25/07/11

Les Grouillots

(en VF : Les Grouillots)

Daniel Solis a écrit un petit jeu rigolo appelé The Leftovers. Il s'agit d'écrire sur un plan de donjon des phrases racontant les aventures d'une bande de survivants lâches qui tentent de trouver la sortie avant que la Bête qui hante les lieux ne les dévore.

Je vous propose un traduction de ce petit jeu avec deux fichiers :
Les plans de donjon sont plus jolis sur le site de Daniel, mais je tenais à vous proposer une version Excel afin que vous puissiez jouer aux Grouillots en ligne via Google Documents.

Je vous conseille la lecture du blog de Daniel Solis en général, mais jetez en particulier un oeil sur son dernier jeu Do: Pilgrims of the Flying Temple, un jeu narrativo-mangaesque positif où de jeunes héros idéalistes tentent de résoudre les problèmes de leur prochain en vivant des aventures folles. Daniel avait demandé à ses lecteurs de réunir 4 000 $ pour lancer l'impression de son jeu, mais il a recueilli au final plus de 24 000 $.

Évidemment, si vous avez des commentaires ou des améliorations à proposer, exprimez-vous.

Je tiens à remercier Éric Nieudan qui a été le premier à trouver ce jeu, et bien évidemment Daniel Solis pour avoir créé The Leftovers et m'avoir autorisé à en publier ici la traduction.

23/07/11

Moonlight Mile


Certains auteurs ont du mal à tuer leurs personnages. Enfin, c'est plutôt les lecteurs qui ont du mal à accepter qu'un auteur puisse ne plus rien avoir à dire sur un personnage. Je ne sais pas ce qui est le plus fort comme pression : un lectorat qui veut retrouver son héros de toujours ou bien un éditeur qui veut renouer avec les grosses ventes d'avant. Toujours est-il que Dennis Lehanne a eu longtemps une série populaire et vendeuse (voir mon billet Patrick Kenzie & Angie Gennaro) et qu'à un moment, il a eu le courage de finir son histoire sur une fin amère où son couple d'enquêteurs rompaient professionnellement et sentimentalement suite à une affaire vraiment marquante (Gone Baby gone, devenu un film réalisé par Ben Affleck). Et on ne peut pas dire que la suite de la carrière de Lehanne ait souffert d'un vide : Shutter Island et The Given day ont été deux belles réussites. Pourtant, avec Moonlight Mile, Dennis Lehanne remet le couvert avec son couple d'enquêteurs des débuts.

12 ans ont donc passé depuis que Patrick et Angie se soient déchirés en concluant une enquête d'enlèvement d'enfant. Patrick a fait un choix, Angie ne l'a pas supporté. Trois mandats présidentiels plus tard, le couple s'est reformé. Pire : ils ont une gamine. Angie a repris des études de sociologie appliquée, Patrick joue toujours les détectives, sans succès. C'est la crise. Ils se sont fait éjecter du clocher d'église qui leur servait de bureau. Il faut payer le crédit de la maison, les primes d'assurance, la bagnole… Boston en bave. Et blam, nouvelle disparition de la gamine retrouvée il y a 12 ans. Le couple a donc à nouveau le nez dans la fange qui a failli avoir raison de leur amour. Et le fait d'être parents change la donne. Évidemment, c'est bien plus qu'une histoire de fugue d'une adolescent mal dans sa peau.

Il y a un petit côté Millenium dans ce roman. Amanda, la gamine qui est revenue de tout, a un côté Lisbeth Salander, les tatouages, les piercings et les compétences de hacking en moins. C'est une survivante. Mais malgré ce personnage tout en résilience, le scénario est lui faible et bourré d'incohérences. La mafia russe. Des trafics divers. Finalement, la gamine de Patrick et Angie est pratiquement absente. Il y a bien une réflexion intéressante sur les conséquences des choix faits il y a 12 ans, mais elle camoufle mal une absence d'intrigue et des péripéties tirées par les cheveux. Oh, il se passe des choses, il y a bien une tension dramatique, mais c'est artificiel. Le livre est un prétexte pour allonger la sauce. Si j'étais mauvaise langue, je dirais que c'est un livre de commande. J'aurai préféré resté sur le final pessimiste de Gone Baby gone.

19/07/11

L'Instinct de l'équarrisseur


Et si Sherlock Holmes et le Dr Watson avaient été contemporains d'Arthur Conan Doyle et que ce dernier avait vécu avec eux des histoires tellement folles qu'il lui serait impossible d'en relater la stupéfiante vérité ? Dès lors, il serait obligé d'affadir ses récits et de faire des deux héros des gentlemans certes doués, mais horriblement normaux. C'est le pari de L'Instinct de l’équarrisseur, biographie totalement folle d'un Arthur Conan Doyle complètement dépassé par les évènements et mangé tout cru par un Holmes cruel et un Watson envahissant. Au menu : monde parallèle, démon, vaisseau spatial et inventions folles. C'est une succession de scènes d'action qui sentent la poudre, une enfilade permanente d'exagérations littéraires. Holmes est un asssassin impitoyable. Moriarty massacre des enfants. Il y a des ewooks (ou presque). Et c'est drôle.

Bon, il y a comme un parfum de la ligue des gentlemen extaordinaires, car Thomas Day convoque le ban et l'arrière-ban littéraire de cette époque (et donc, forcément, je suis passé à côté de plusieurs clins d'oeil). Ce n'est d'ailleurs pas la meilleure idée du roman : les passages avec Jack London ou Oscar Wilde auraient gagné à laisser encore plus de place au duo Holmes/Watson. Mais que d'agitation dans ce roman qui se moque de la légende de Baker Street ! Doyle est bringuebalé d'un point à l'autre de l'intrigue pour assister in fine à l'incontournable affrontement entre deux monstres d'égale envergure. Si Guy Ritchie est dans l'exagération avec son Sherlock Holmes, Thomas Day est lui dans une outrance permanente. Il pousse la manette à fond, à toute vapeur. Alors oui, ça dérape par moment, mais dans l'ensemble, ça tient superbement la route pour peu que l'on accepte ce genre de transgression.

16/07/11

Hung


Ray Dreker a incarné le rêve américain. Athlète émérite, il accède au statut divin de sportif professionnel, mais se blesse pour finir par devenir biclassé entraîneur de basket/professeur d'histoire dans son lycée d'adolescence. Marié à son premier amour, ils ont deux enfants, des faux jumeaux. Et puis à 40 ans, tout explose en vol. Sa femme s'est barrée avec un dermotalogue, les jumeaux deviennent des goths, sa maison prend feu… Ray a besoin de redresser la barre, de changer de vie. Pour cela, il lui faut de l'argent. Mais il vit à Détroit pendant la crise économique. C'est peine perdue : il est condamné à survire petitement. Sauf que. Ray prend conscience que son plus gros atout dans la vie se trouve entre ses jambes. En effet, Ray est bien équipé. Or ses parents lui ont enseigné la valeur du travail et de l'acharnement. Il va donc se prostituer.

Comme souvent, sous le prétexte de traiter d'un sujet bien précis, cette série télévisée aborde des questions bien plus larges que le pitch étroit. La prostitution est bien évidemment la clef de voute de la narration, et c'est vrai que c'est l'occasion de scènes tantôt cocasses, tantôt malaisantes. L'apprentissage de cette nouvelle profession est l'occasion de confronter le spectacteur à plusieurs tabous, c'est très bien amené. Est-ce un reflet exact de la prostitution : absolument pas. Ray est gigolo, il ne traîne pas dans les rues sordides, ne se fait pas emmerder par les flics, ne se fait pas casser la gueule par d'autres maquereaux. Mais c'est également une série sur un homme qui veut redresser sa vie (avec l'allégorie de la maison à reconstruire), sur la vie des familles recomposées, la stupidité des gourous de la motivation et de la réussite…. Et surtout, sur la petite apocalypse économique que subit Détroit. C'est le chômage, les maisons en ruine, la petite mort des services essentiels…

Alors oui, inutile d'aller vous plaindre à Familles de France, il arrive que ça baise dans cette série. Hung est toutefois moins putassière que certaines séries se voulant plus familiales. Oh, Ray passe à l'acte, des fois en gros plan, mais vous le verrez plus souvent se prendre la tête avec sa maquerelle poétesse (car oui, il faut savoir s'entourrer pour faire ce métier), son ex-femme elle aussi en crise et son voisin qu'en train de suer du nombril. La série sait traiter des petits détails (quel prix pour une prestation ? Quelle clientèle démarcher ? Comment concilier ça avec le travail, la vie de famille ?) pour donner du corps à l'ensemble. Et comme les épisodes sont courts (22 minutes), les intrigues ne s'éternisent pas ni n'abusent du faux suspens avant chaque pause publicitaire.

Hung (que l'on peut traduire grosso modo par "Bien monté") possède au final bien plus de finesse qu'on pourrait le croire de prime abord. Elle sait être ne pas être racoleuse, ce qui est un comble pour une série sur la prostitution de luxe. Pas étonnant que cela soit une production HBO.

12/07/11

Futur intérieur


Dans une Angleterre des années 80 plongée dans la division à cause de la menace terroriste des mouvements séparatistes, des scientifiques travaillent sans trop se cacher sur une étrange simulation psychique du futur en se connectant mentalement à une sorte de réalité parrallèle. Dans ce futur fantasmé, ils observent l'avenir et essayent de comprendre comment le futur s'est construit et stabilisé (l'Angleterre est désormais communiste) afin de savoir quoi faire pour arriver à cette pacification. Ce construct prend la forme d'une station balnéaire où nos scientifiques se projettent et amassent des informations afin de produire des rapports à leur réveil. Sauf que l'une de ces scientifiques, qui se réfugie de plus en plus dans ces fantasmes, est obligée par la force des choses de travailler de conserve avec un ancien amant destructeur. Et s'il y a bien une chose qui peut mettre à mal la simulation, c'est une relation amoureuse catastrophique entre deux participants.

Futur intérieur fait dans la SF minimaliste où l'on passe plus de temps à parler d'aquaplaneur et de mascaret que des enjeux géo-politiques du monde. Il y a bien une tension dramatique provoquée par la confrontation de ces deux amants en guerre, mais ça ne suffit pas à créer un intérêt pour l'intrigue. Christopher Priest traite du refuge du fantasme, de la corruption d'un monde fermé par l'intérêt personnel, des univers qui s'interpénètrent. Il n'arrive toutefois pas à raconter une histoire intéressante, il reste engoncé dans des considérations amoureuses et émotionnelles peu palpitantes. D'autant que depuis Inception, le coup de la projection insérée dans une projection insérée dans une projection a du mal à surprendre le lecteur. Au final, on s'y ennuie comme un dimanche à la plage où l'on ne profite pas de l'instant présent tant on est obnubilé par la fin inévitable des vacances.

10/07/11

Starfish


Dans un futur loin de chez nous, une compagnie exploite l'énergie libérée sur les rifts sous-marins afin d'alimenter la surface en électricité. Mais l'automatisation de ces installations n'est pas complète : il faut encore faire appel à des êtres humains pour la maintenance des thermopompes. Des employés vivent donc en totale promiscuité dans une station abyssale. Dehors, aucune lumière naturelle, que la froideur des profondeurs et les rares traces de bioluminescence symbiotique. Les poissons qui survivent à une telle pression sont monstrueux mais souffrents de carences alimentaires qui les rendent inoffensifs. Pour le moment. Pour qu'ils puissent tenir le choc, les employés ont été modifiés avec des implants qui leur permettent de respirer sous l'eau. Mais quand ils sortent de la station pour assurer l'entretien des installations, tout peut arriver. Le sol peut s'ouvrir à tout moment et une cheminée projeter de l'eau bouillante qui ne peut pas s'évaporer à cause de la pression. Et toujours ces énormes poissons aux dents acérées qui cassent comme du verre.

Étrangement, la pression la plus forte n'est pas celle de l'eau, elle est au contraire à l'intérieur de la station, entre ces quelques êtres humains qui vivent les uns sur les autres. La plus dangereuse des failles n'est pas tectonique, elle est psychologique. Les carences des poissons des profondeurs fait écho aux carences émotionnelles de ces employés cabossés dont le corps n'est plus vraiment humain maintenant qu'il a été adapté à d'autres contraintes. Quand la station se met à grincer et couiner sous l'effet de la pression, c'est la psyché de ces forçats qui travaille et se fissure. D'autant qu'à force de jouer avec leur équilibre chimique, certains développent d'autres sens qui rappelleront des choses à ceux qui connaissent l'effet Polaris.

Peter Watts décrit dans Starfish un drôle de mal des profondeurs. La station agit comme un aquarium inversé où l'on regarde ces hommes et ces femmes coincés dans une bulle qu'ils cherchent de plus en plus à fuir à mesure que la pression augmente. De temps à autre, le lecteur entend parler d'un monde en surface où le Net est infecté, et d'une corpo qui magouille des trucs pas clairs dans la plus grande tradition du cyberpunk. La station s'accroche au rift comme un remora, grapillant des miettes d'énergie. On comprend vite que ses occupants pourraient être pour la faune abyssale une source d'alimentation qui lui permettrait de vaincre les carences qui la rend si fragile quand vient le moment de s'attaquer à ces intrus. Pourtant l'auteur ne joue pas sur le registre des Dents de la mer, il est bien trop obnubilé par son huis-clos pour jouer le jeu du film d'horreur. C'est plutôt un Abyss psychologique et biologique.

L'histoire pourrait très bien se dérouler dans l'espace : l'obscurité, le danger de l'environnement, les communications difficiles avec le reste du monde, l'enfermement, la dynamique de groupe, la mission, la découverte d'un mystère scientifique… Ce sont les ingrédients connus de la SF, mais ils prennent ici une autre saveur. Sans doute parce que je suis de la génération du Grand bleu qui a bouffé les documentaires de Cousteau chaque dimanche soir avant d'embrasser un détendeur et d'apprendre à calculer la bonne durée des paliers de décompression.

Starfish est en fait le premier roman d'un trilogie nommée Rifters qui se poursuit avec Maelstrom et βehemoth.

La page Wikipédia Poisson abyssal est un bon départ pour en apprendre plus sur ce petit musée des horreurs.

Parlons un peu de Peter Watts, maintenant. Il est canadien et sans surprise, il est également biologiste spécialisé dans les mammifères marins. C'est un auteur prolifique de nouvelles qui a fait parlé de lui après s'être fait agressé à la frontière américaine par un douanier bas de plafond. Après avoir été menacé de 2 ans de prison, Watts a finalement été interdit de séjour aux USA. Il est également actif dans le design de jeux vidéo. Sur son blog, il parle de plein de choses intéressantes, notamment de son expérience comme porteur de l'ignoble fasciite nécrosante, aussi connue sous le nom de bactérie mangeuse de chair. Et du coup, sa SF biologique devient monstrueusement personnelle.

05/07/11

Le Château du lac Tchou-An


J'ai déjà essayé de lire des enquêtes du juge Ti signées par Robert van Gulik, et je dois avouer que, telle la nourriture sur la poêle en téflon, je n'ai pas accroché. Peut être que j'ai choisi les titres les moins réussis, peut être est-ce moi qui était insensible au charme de la série, mais la mayonnaise n'a pas prise entre nous. Je suis toutefois tombé par hasard sur la nouvelle série de Frédéric Lenormand qui reprend le personnage du juge Ti à son compte. Car le juge Ti, c'est comme Nasreddine : ce sont des personnages universels qui transcendent le concept de la propriété intellectuelle.

Or donc, dans la Chine lointaine, vit le juge Ti, grand serviteur de l'empereur et de la vérité. Alors qu'il doit se rendre à sa nouvelle affectation, le bon juge est obligé par des pluies diluviennes à s'arrêter pour un temps dans une auberge quelconque. Hélas, un homme décide alors de se faire assassiner dans cette petite bourgarde. Le juge Ti mène donc l'enquête pour tuer le temps en attendant la décrue. Évidemment, rien n'est ce qu'il parait au premier regard, et très vite le juge découvre d'autres étrangetés et comportements louches chez les habitants du cru, en particulier une famille noble. Je mentirais en disant que l'intrigue est surprenante : tout y est prévisible, même les retournements de situation.

Ce qui fait toutefois le charme de ce court roman de 200 pages, c'est l'humour avec lequel l'auteur anime son juge Ti. Ce n'est pas sur le ton permanent de la comédie, c'est au contraire par petites touches assassines qu'il dépeint ce fonctionnaire si imparfait dans sa légende. Discrètement, Frédéric Lenormand mine la crédibilité du juge pour en faire le personnage central d'une farce finalement plus molièresque que véritablement chinoise. Entendez-le décrire les combats virevoltants d'arts martiaux ancestraux :

Il avait reçu dans sa jeunesse une formation aux arts martiaux. Ses enquêtes musclées dans les bas-fonds lui avaient permis de se conserver et d’appliquer ses connaissances dans ce domaine. Il prit la position dite du « tigre furieux » pour s’élancer sur son adversaire. Celui-ci lui envoya son pied dans l’estomac. Le juge Ti adopta la position dite de « l’escargot dans sa coquille » et se recroquevilla en geignant.

Et que dire de la logique parfois spécieuse du juge qui, certes, a des fulgurances inquisitoriales, mais passe son temps à juger ses contemporains sans remarquer la poutre qui lui obstrue l'œil :

« Quand comprendront-ils que la réussite n’est fondée que sur les vertus et le travail ? », se demanda le juge qui, pour sa part, était issu d’un père préfet et d’un grand-père ministre.

On pense bien évidemment beaucoup à Barry Hughart et à sa magnifique "ancient China that never was" (La Magnificence des oiseaux). Si la suite de la série est aussi légère et acidulée que ce Château du lac Tchou-An, où le Grand-Guignol foule du pied le caractère sacré du personnage du juge Ti, alors je me laisserais volontier embarquer dans d'autres enquêtes de cet acabit.

04/07/11

La Route


L'avis de Cédric
Une nuit de lecture. De courts paragraphes sans chapitre. Des dialogues sans tiret ni guillemet. Un livre sans intrigue mais pas sans intérêt. Oh non.

Un père et son fils marchent en poussant un caddie de supermarché qui contient tout ce qu'ils possèdent. Le monde n'est plus monde. Des cendres recouvrent tout. Les arbres sont morts. Il faut fouiller pour trouver une vieille boite de conserve ou quelques grains de céréales dans un champ. Les autres survivants sont potentiellement des assassins ou canibales, alors chaque rencontre est tendue, arme à la main. Un père et son fils donc. Un père qui essaye de faire en sorte que son gamin soit fort et apprenne à survivre. Un fils qui est assez grand et assez désenchanté pour comprendre quand son père lui ment.

Quand un auteur aussi "classique" que Cormac McCarthy s'attaque au post-apo, ça ne donne pas un roman de SF. Ça donne plutôt un livre noir débarassé de plein de choses : pas d'explication sur l'origine de la catastrophe, très peu d'éléments biographiques sur les personnages, pas d'enjeu autre que la survie au quotidien des personnages... Et toutes ces choses qui manquent par rapport aux autres bouquins post-apo, ça laisse place au lien entre le père et le fils et à la description méthodique du système D de la survie. On sait dès le départ qu'il ne peut pas y avoir de happy end, la cavalerie ne viendra pas les sauver. C'est juste un instantané dans la vie de deux survivants, tout comme Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne raconte une journée au goulag et les multiples magouilles que doit faire Ivan pour vivre, tout simplement.

La bande-annonce du film à venir m'enchante et me fait peur. Viggo Mortensen fait des choix intelligents, je sais qu'il va superbement camper le rôle du père. Là où je prends peur, c'est que le livre en lui-même ne contient pas assez de matière pour faire un film commercial. Il faut ajouter encore plus de danger, de pathos et de belles scènes à effets spéciaux pour qu'il soit vendable. Le syndrôme Je suis une légende me fait craindre le pire. En lisant La Route, j'avais en tête les images du film Stalker d'Andrei Tarkovsky, ce noir et blanc oppressant, ce décor hostile. La Route mérite ce genre de réalisation et non celle d'un clip de MTV.

L'avis de Munin
Lire La Route peu de temps après avoir découvert The Walking Dead est une drôle d'expérience : dans les deux œuvres, on suit un père et son fils tentant de survivre dans un monde post-apo. Dans les deux, le traitement est brutal, sans concession, donnant l'occasion aux auteurs d'exposer sous la graisse de la civilisation les viscères écorchées des pulsions humaines. Alors que dans The Walking Dead, la lecture de ce portrait psychologique et sociologique est facilitée par l'élément fantastique et le suspense apporté par le traitement narratif, La Route propose une expérience plus intimiste, d'une beauté austère, et à l'intrigue extrêmement dépouillée. L'écriture est de toute beauté, les phrases courtes et incisives faisant naître à chaque paragraphe ou presque des formules à la poésie sobre et sincère. C'est une expérience de lecture poignante et intense, aux enjeux philosophiques forts, dont on ressort bouleversé.
Comme Cédric, je n'arrive pas bien à imaginer ce que peut donner le film...


01/07/11

Ange mémoire


C'est demain. Keller est un Ange, un type à qui ont a installé des implants pour que tout ce qu'il voit et entende soit stocké sur une puce. Une caméra vivante. Mais une caméra qui doit abandonner ses réflexes humains pour apprendre à n'être qu'un outil. Grâce à cette technologie, Keller peut produire des reportages saisissants de réalisme puisqu'il est une caméra cachée permanente. Et justement, on lui demande de ramener des images et du son d'une mine brésilienne où l'on extrait du sol boueux d'étranges pierres oniriques tombés du ciel. Des pierres qui ont d'étranges propriétés sur la mémoire de ceux qui les manipulent. Et évidemment, un Ange qui doit oublier qu'il est humain ne touche pas impunément une des ces petites bombes mémorielles.

Ange mémoire ne surprendra pas les lecteurs de Robert Charles Wilson tant ce roman de 1987 est annonciateur des Spin et autres Chronolithes qui viendront par la suite. Toutes les marottes habituelles de l'auteur sont présentes : la technologie venue de loin, son impact sur nos vies, le jargon techno-SF... Déjà à l'époque, Wilson se sert de son intrigue pour raconter avant tout des vies humaines. Keller l'Ange va croiser d'autres personnes, et malgré ses principes de témoin passif en retrait de tout, il va les influencer. Et comme les Anges sont des créatures issues de l'armée, il y a bien des choses que Keller ne voudrait pas voir remonter à la surface. Mon seul reproche, c'est le méchant, un peu trop grossier à mon goût. Comme souvent, l'histoire a la délicatesse de se terminer de manière très ouverte, comme pour rappeler que tous ces personnages continuent de vivre une fois le livre refermé.