27/05/2014

Les vierges de Satan, de Dennis Wheatley (1935)


Épisode 25

Numéros 120 et 121 de la collection Fantastique / SF / Aventure, 1984 (première édition française 1973)


Deuxième épisode de la série du duc de Richleau, après Territoire interdit. Je vous ai aussi parlé de La découverte de l’Atlantide, un Wheatley sans rapport avec la saga du duc.


 Bonsoir mademoiselle, 
est-ce qu'on dérange ?

Ah oui, on dérange.
On va peut-être vous laisser, alors.


En deux mots

Cette fois, c’est Simon Aron qui se met dans les ennuis. Un simple intérêt de dilettante pour l’occultisme le met en contact avec des gaillards très peu recommandables, qui s’intéressent de près à son âme pour… pour quoi, au juste ? Quoi qu’il en soit, les autres « Mousquetaires modernes » ne vont pas laisser faire.

À partir de cette base presque innocente, Wheatley monte vite en pression. Dans la dernière partie du roman, nos héros galopent d’un bout à l’autre de l’Europe pour empêcher un sbire de Satan de déclencher une nouvelle guerre mondiale (on apprend au passage que 14-18 est un coup d’un autre grand prêtre du Mal, un certain Raspoutine…)


Pourquoi c’est bien

Prenez les recettes du roman d’aventures qui marchaient si bien dans Territoire interdit et appliquez-les à un contexte « satanisme + bonne société britannique années 30 ». Le résultat est étrange, mais se consomme avec plaisir.

Les sorcières courent d’une couturière à l’autre et flirtent autour d’un cocktail. Des messieurs en smoking préparent une messe noire. Un valet de chambre s’avère être l’enveloppe extérieure d’un démon gardien. Tout le monde roule en Rolls ou, à la rigueur, en Bugatti (le duc de Richleau a opté pour une Hispano-Suiza, mais il a aussi une Rolls… comme deuxième voiture à prêter à ses amis en cas de besoin).

Whealtey injecte une multitude de thèmes et de situations en un seul roman, là où un auteur moins généreux aurait mis délayé tout ça en cinq ou six volumes. Mieux vaut avoir du souffle pour le suivre !

Enquêtes, poursuites, infiltration, sabbat, démons, nuit terrifiante enfermé dans un pentacle, et je relance d’un cavalier de l’Apocalypse, sans oublier de faire des allusions à l’actualité et de mentionner des « affaires de sorcellerie » remontant aux années 20, tout en présentant une théorie de la magie, le tout en à peine 350 pages.

Wheatley affirmait s’être documenté directement auprès des principaux magiciens de l’époque, Aleister Crowley en tête. Que ce soit vrai ou pas, il présente une synthèse occulte tout à fait digeste où se mélangent christianisme, théosophie, occultisme et hindouisme, avec une pincée de n’importe quoi pour faire le liant.


Pourquoi c’est lovecraftien

« Il n’y a pas de Profonds ici ! »


Pourquoi c’est appeldecthulhien

En dehors des galopades frénétiques de Londres à Paris, ou des aspects pratiques du type « comment interrompre un sabbat quand on est deux et désarmés », vous voulez dire ?

Eh bien, il y a des phrases de ce genre…

« La moitié des gens qui se trouvent dans nos asiles sont peut-être bien affectées d’une lésion physiologique au cerveau, mais les autres sont affligés de maladies mentales absolument inexplicables. La véritable raison, c’est qu’ils ont été possédés par le Démon en posant leurs yeux sur des choses terribles qu’ils n’auraient jamais dû regarder ».

Plus généralement, nous sommes dans un univers partiellement déchristianisé. La religion est remplacée par une spiritualité plus diffuse, où Zoroastre, Mani, le Christ et Bouddha jouent dans le camp du Bien. Quant aux forces du Mal, elles sont floues, mais regorgent d’Intelligences et de Puissances qui sont ravies de se déguiser en démons, à l’occasion. Et soudain, on est en pays de connaissance : on retrouve l’idée d’un Nyarlathotep participant aux sabbats en Nouvelle-Angleterre…

Là où les forces du Mal sont agissantes, voire activistes, les forces du Bien sont lointaines, impersonnelles et peu concernées par ce qui se passe dans le monde matériel. Aux humains de lutter contre le Mal, s’ils en ont le courage, et c’est à leurs risques et périls.

Lovecraft, plus radical, avait évacué les notions mêmes de Bien et de Mal, mais ce n’est pas si important. Du point de vue des protagonistes, les deux cosmogonies font presque le même effet, celui de faire du trapèze dans le noir, au-dessus d’un gouffre.

Les rares armes dont disposent les héros ont des effets incertains et s’avèrent dangereuses à manier. Lorsque Richleau tente « une chose qui ne doit jamais être faite sauf dans les situations les plus désespérées les plus horribles, lorsque l’âme est en grand danger d’être perdue. D’une voix claire et assurée, il prononça les deux derniers versets de l’effroyable rituel Sussamma », les conséquences s’avèrent… compliquées.


Pourquoi c’est maléficien

En fait, Les Vierges de Satan se situe à mi-chemin entre Nyarlathotep et Lucifer. On y trouve une mythologie unificatrice semi-chrétienne, qui n’aide pas les héros, mais se connecte plus efficacement à des sorciers, des sabbats et des possédés « traditionnels » qu’aux pieuvres cosmiques. Que l'on penche vers l'un ou l'autre jeu, on peut y trouver de quoi faire son miel.

Quant à s’en servir pour construire un scénario, il suffit de jeter un coup d’œil en parallèle à la conclusion des Brasiers ne s’éteignent jamais et au chapitre 27 des Vierges de Satan pour se rendre compte que c’est éminemment faisable.


Bilan

En plus d’être un roman distrayant, ce qui est l’essentiel, Les Vierges de Satan est une mine d’idées pour rôlistes, qui offre à la fois un filon superficiel (les péripéties) et un autre, plus profond (la doctrine ésotérique). Tous deux méritent d’être exploités.


Bonus cinéma

En 1968, la Hammer s’est attaquée à ce roman. Vu l’ampleur des coupes réalisées dans l’histoire, « attaqué » est le mot juste, hélas. L’histoire est beaucoup plus resserrée, le jeu et les effets spéciaux ont vieilli, mais le film reste tout à fait consommable. Il y a du beau monde : Terrence « Dracula » Fisher à la mise en scène, Christopher Lee dans le rôle du duc de Richleau… Quant à l’infâme sorcier noir, il était joué par Charles Gray, l’un des Blofeld de James Bond.


Christopher Lee en duc de Richleau.
Un investigateur qui a de la classe.

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