02/04/2017

A Song of Ice and Fire


Le rôliste est un gens étrange. Quand une série fantasy telle que le Trône de fer produit un impact culturel aussi massif, on s'attend à ce que ça devienne le fer de lance de la rôlisterie. Eh ben non. Sans doute vexé que sa cousine Isabelle ou que son voisin de bureau s'intéresse tout autant que lui à l'univers de G.R.R. Martin, l'amateur de d20 télécharge chaque épisode de la série (ne le niez pas, je sais que vous téléchargez) mais se refuse à jouer dans cet univers de jeu. C'est vrai quoi : un univers medfan dont nous sommes désormais des millions a partagé les images mentales, c'est louche. On préfère investir dans un énième univers encyclopédique qu'il faut laborieusement expliquer à des joueurs qui ne liront pas le livre de base. Il y a l'idée que le JdR, ça se mérite. Il  ne faudrait surtout pas céder à la facilité. Être populaire ? Pouha. T'oublie qui nous sommes : on se foutait de notre gueule au collège parce qu'on branlotait des dés bizarres dans la cour de récré, il n'est pas question qu'on devienne mainstream ou que l'on cède au chant des sirènes de la culture de masse. Westeros, c'est trop commercial. T'es fou, je reste underground.

Alors, oui, une oeuvre peut être castratrice. Un univers étendu, c'est parfois intimidant. Et puis, il y a les ayatollahs. J'entends bien. Sauf que le décor du Trône de fer est vaste, y'a de la place pour jouer ailleurs que dans la série, si c'est ça qui vous ememerde. La Grande Histoire racontée par l'auteur propose plein d'interstices narratifs où il est possible de glisser du JdR. On peut jouer la génération d'avant ou bien pile à l'époque où les Targaryen débarquent avec leurs dragons pour imposer leur loi. On peut même faire de l'uchronie, tiens. Et si Ned Stark n'était pas le loyal con qui se fait décapiter dès le départ, comment ça tournerait ? On arrive bien à faire du pseudo-Tolkien avec JRTM ou L'Anneau unique, pourquoi on n'arriverait pas à faire de même avec cette histoire ? Le manque de recul sur l'oeuvre ? À d'autres.

La première édition de A song of Fire and Ice Roleplaying est sortie en 2009. Et pourtant, en 8 ans, je n'ai jamais rencontré de rôlistes ayant joué avec. Ce n'est pas comme si c'était un mauvais jeu : c'est une mécanique vraiment bien pensée pour émuler la saga. Voyez-vous, on commence par discuter entre joueurs et MJ pour créer une maison mineure dont on va faire vivre les grandes heures et les malheurs. Tel joueur incarnera le seigneur de la maison, tel autre sa femme. Un septon, un maester, un noble gardé en otage, un écuyer, un chevalier vendant son épée au plus offrant... Les rôles ne manquent pas pour donner vie à cette maison, qui est d'ailleurs dotée de caractéristiques, comme les PJ. Les joueurs décident collégialement s'ils y a un château sur leurs terres, quel type d'unités défendent les lieux, est-ce que le crime y est développé, si leur fief est riche... Et ce n'est qu'une fois la maison créée qu'on s'occupe vraiment des personnages. On ne se retrouve donc pas à créer un perso chacun dans son coin, il y a vraiment une dimension collective. On n'aura pas peur que son personnage crève la gueule ouverte pendant la partie car c'est dans la loi du genre et il y a dès le départ des figurants qui forment un réservoir de personnages de rechange. Ça serait logique que ton maître des chasses meurent dans cette scène qui a trop la classe ? Fais-toi plaisir, après tu pourras jouer un bâtard du seigneur ou une fille de ferme qui veut être la première femme à rejoindre la Garde de nuit.

La mécanique est simple : on jette un nombre de d6 égal à caractéristiques + compétences, et ne garde qu'un nombre de dés égal à la caractéristique. On les additionne et l'on doit battre une difficulté. Le personnage possède une vertu, un vice, une motivation... Il est très aisé de se créer un perso à la Martin. Le seul truc que je n'ai pas compris à la lecture, c'est le chapitre sur les intrigues/complots qui essaye d'être aussi détaillée que le chapitre sur le combat. Et le chapitre sur les batailles, mais ça, ça n'a jamais été ma passion quel que soit le jeu. Sinon, il n'y pas la queue d'un PNJ majeur dans ce livre de base. C'est pas du tout T'as-vu-comment-il-est-trop-fort-en-combat-le-Limier-?, le jeu est centré sur les PJ. L'idée est de ne pas envahir leur espace de jeu avec trop de fluff. On dispose du crunch nécessaire pour émuler le Trône de fer, point barre.

Si on veut plus de précision sur l'univers, il faut se tourner vers le guide de campagne, le supplément suivant, qui lui décrit les PNJ majeurs et les lieux iconiques de Westeros. Il est un peu intimidant avec son aspect encyclopédique, mais il propose des noms de maisons mineures pour filer des alliés et des adversaires à vos PJ. Car vos PJ peuvent avoir des bannerets, et on ne s'attend pas à ce que les PJ rivalisent directement avec les Lannister ou les Stark. On est là pour jouer la petite histoire, pas pour refaire jouer les romans. Les scénarios officiels tournent autour d'histoire de mariage, d'un tournoi qui tourne mal... On est finalement assez proche d'un Pendragon qui enlèverait enfin le bâton qu'il a dans le cul depuis 20 ans (parce que oui, Pendragon, c'est sympa, mais c'est quand même trop prout-prout). King's Landing, c'est un Camelot avec des putes et des meurtres. S'il devait exister l'équivalent d'Arthur dans Westeros, ça serait un merdeux (au pif, un bâtard Targeryen because Tête de dragon) à qui on fait croire qu'il a décroché une épée magique d'un rocher et qu'il est né pour unir les sept royaumes sous sa bannière alors qu'en fait le maester Merlin n'est qu'un fils de pute prêt à le sacrifier à la moindre occasion. Il te le marie avec une Guenièvre pas manchote qui a des terres et des hommes en dot, et en avant pour essayer de choper le trône.

Mais non, les rôlistes ne goûtent guère à ce jeu. C'est vraiment étrange. Et je dis les rôlistes, mais je suis dans le même sac : je suis capable d'aller voir un concert dédié à la série mais quand vient le moment de proposer une campagne Trône de fer à mes joueurs, qui ont regardé comme moi pas loin de 60 heures de série télé et qui en savent donc autant que moi, le MJ putatif, et bien je tergiverse. Parce qu'on se dit qu'on ne va pas arriver à faire aussi bien que l'original. Parce qu'on ne sait pas trop comment on va faire pour reprendre les grands thèmes sans faire de la redite. Parce qu'on se demande ce que ça va donner quand on va imiter Peter Dinklage qui joue Tyrion. Parce qu'avant même de commencer, on se compare à G.R.R. Martin. Alors que boudiou, on a de l'or entre les doigts. On a un décor qui envoie du rêve à la tonne et on a un loisir qui permet de faire croire qu'on serait des acteurs de la série mais en fait non, ça serait une sorte de spin-off, tu vois, pas un truc à grand déploiement, plus une sorte de Deadwood medfan.

Dans 20 piges, on va regarder en arrière et se demander comment on a fait pour louper le coche de la sorte. La génération précédente a réussi le truc avec Star Wars (merci West End Games) mais la communauté semble avoir merdé avec la proposition de Green Ronin. C'est là, sous nos yeux, et on ne prend pas le train qui est en marche, trop occupé à se déchirer pour savoir qui est arrivé en premier, l'OSR ou le narrativisme. On devrait être en train de convertir des rôlistes en masse via le Trône de fer, de jouer fièrement dans Westeros sans avoir l'air de nerds, de célébrer notre culture et de se dire que c'est quand même pas dégueu d'être contemporain d'un vieux grigou comme G.R.R. Martin, mais à deux doigts de se normaliser, on rechigne. C'est quand même bien dommage.

5 commentaires:

  1. Perso je sais ce qui me manque pour me lancer : une campagne. Et avec Dragon'Hoard, ça peut le faire.

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  2. Moi c'est tout e qui ressemble à une campagne que je ne tente même plus pour des raisons de versatilité de l'entourage.
    Voilà pourquoi je m'intéresse à BoL.

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  3. J'ai trouvé une critique plutôt alléchante de Dragon's Hoard : https://www.amazon.com/gp/customer-reviews/REZPTEZB46SHG/ref=cm_cr_dp_d_rvw_ttl?ie=UTF8&ASIN=1934547700

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  4. En fait, je joue depuis plusieurs années une campagne du trône de Fer avec un Mj de génie et un groupe vraiment sympa. On a dû customiser pas mal parce que le système est loin d'être aussi fou que ça (et le livre pire encore), mais maintenant, ça tourne comme sur des roulettes.
    Le Mj a eu l'intelligence de nous faire fonder notre maison In-game de façon Rp en plus, ce qui même si ça a pris un an, nous a impliqué à un point incroyable.
    Paradoxalement vu l'univers, je n'ai jamais eu une table aussi soudé, et la variétés des défis à relever (diplomatie, terrain, économie, budget...) en fait une table particulièrement géniale.

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  5. Ce billet est un petit chef-d’œuvre.

    Tout d’abord parce qu’il tombe à point nommé puisque je tourne en rond depuis des mois pour savoir quoi faire jouer à des amis proches absolument pas rôlistes mais fans de la série. J’avais même vu ce jdr dans une grande surface culturelle et je pense que ce que vous décrivez si bien s’est effectivement passé dans mon esprit.

    Ensuite, j’ai trouvé ce billet formidable car au-delà du propos très subtil, qui montre vos qualités d’observateur de notre microcosme, il arrive à décrire notre vécu d’antisociaux avec justesse et beaucoup de tendresse (« branloter les dés », excellent, M. Freud ^^). J’ai retrouvé le même esprit critique et le même recul bienveillant que dans le magistral film Zero Charisma.

    Moralité, je suis retourné dans cette grande surface et je potasse le bouquin tous les soirs. Merci !

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