien de ses personnages. Et vu que la téléportation et la résurrection sont parfaitement courants et accessibles, le travail d'un assassin est forcément différent de son homologue dans d'autres univers. De façon logique, si la façon de commettre les crimes est différente, les crimes le sont également.
Il aura fallu attendre 2005 que Jhereg, écrit en 1983, soit traduit en français. Ce sont les éditions Mnémos qui l'ont fait, en remplaçant en plus les vilaines couvertures de la VO par des peintures de Sorel. Cependant, i
l faut aussi avouer la vérité : Brust ne tient pas la distance. Ses romans, de "stand-alone", deviennent progressivement des épisodes d'une série dont on ne comprend pas bien où elle se dirige, et les derniers tomes reposent sur des trames très minces et des jeux d'écriture de plus en plus spécieux. Et, pour tout dire, le monologue intérieur de Vlad Taltos finit par le rendre saoulant, le personnage se rapprochant de plus en plus d'une caricature de looser de roman noir dont toutes les réactions sont prévisibles. Vous voilà donc avertis...
Jhereg
Le premier roman de la série met en scène un contrat particulièrement difficile pour Vlad : la Maison Jhereg le charge de tuer un traître, qui se réfugie dans un asile inexpugnable. Vlad doit l'en déloger pour mener à bien sa mission. Le livre est donc une espèce de polar à l'envers, où la victime est connue avant sa mort et où le narrateur échafaude de nombreuses théories en vue d'arriver au crime parfait. Ce livre est la meilleure entrée dans le cycle, et se suffit amplement à lui-même pour ceux qui n'auraient pas envie de lire l'ensemble.
Yendi
Si le 1er roman de la série montrait un Vlad au sommet de son art, en plein exercice de son métier d'assassin, Yendi décrit un Vlad plus jeune, occupé à se tailler un territoire au sein de la Maison mafieuse des Jheregs. C'est donc l'aspect guerre de gangs qui est mis en avant, pour une histoire aussi divertissante et amusante que la précédente.
Teckla
Le livre consacré au tiers-état de l'Empire Dragaeran aurait pu être passionnant, mais l'auteur, qui se remettait difficilement de son divorce, a plombé l'intrigue avec les histoires de couple de Vlad, en plein divorce lui aussi. Du coup, l'histoire progresse difficilement, les démêlés sentimentaux sont pénibles et il flotte une atmosphère sinistre sur l'ensemble du livre. Par contre, rendons justice à l'auteur, cette histoire de divorce est très réaliste et bien dépeinte. Trop, peut-être, car à moins d'aimer ce genre qu'on trouve plus sous l'étiquette "nouvelle littérature" que "fantasy", je conseille de sauter cet épisode et de passer directement au tome suivant.
Taltos

Si ce livre est le premier de la série par ordre chronologique, nous déconseillons de commencer par lui : il décrit le voyage fait par un Vlad débutant sur le chemin des morts, sorte de descente aux enfers digne des légendes orphiques. Fantastique, mystique, parfois cryptique, il risque de dérouter ceux qui ne connaîtraient pas le reste du cycle. Les autres liront avec plaisir une intrigue rondement menée qui leur permettra de découvrir les origines des relations entre Vlad et les autres protagonistes de la série, comme Morrolan et Aliera.
Phoenix
Ce livre renoue avec les intrigues alambiquées et les réparties cinglantes des débuts de la série, mais, faisant suite à Teckla, est légèrement handicapé par le traumatisme post-divorce de Vlad. Il est cependant indispensable : les intrigues se situent cette fois au niveau politique, et le livre s'achève sur la fuite de Vlad de la capitale.
Athyra
Avec Teckla, il s'agit sûrement du plus faible roman de la série. Vlad est désormais en fuite, et sillonne l'empire sans objectif particulier. Il arrive sur les terres d'un noble de la Maison Athyra qui essaye de l'éliminer. La particularité de ce roman est que le narrateur n'est plus Vlad, mais un jeune médecin Teckla, que Vlad va utiliser comme pion avant de le prendre en affection. De nombreuses pages sont plus consacrées à la description de la vie à la campagne plus qu'aux actions de Vlad, de toutes façons très mystérieuses aux yeux du garçon. Finalement, le méchant Athyra meurt, le garçon subit un choc mental et Vlad l'emmène avec lui dans l'espoir de trouver quelqu'un capable de guérir son traumatisme. Voilà, j'ai raconté la fin, vous pouvez passer au tome suivant en sautant celui-là.
Orca
Un autre passage obligé de la série : pour soigner son jeune protégé, Vlad doit aider une sorcière en passe de se faire expulser de chez elle. Il met le doigt dans une arnaque financière et juridique d'immense envergure, qu'il va démêler avec l'aide de son amie Kiera, la voleuse. Le narrateur est à tour de rôle, Kiera puis Vlad, à mesure qu'ils se rencontrent et se racontent à chacun les événements de la veille.
Dragon
Un roman de jeunesse de Vlad Taltos, où il fait la découverte des armées du clan du Dragon. Le récit alterne les chapitres entre deux temporalités, selon un effet qui commence à sentir la mode mais ruine très efficacement toute sorte de suspense. Vlad s'engage dans l'armée et découvre que le quotidien d'un soldat est fait d'ennuyeuse attente - celui du lecteur aussi, du coup.
Issola
On revient au "présent" de Vlad Taltos, pour une aventure très high-level pleine de guerres cosmiques, d'invasions extra-planaires et de dieux incarnés, dont l'essentiel de l'action se situe dans une pièce close dont les personnages essaient de sortir. C'est sûrement conceptuel, mais on s'emmerde à peu près aussi efficacement que dans le précédent tome. Seul le personnage de la dame Issola qui sert de prétexte au titre sauve le lecteur du suicide par l'ennui. Finalement, Vlad s'en sort bien et récupère encore une fois un objet magique surpuissant livré sans mode d'emploi.
Dzur
Le jeu d'écriture de celui-ci consiste à émailler chaque début de chapitre de la description d'un plat d'un festin gargantuesque. Brust, visiblement fin cuisinier lui-même, a semble-t-il pris beaucoup de plaisir à imaginer la cuisine dragareane. Mais il a oublié l'ingrédient principal, l'histoire, et l'utilisation des Dzur est ici encore plus artificielle que dans d'autres récits.
Jhegaala
Ici aussi, il ne faut pas chercher le rapport entre le Jhegaala du titre et l'intrigue. Pourtant, celle-ci promettait, car Vlad quitte l'empire et se rend pour la 1e fois sur les terres de son peuple. L'intrigue alambiquée est intéressante, mais uniquement sur les 30 dernières pages : il aura fallu avant se coltiner tous les errements de Vlad Taltos, avant qu'il ne décide de partager avec le lecteur son analyse de la situation et prenne sa revanche sur tous ceux qui l'ont roulé dans la farine pendant les 300 pages précédentes.
Iorich
Retour au "présent", puisque ce roman fait suite à Dzur. Vlad revient revient dans la capitale pour y démêler les fils d'une intrigue compliquée qui a envoyé son amie Aliera en prison. En assistant un Iorich, il découvre la réalité du système légal et judiciaire de l'empire. Le thème était intéressant - en général, la Fantasy ne s'y intéresse que peu - mais l'auteur brode trop autour d'une intrigue trop compliquée. Ca donne de la meringue au beurre et à la crème chantilly : trop lourd pour la digestion, mais pas nourrissant pour autant.
Pour finir
Les sept premiers tomes du cycle sont regroupés, en VO, en trois livres : The Book of Jhereg (Jhereg, Yendi, Teckla) , The Book of Taltos (Taltos, Phoenix) , The Book of Athyra (Athyra, Orca) : avec ça, vous aurez déjà de quoi voir venir.
A l'exception de Taltos, tous ces titres sont tirés des noms des 17 Maisons Impériales. La série est censée comporter à terme 19 titres : 1 par Maison, 1 du nom de Vlad, et 1 titré en théorie The Last Contract. A paraître : Tiassa, Lyorn, Hawk, Tsalmoth, Vallista, Chreotha, The Last Contract .
The Khaavren Romances se situent dans le même univers, plusieurs sièces plus tôt. Les Dragaerans vivant très longtemps, on y retrouve des personnages de la série Vlad Taltos. Cette série est un hommage à Dumas : les Trois Mousquetaires, 20 ans après, et le Vicomte de Bragelonne. Elle est composée de les Gardes Phénix, Five Hundred Years After et The Viscount of Adrilankha, publié en trois volumes : The Paths of the Dead, The Lord of Castle Black et Sethra Lavode. Il existe également Brokedown Palace, un hommage aux contes hongrois qui se situe juste avant la naissance de Vlad, et Dzurlord, un livre-dont-vous-êtes-le-héros commandé à d'autres et totalement raté, selon la rumeur.
NB : ce billet avait à l'origine était écrit pour décrire les sources d'inspiration d'un projet de JdR avorté,
Blanc-seing.