04/12/2013

Sagas of the Icelanders


Sagas of the Icelanders est véritablement un drôle de machin. Ce jeu de rôles vous propose d’incarner des émigrants norvégiens qui s’installent en Islande autour de l’an 1000. Et l’Islande, à l’époque, y’a rien : pas une boîte, pas un troquet, pas une mobylette. Rien. La zone intégrale. Même les vikings ne s’y sont pas installés, c’est dire. Si ces colons fuient la Norvège dès 930, c’est qu’un roi s’y est mis en tête d’unifier tout le pays sous sa botte. Et eux, le roi et son pouvoir centralisateur hégémonique, c’est pas leur truc. Ils rêvent d’égalité, de liberté, de fraternité. Alors ils partent en Islande, où il y a de la terre gratuite pour qui veut bien s’y briser le dos à la cultiver. C’est donc un cadre de jeu inhabituel : il n’y a pas de véritable cité, même pas de village. Il y a que des fermes éparses coincées entre de la bonne terre et un geyser. Et pas de monstre à tuer, juste un hiver vigoureux (mais pas encore d’albums de Björk, les pauvres). C’est donc un jeu de rôles intimistes où l’on incarne un esclave chrétien, une matriarche ou un vagabond qui vit dans une petite communauté autosuffisante. Il faut aller chercher une femme dans la ferme d’à-côté, raconter des histoires au coin du feu, lire les runes quand on doute de l’avenir. C’est pas vraiment une vie d’aventurier classique.

Et c’est donc un jeu éminemment anarchiste. Pas au sens « no future » du terme, mais dans l’approche anti-autoritaire mettant de l’avant l’égalité sociale. Car loin de la Norvège et de son roi unificateur, il y a une nouvelle société à construire. L’Islande est une sorte de grand plateau du Larzac où l’on incarne des altermondialistes voulant vivre une vie alternative. Le jeu fait souvent référence à la série télévisée Deadwood, et c’est exactement ça : les personnages sont des pionniers (sauf qu’ils ne massacrent aucune population indigène et qu’ils ne sont pas motivés par la fièvre de l’or). Il y a une quête de liberté et un élan philosophique chez ses gens : vivre entre nous, d’accord, mais selon quelles règles ? Évidemment, des colons, de la neige et un élan émancipateur : Sagas of the Icelanders est un décor historique qui parle au Québécois que je suis. Surtout que le jeu ne propose pas de jouer que des huscarls qui se foutent sur la gueule avec de grandes giclées de sang sur la neige. Non content de proposer un décor qui oblige à se poser des questions sur l’autorité et le vivre ensemble, le jeu se double d’un aspect « études de genre » en proposant autant des personnages féminins que masculins. Et comme le moteur est une variante d’Apocalypse World, les joueurs n’ont pas accès aux mêmes actions selon qu’ils incarnent un homme ou une femme. Ce n’est donc pas juste une question de « Que faisons-nous en tant qu’Islandais ? », c’est également une expérience ludique sur les rôles sexués et sur ce que la société attend de vous. C’est éminemment scandinave, comme interrogation.

Même si vous n’êtes pas plus intéressé que ça par l’idée de déconstruire les interactions sociales dans un cadre de jeu de rôles qui met de l’avant l’autogestion et la démocratie directe, Sagas of the Icelanders est un petit jeu fascinant qui décrit une île vraiment étrange. Qui plus est, ce que raconte le jeu entre en résonance avec la situation économique actuelle de l’Islande, c’est tout sauf imbécile. Mon seul bémol porte sur les illustrations, trop naïves à mon goût. Mais pour le reste, c’est un jeu malin et porteur d’idées vraiment belles. C’est beau, un jeu bien foutu qui vous fait réfléchir sur les rapports sociaux et la répartition des rôles sexués.


Évidemment, historiquement, cette expérience anarchiste ne tiendra pas la distance. La christianisation de l’île fragilisera l’équilibre local, qui finira par imploser. Reste ces magnifiques sagas des Islandais qui témoignent de cette période expérimentale où des gens ont essayé de vivre différemment sur une île pas toujours accueillante.

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