30/05/2014

Étrange conflit, de Dennis Wheatley (1941)


Épisode 26

Numéro 15 de la collection NéO+, 1987.



Troisième épisode de la saga du duc de Richleau, après Territoire interdit et Les vierges de Satan. J’ai également parlé de La découverte de l’Atlantide, un Wheatley sans rapport avec cette série.




En deux mots

Nous sommes à la fin de l’année 1940.

« Sir Pellinore se pencha soudain vers le duc.
— Voulez-vous dire que, si un agent allemand, en Angleterre, avait certains renseignements, il pourrait s’endormir, faire son rapport en rêve à quelque satané type de la Gestapo endormi en Allemagne et que, si le type de la Gestapo était capable de se souvenir de ses rêves, il pourrait se réveiller avec les renseignements dans la tête le matin suivant ?
— Exactement, dit tranquillement le duc. »

L’heure est grave. Les « renseignements » en question sont les itinéraires des convois qui, à travers l’Atlantique nord, assurent le ravitaillement de la Grande-Bretagne. Le Royaume-Uni sera-t-il acculé à la famine par les sorciers nazis ?

Non, car le duc de Richleau et ses amis sont là !


Pourquoi c’est bien

Bien ? C’est même exceptionnel pour une certaine valeur de « bien », celle qui se traduit par « complètement barré ».

L’action commence par deux vieux gentlemen en habit de soirée qui dînent paisiblement, à un détail près : « une pluie de bombes incendiaires s’étant abattues (…) juste en face de l’appartement du duc, le repas s’était trouvé interrompu le temps qu’ils descendent prêter main-forte pour éteindre l’incendie ». Tout est normal, simple incident, c’est l’époque qui veut ça, reprendrez-vous un cognac, mon cher ami ?

L’ambiance posée, on continue en surrégime pendant presque trois cents pages. L’action se partage entre le plan astral, très commode pour filer les suspects de trahison, et le monde matériel, où d’inévitables sbires tentent de liquider nos héros. À la grenade, parce que les revolvers, ce n’est pas assez spectaculaire.

Après cent pages d’enquête, le duc et ses compagnons découvrent que le sorcier au service des nazis est un… prêtre vaudou. Et donc, acte II du scénario… pardon, du roman : direction Haïti, ses sectes inquiétantes et ses zombis.

Comme il se doit, le délire se termine par un duel entre mage noir et mage blanc, avec le sort du monde pour enjeu. Sous l’arbitrage d’un dieu grec. Non, ne cherchez pas ce qu’il vient faire là, il a une sorte de raison, mais il n’est que la cerise sur un gros gâteau magico-occulte. À un moment donné, il y a aussi un duel de métamorphoses à foutre la honte à Merlin et à Mme Mim, sans oublier des pentacles comme s’il en pleuvait, pléthore d’ectoplasmes, etc.

Le miracle ? Ce n’est même pas bourratif !

Si on prend un peu de recul, le plus intéressant de ce roman est qu’il a été écrit « à chaud » pendant la guerre, et publié dans la foulée. Du coup, les personnages évoluent vraiment dans l’incertitude de ce que sera la suite. La guerre sera-t-elle gagnée ? Que se passera-t-il si les Allemands parviennent à débarquer ? Combien de braves britanniques laisseront leurs vies dans des bombardements ? De la part d’un auteur écrivant après 1945, ces interrogations sonnent toujours un peu creux. Là, elles prennent un relief inhabituel.

Bien sûr, cela veut aussi dire qu’il été écrit vite, et ça se sent à des « petits » détails. Ainsi, la conférence sur l’occultisme que Richleau utilise pour convaincre le sceptique de service est la même que dans les Vierges de Satan. Mot pour mot. Sur tout un chapitre. Couper/coller, comme on ne disait pas encore en 1941.

(C’est aussi le moment où l’Entente cordiale, hum… comment dire ? Là aussi, l’effet « à chaud » est intéressant à observer : fin 1940 et début 1941, la Résistance existe à peine et De Gaulle, ce « type splendide », est presque seul. Du coup, de Richleau a beau être le héros, les protagonistes parlent de la « trahison » de la France plus que de sa défaite et prophétisent que les élites françaises « se faufileront de nouveau à nos côtés, pour sauver la face, quand nous aurons pour ainsi dire gagné la guerre par nos propres moyens ». Notons aussi que, le duc de Richleau mis à part, le seul personnage français est un souteneur au service des nazis, infiltré dans les rangs de la France Libre. Comment dit-on « ne pas avoir la cote », en anglais ?)


Pourquoi c’est lovecraftien

Comme le directeur s’échinait à le répéter au fou qui se tenait devant la piscine de l’asile avec un filet et un bâton de dynamite : « Il n’y a pas de Profonds ici ».


Tout le système ésotérico-occulte mis en place dans Les Vierges de Satan est toujours là, en revanche, mais il est bizarrement de guingois – encore un effet d’une rédaction précipitée ? Du coup, il s’avère encore plus facile à déconstruire et à trafiquer…



Pourquoi c’est appeldecthulhien

Un groupe de héros part casser du nazi. Ils courent partout, tombent dans des panneaux évidents et omettent de soupçonner le type qui, vu par l'œil du lecteur, pourrait aussi bien se balader avec un panneau « ohé, je suis le méchant sorcier ». Ils se rattrapent de justesse à chaque fois, jusqu’au moment où ils prennent une décision tellement idiote qu’ils la payent cher, aidés par un meneur de jeu qui décide que puisqu’ils partent en vrille, il va suivre, non mais sans blague.

Vous ne trouvez pas que ça comme un petit côté familier ?

En dehors des éléments à cannibaliser dans l’histoire, à savoir à peu près tout, il y a deux leçons à tirer de ce roman pour les meneurs de jeu :

1) Veillez à ce que chaque membre du groupe ait son quart d’heure de gloire. Le duc de Richleau, promu champion de la Lumière, est incontestablement le héros (d’un point de vue rôliste, avoir un héros, c’est mal, mais cela peut se corriger). Malgré tout, ses compagnons ont tous l’occasion de faire avancer l'histoire, une bonne idée, un geste intelligent, etc.

2) Si vous donnez de la corde aux personnages, arrangez-vous qu’ils se pendent avec. Exemple :
• Acte I : c’est super, on peut enquêter sur le plan astral ! Bon, il y a bien quelques limitations mineures et on y croise des petites saletés pas trop dangereuses, mais c’est le pied.
• Acte II : Une fois qu’ils ont pris le pli et ne peuvent plus s’en passer, nos héros découvrent que ces « limitations mineures » sont des faiblesses majeures qui risquent de leur coûter leur âme, et que les saletés astrales existent aussi en taille XXXL.


Bilan

Prenez.
Lisez.
Jouez.

Avec L’Appel de Cthulhu et ses dérivés Seconde guerre mondiale, avec n’importe quel système orienté « action », avec Scion, avec ce que vous voulez, mais faites-vous plaisir !


PS : « Ici Londres, pour un message personnel : La maison reste ouverte pendant les travaux. Je répète, La maison reste ouverte pendant les travaux. »

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