28/08/2014

No Security, Horror Scenarios in the Great Depression, de Caleb Stokes




Résumons-nous : nous avons là un livret à couverture souple, d’environ 140 pages, contenant cinq scénarios d’horreur lovecraftienne. Où sont les logos Chaosium et Call of Cthulhu ?
Y en a pas.
No Security commence par une préface où l’auteur explique que « System matters, mais en fait pas tant que ça ». Au terme d’une page d’un raisonnement iconoclaste sur la place des règles en jeu de rôle, auquel j’adhère totalement, il conclut : « et puis de toute façon, les accords de licence, ça coûte trop cher ». On est page 3, et je trouve déjà ce Caleb Stokes sympathique.
Donc, vous êtes prévenus : ces cinq scénarios sont livrés avec zéro mentions techniques et zéro caractéristiques. Au meneur de jeu de se débrouiller pour les adapter au système qui le tente. Dans la liste non limitative proposée dans la préface figurent tous les Cthulhus de la création, GURPS, le Monde des ténèbres, Savage World, Chill et Esoterrorists, entre autres, mais il ne faut pas se voiler la face, à la rédaction, l’auteur se laisse parfois à parler d’investigateurs et de santé mentale.
À première vue, l’absence de technique heurte le paresseux qui sommeille en moi, mais, elle s’avère est extraordinairement libératrice pour l’auteur. Caleb Stokes invente ses « monstres lovecraftiens » à lui, plutôt que de se fournir au décrochez-moi-ça de M. Petersen. Mieux, il gratte un peu autour de la structure de l’horreur lovecraftienne, pour voir s’il n’y a pas moyen d’en tirer autre chose que des sectateurs fous prosternés devant des cthulhus gélatineux. Eh bien, non seulement il y a moyen, mais il en fait des choses excellentes !
Seconde bonne surprise, ces cinq scénarios partagent tous la même structure : des explications pour le MJ, une mise en place pour les joueurs et leurs personnages, puis une liste de lieux numérotés, accompagnée d’un organigramme détaillant chaque lieu et chaque piste qui s’y trouve avec les moyens de passer de l’une à l’autre. Cette présentation, intelligemment pensée et fonctionnelle en diable, fait partie des points forts du livret. Je ne lui trouve qu’un défaut : se repérer aux lieux « écrase » un peu les PNJ. Je pinaille : un index des PNJ indiquant où trouver qui suffit à résoudre le problème, et ce n’est pas ce qu’il y a de plus compliqué à faire.
Troisième très bon point, l'arrière-plan historique. Les Années folles ? Finies, place à la Dépression. L’Amérique a la gueule de bois. Les banques coulent avec vos économies, le taux de chômage flirte avec les 50 %, les bidonvilles fleurissent et des millions de gens sont prêts à s’entre-tuer pour un repas chaud. Plus ou moins exploité d’un scénario à l’autre, cet arrière-plan pèse sur les cinq histoires.
Passons à la revue de détail des scénarios :
The Wives of March se déroule parmi des planteurs de coton, du côté de Savannah, en Géorgie. Qui tué le pasteur March, l’homme le plus aimé du canton, grâce auquel personne n’est mort de faim ces dernières années ? L’enquête, longue et raisonnablement compliquée, fleure bon le racisme, la sueur, la trouille et la violence mal réprimée. À mon goût, il méritera un petit boulot d’émondage dans les explications, mais cette petite faiblesse est compensée par quelques scènes vraiment flippantes… et un vrai travail de description de monstre qui va bien au-delà de l’habituel « c’est un furoncle à tentacules gros comme un camion qui vous regarde avec de petits yeux méchants ».
• Bryson Springs déplace la caméra vers l’Ouest. Nous sommes dans un bidonville autour d’un verger d’oranges où plus rien ne pousse, parmi les réfugiés climatiques venus d’Oklahoma. Une grosse dose de Raisins de la colère, une petite pointe d’ambiance western, du sordide et du dérangeant… même limité à une douzaine de pages, l’ensemble est de qualité.
• Revelations nous envoie au nord, dans la petite ville de Toil. Les joueurs y incarnent des policiers dont le principal boulot est d’empêcher les vagabonds de remettre en cause le petit confort des citadins, lorsque soudain… Ce scénario est difficilement racontable, et c’est la première fois depuis longtemps que je regarde de l’horreur lovecraftienne avec de gros yeux étonnés : c’est la plus belle variation sur le thème du livre maudit qu’il m’ait été donné de voir. Petit point faible, ce scénario paraît compliqué à mettre en scène, avec pour principal défaut une montée en puissance si rapide que les joueurs ne verront pas tout. Et ça, c’est vraiment dommage.
• The Red Tower prend comme décor Chicago juste après la chute d’Al Capone. On y croise des gangsters, des agents fédéraux, des ouvriers syndiqués prêts à en découdre avec des socialistes révolutionnaires, des gamins des rues, des tueurs aux abattoirs dotés de mauvaises habitudes… Le résultat est un scénario court, plutôt orienté gore, dont le plus gros défaut est de reposer sur un gigantesque « Ta Gueule C’est Magique » – mais en même temps, il est assumé, intégré à l’histoire et les PNJ réagissent de manière sensée lorsqu’ils le découvrent…
• Enfin, The Fall Without End est un autre scénario court, où les personnages tentent de conquérir le mont McKinley, en Alaska. La Dépression passe à l’arrière-plan pour laisser la place à la pure survie. Refaire Premier de cordée en scénario d’horreur est une excellente idée, mais qui soulève des problèmes inédits. Comment gérer un scénario compétitif, où chaque investigateur est à la tête de son équipe et veut arriver avant les autres ? Comment s’arranger d’un environnement vertical, où la moindre maladresse risque de vous tuer ? Le scénario esquisse des réponses, la principale étant une variation perverse sur le thème de « deux personnages par joueur », mais il reste du boulot pour y injecter juste la bonne dose de technique.
Sur le plan de la forme, No Security est du Kickstarter à petits moyens : du texte bicolonné en drapeau, peu d’illustration, pas de portraits de PNJ et très peu de documents à montrer aux joueurs. Si vous achetez pour avoir des trucs jolis sur vos étagères ou pour éblouir votre public avec des photos d’époque, No Security n’est pas pour vous. Quant à sa disponibilité, Amazon en fabrique à la demande, et comme c’est imprimé en Grande-Bretagne, son prix est raisonnable.
Je le conseille rien que pour The Wives of March et son approche originale de l’horreur lovecraftienne. La structure des scénarios mérite également d’être étudiée. Quant à l’absence de caractéristiques, ce peut être un point fort ou une faiblesse, selon votre manière de jouer. Quoi qu’il en soit, je vais garder ce M. Stokes à l’œil !

4 commentaires:

  1. Merci pour cette chronique. Ca fait super envie ! On peut se le procurer comment ? Seulement sur amazon ?

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  2. A priori oui, mais à 12 € et une poussière, c'est largement moins cher que de commander aux US

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  3. Ça donne bien envie de jeter un coup d'œil, merci.

    Si jamais, je viens de voir que Revelations, The Fall Without End, The Red Tower et The Wives of March sont en "paie ce que tu veux" sur drivethru.

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