30/01/2012

Vision aveugle



Je vous avais déjà parlé d'un livre de Peter Watts (Starfish) dans lequel un groupe d'humains modifiés et au bord de la psychose était confronté à un mystère scientifique tandis qu'ils essayaient de cohabiter dans un huis-clos qui exacerbait leurs différences. Eh bien Vision aveugle, c'est totalement autre choses puisque ça raconte l'histoire d'un groupe d'humains modifiés et au bord de la psychose qui est confronté à un mystère scientifique tandis qu'ils essayent de cohabiter dans un huis-clos qui exacerbe leurs différences. Rien à voir.

Nous sommes 80 ans dans le futur. La transhumanité est devenue réalité : on peut décider de se réfugier totalement dans des mondes virtuels ou bien transférer sa conscience dans des machines. Seuls les barjos ont encore de vraies relations sexuelles. Et vlan, un beau jour la Terre a la visite de multiples sondes extraterrestres. Le premier contact va pouvoir avoir lieu. On repère ce qui semble être une présence et on envoie des experts dans un vaisseau qui serait en théorie capable de se dupliquer morceau par morceau. Et ces experts sont la fine pointe de ce que cette post-humanité a produit : un jargonaute hémiplégique, une femme hébergeant des personnalités multiples, un vampire, un type capable de s'incarner dans ses drones… Cet équipage hétéroclite va être confronté à des choses déconcertantes qui vont remettre en question plusieurs de leurs certitudes… ce qui ne sera pas sans impact sur la dynamique sociale du groupe.

Peter Watts utilise donc le prétexte de la rencontre extraterrestre pour aborder des tonnes de notions très intéressantes. Centré sur Cygnus, qualifié de zombie depuis qu'il a subi l'ablation d'un hémisphère cérébral suite à une maladie, la récit met en lumière le travail de ce type privé d'empathie qui est en permanence conscient du fait qu'il est en permanence conscient. Il analyse tous les signes, extrait du sens d'une multitude de faits apparemment sans lien, décode sans nécessairement comprendre. Et surtout, il ne s'implique pas. Sauf que les interactions avec l'entité extraterrestre et les expériences que vivront l'équipage ébranleront les certitudes bien arrêtés de ce petit monde. Le langage, la perception, la conscience… tout cela est très relatif. Le câblage humain, la programmation comportementale, l'évolution, la mécanique linguistique, la plasticité du cerveau… c'est le festival des idées intéressantes. On en prend plein les mirettes tellement Watts pose les bonnes questions via ses personnages.

Sauf que.

C'est ardu. Certains concepts centraux sont à peine évoqués, d'autres sont inaccessibles à un imbécile comme moi. L'auteur le sait et y va d'un long chapitre explicatif à la toute fin du livre afin de donner au lecteur des réponses qui n'ont pas eu leur place dans le récit. Et c'est là le signe que le livre est en partie raté : quand tu as besoin d'aller lire plusieurs articles sur Wikipédia pour décoder un roman, c'est que le travail de passeur de l'auteur n'est pas fait correctement. Oui aux idées intelligentes, mais merci de le rendre digérables pour l'employé de bureau. Je ne parle pas de tout décortiquer, mais de vulgariser au maximum. Car il y a beaucoup d'intelligence dans ce livre, mais elle est sous clé. Et puis certaines idées sont mal exploités. Le coup du vampire recréé génétiquement tel un dinosaure de Jurassik Park, c'est bien mais ça apporte au final pas grand-chose à l'histoire. Idem pour les personnalités multiples : beaucoup de bruit pour rien. Heureusement, Cygnus est lui parfaitement rendu et exploité ce qui donne à ce roman une accroche forte qui permet d'aller au-delà du scénario habituel de la rencontre du troisième type qui vire au cauchemar dans un environnement hostile.

Au contraire de Cygnus, je n'ai pas toujours pu extraire du sens de tout ça. Pour être honnête, je n'ai même pas vraiment compris la conclusion de cette mission. Je ne sais même pas si je suis le public visé par Peter Watts. Peut-être n'écrit-il pas pour l'homme de la rue (et ça serait son droit). Il a toutefois ouvert des portes sur des concepts cognitifs très riches qui me fascinent. La chimie corporelle des sentiments. L'utilisation mécanique du langage. Le rôle de l'efficacité énergétique dans l'évolution. La conscience en tant que frein au développement. C'est passionnant.

En résumé, la SF c'est comme un épisode de House M.D. : y'a des passages où tu entraves que dalle parce que tu n'as pas fait les études pour, mais tu comprends globalement ce que ça sous-tend.


Encore une fois, chapeau bas au traducteur (Gilles Goullet) qui a dû s'amuser comme un petit fou pour rendre certaines subtilités techno-théoriques.


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