28/07/2015

Atomic Age Cthulhu : la double séance

Ils ont de bonnes idées, chez Chaosium. Par exemple, faire un recueil de scénarios et une anthologie de nouvelles sur les années 50, et les sortir simultanément. Enfin, presque en même temps. Bon d’accord, à un an d’écart, mais je ne crois pas qu’ils l’aient fait exprès.

Comme tout vient à point à qui sait attendre, les boyaux méphitiques de Chaosium ont fini par expulser les deux ouvrages, qui méritent d’être examinés ensemble. Disons-le tout de suite, à côté de courts moments de grâce, cette double séance aura des petits côtés “double peine”.


Atomic-Age Cthulhu : le supplément



Ce gros livret est surtout un recueil de scénarios terminé par un chapitre de background d’une trentaine de pages. Notez que “gros” veut dire “224 pages à la maquette franchement aérée, qui aurait pu être 30 % moins épais s’il n’était pas en corps 12”. Comme souvent chez Chaosium, les illustrations sont… bah, il y a eu pire dans la longue histoire du jeu de rôle.

Les scénarios, tous d’auteurs différents, sont très inégaux.

• This Village Was Made for Us, de Christopher Smith Adair, marie banlieue proprette et toute neuve, recherches nucléaires et une petite pointe d’horreur. À la lecture, il y manque un poil de tension pour qu’il soit vraiment bien, mais ça peut sûrement s’arranger à la mise en scène.
• TV Casualties, de Matt Sanbor, m’a laissé sceptique au départ, mais à partir d’un thème peu prometteur, et malgré une ou deux maladresses dans le développement, c’est une réussite. Étrange, de penser qu’il fut un temps où on pouvait encore envisager l’existence sans télévision…
• The Return of the Old Reliable, d’Oscar Rios, traite de l’exploration spatiale. Cette parodie assumée des films de SF des années 50 est sans doute le meilleur scénario du recueil – en tout cas, c’est le mieux écrit, avec le plus grand souci du détail, comme souvent chez Rios. Je crois que ça vaut le coup de le dire : de tous les scénaristes appel-de-cthulhiens qui ont émergé dans les années 2000, Oscar Rios est le seul que je considère comme une valeur sûre.
• Forgotten Wars, de l’ubiquiste Brian M. Sammons, est un scénario d’horreur militaire, où les personnages incarnent l’équipage d’un tank pendant la guerre de Corée. Comme toujours quand on donne des gros canons aux Investigateurs, l’opposition est à la hauteur. À mon sens, il y manque un groupe de tankistes prétirés avec des oppositions un peu tranchées pour générer un peu de conflits entre deux canonnades. Tel quel, il risque de se résumer à une suite de combats.
• High Octane, de Tom Lynch, n’a pas beaucoup d’intérêt. Le sorcier de service est aussi un horrible communiste, et pis voilà, ce sont les années 50. À ce détail près, on pourrait être n’importe où et n’importe quand.
• L.A. Diabolical, de Brian Courtemanche, se déroule à Hollywood. Plutôt bien fichu, il souffre sans doute d’un excès d’ambition par rapport à ses 27 pages. Avec un peu plus de place, il aurait pu être très bon. Tel quel, il est un peu écrasé par endroits. Mais bon, là encore ça peut se rattraper en jeu.
Destroying Paradise, Hawaian Style, de Michael Dziensinski, est le scénario “what the fuck ?” du supplément. On y voit passer des sorcières nymphomanes et des Profonds radioactifs, des bikinis, des surfeurs et des agitateurs communistes, sans oublier un Grand Ancien et l’OTAN. Le résultat est marrant à lire, mais sans doute pas très jouable, ou alors en y rajoutant un groupe de catcheurs mexicains. Ce genre de truc me fait toujours penser à la recette antigueule de bois des Lauriers de César – vous mettez dans une marmite un poulet pas plumé, du savon, du miel, de la confiture, des rognons, du piment et vous priez pour que le résultat ne tue pas le patient.

Le livret se termine par le chapitre de background. Surprise, il est excellent, un modèle de clarté et de concision où l’on trouve… tout ce qu’on trouve dans ce genre de chapitre : une chronologie, une liste de professions (dont “chasseur de nazis” qui, pour autant que je sois concerné, suffit à me vendre les années 50). Il lui manque une articulation entre le Mythe et la période un peu plus forte que “c’est une époque de paranoïa, alors ça va pile-poil pour Cthulhu”. Quelques lignes sur l’ambiance dans le reste du monde n’auraient pas été mal venues non plus.

Atomic Age Cthulhu est un supplément correct, avec plusieurs bons scénarios et un chapitre historique solide. Il pourra vous rendre des services si vous voulez vous lancer dans une campagne dans l’Amérique des années 50, mais il est un cran en dessous de ce qu’il aurait pu être avec un plus gros travail d’édition.

(CHA 23122, environ 30 €)


Atomic-Age Cthulhu : le recueil de nouvelles


Cette anthologie, éditée par Glynn Owen Barrass et Brian M. Sammons, accompagne le recueil de scénario du même titre (ou est-ce le contraire ?). Ce sont des histoires courtes, entre dix et vingt pages, qui jouent sur toutes les cordes du rêve américain des années 50… ah non, pardon, qui jouent sur trois ou quatre cordes, toujours les mêmes : les abris antiatomiques, la paranoïa anticommuniste et la paranoïa tout court. 

Disons-le tout de suite, l’ensemble est moyen, mais ici et là, on trouve quelques bonnes surprises.

• Bad Reception, par Jeffrey Thomas, nous parle des horreurs de la télévision. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est une histoire simple et carrée, qui se lit comme le script d’un épisode de la Quatrième dimension jusque dans sa chute. J’ai bien aimé.
• Unamerican, par Cody Goodfellow, ouvre la longue série des nouvelles où l’ennemi est davantage le gouvernement américain que les monstres indicibles. Des scénaristes blackboulés, un agent du FBI cinglé et un twist final qui m’a laissé froid.
• Fallout, par Sam Stone, est la courte histoire d’un adolescent heureux, dans une banlieue heureuse, qui fête son seizième anniversaire. Tout va tellement trop bien que ça ne peut que mal finir, et en effet… Un détail de la fin m’a surpris, et pour moi, ça suffit à racheter ce qu’elle a de prévisible.
• Eldricht Lunch, par Adam Bolivar, fait intervenir beaucoup de choses et de gens en dix pages, est difficilement racontable, et connecte le mythe de Cthulhu avec un écrivain des années 50 qui n’a pas forcément grand-chose à y faire. Foutraque, bordélique, un peu loupée, un peu réussie… étrange.
• Little Curly, par Neil Baker, est une excursion par le programme spatial russe, où l’on nous parle de ce qui est vraiment arrivé à Laïka. Dans la petite moyenne.
The Day the Music Died, par Charles Christian, nous parle de rock’n roll, de Majestic-12 et de d’Elvis Presley comme arme anti-Grands anciens. Elle souffre d’une fin foireuse du type « le narrateur continue à écrire alors même qu’il est en train de mourir », le reste tient debout si on n’y regarde pas de trop près.
• The Terror that Came to Dounreay, par William Meikle, ressemble beaucoup à Little Curly, à ceci près qu’elle se passe à l’Ouest et que le centre de l’intrigue est une centrale nucléaire au lieu d’un cosmodrome. À part ça, c’est le même mélange de militaires bornés, de « si vous ne trouvez pas une solution, on atomise tout » et de phénomènes-z-étranges. Oubliable et déjà oubliée.
The Romero Transference, par Josh Reynolds, est la première des deux histoires du recueil à s’intéresser à la Grand-Race de Yith dans un contexte militaire – on finit par avoir l’impression qu’il n’y a plus de civils dans les années 50, juste des militaires ou des agents du FBI. Elle n’est pas exceptionnelle. Pourtant, je l’ai bien aimée.
• It Came to Modesto, par Ed Erdelac, commence comme American Graffiti et finit salement. C’est une honnête réussite, avec une pincée de sexe et un savant fou mais pas de militaires ou d’agents du FBI, ce qui suffit à la propulser parmi mes préférées.
• Within the Image of the Divine, par Bear Weiter, est un exercice de sadisme post-apo à peu près gratuit, qui remporte d’assez loin la palme de la nouvelle la plus loupée du recueil.
• Yellow is the Color of the Future, par Jason Andrew… Comment pourrais-je détester une nouvelle centrée sur une adaptation cinématographique du Roi en jaune réalisée par Ed Wood ? Le face-à-face entre le réalisateur le plus nul de tous les temps et l’entité la plus effroyable du Mythe donne lieu à une jolie scène de comédie… mais c’est un davantage une variation sur le thème du paysan roublard qui dupe le Diabe qu’une histoire d’horreur lovecraftienne.
• Fears Realized, par Tom Lynch, nous fait faire un petit tour du côté de la Zone 51, avec un visiteur qui pourrait bien être Nyarlathotep et, une fois de plus, une fin à base de bombardement nucléaire. Entre-temps, on a une débauche de violence gratuite et pas grand-chose d’autre. Très oubliable.
• Professor Patriot and the Doom that Came to Niceville, par Christine Morgan, se déroule dans un univers où Cthulhu a remplacé les communistes dans le rôle de la Grande Menace Contre le Mode de Vie Américain, où des films gouvernementaux apprennent aux enfants à reconnaître le masque d’Innsmouth, et ainsi de suite. Gentiment médiocre.
• Rose-Colored Glasses, par Michael Szymanski, nous raconte comme un gérant de drive-in découvre qu’une partie de sa clientèle est composée d’hommes-lézards vils et fourbes. On va dire que c’est un produit de série (pas Z, mais au moins C ou D), et s'en tenir là.
• The Preserved Ones, par Christopher M. Geeson, part du principe que ça y est, les sirènes ont retenti, tout le monde file aux abris… mais qui est l’ennemi ? Son développement contient quelques jolies scènes de bunker qu’on croirait écrites pour la téléréalité. En revanche, j'ai trouvé que sa chute tombait lourdement à plat.
• Putnam’s Monster, par Scott T. Goudsward, nous parle de biologie marine, de radiations et d’animaux mutants, avec une apparition légèrement incohérente du grand Cthulhu par là-dessus. Soit j'étais fatigué, soit elle n'est pas terrible.
• Operation Switch, par Pete Rawlik, est la seconde nouvelle yithienne du bouquin, et elle est nettement meilleure que The Romero Transference. De loin l’un points forts de cet Atomic-Age Cthulhu.
• Names on the Black List, par Robert M. Price, nous présente le sénateur McCarthy dans ses œuvres : diriger une commission d’enquête parlementaire sur les activités antihumaines. Elle est courte, pas mémorable, mais réalisée avec toute la compétence que l’on attend de Robert M. Price.
• The End of the Golden Age, par Brian M. Sammons & Glynn Owen Barrass, clôt le recueil sur une note positive. Cette fois, nos héros sont des agents du FBI chargés d’enquêter sur des comics potentiellement subversifs, dans le cadre de la mise en place de ce qui deviendra la Comic Code Authority. Lente, sans surnaturel visible, elle fonctionne mieux que la plupart.

La moisson est assez maigre. Eldritch Lunch, It Came to Modesto, Operation Switch et The End of the Golden Age tirent leur épingle du jeu. Bad Reception, Fallout, The Romero Transference, Yellow is the Color of the Future et Names on the Black List jouent en seconde division mais restent lisibles. Les dix nouvelles restantes ne m’ont pas passionné, mais ce genre de classement étant subjectif, vous y trouverez peut-être votre bonheur.


(CHA 6053, environ 15 €)

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