04/03/2019

Cthulhu Invictus

Portrait de famille avec glaive


Archéorôlie

Oui, c'était moche.
Et c'est pire à l'intérieur
Certaines idées mettent du temps à mûrir. Le premier Cthulhu Invictus fut une monographie Chaosium de 120 pages, sortie en 2004. Œuvre de Chad Bowser, elle posait les bases : et si on jouait à L’Appel de Cthulhu sous l’empire romain, sous les règnes de Claude et de Néron ?
L’idée plut suffisamment pour engendrer une paire[1] de monographies : Malum Umbra et Extrico Tabula, qui proposaient un mix de background et de scénarios. Toutes deux sortaient du cerveau d’Oscar Rios, qui commençait tout juste à se faire un nom, en attendant de devenir l’un des meilleurs auteurs de scénarios cthulhiens de ces vingt dernières années.
Cinq ans plus tard, en 2009, Chaosium s’avise qu’il tient peut-être là quelque chose. Cthulhu Invictus sort sous forme de supplément « officiel », toujours signé Chad Bowser. Avec ses 160 pages, cette nouvelle édition est mieux écrite et mieux présentée, mais ne déchaîne pas l’enthousiasme. Son suivi dans la gamme officielle se limite à un Companion anecdotique. Sur le front des monographies, on peut noter The Gods Hate Me, un recueil de scénarios où l’on retrouve, entre autres, Oscar Rios. On change de braquet en 2011, lorsque Miskatonic River Press publie The Legacy of Arrius Lurco, une campagne dont il sera abondamment question plus loin. Miskatonic River Press sombre deux ans plus tard, en 2013, sans avoir transformé l’essai.
L’année suivante, Oscar Rios fonde Golden Goblin Press, qui produit des suppléments à L’Appel de Cthulhu qui vont du bon à l’excellent. De Horrore Cosmico, un recueil de scénarios pour Cthulhu Invictus, sort en 2015. Cette fois, l’essai est transformé : en 2017, Rios annonce qu’il a obtenu l’autorisation de Chaosium de produire sous licence une nouvelle édition de Cthulhu Invictus accompagnée de suppléments. Le livre de base est sorti, ce qui me donne le prétexte d’un petit tour d’horizon[2].

7th Edition Guide to Cthulhu Invictus[3]

L'abomination de Dunwich... d'Alexandrie
Cette incarnation de Cthulhu Invictus se présente sous la forme d’un livret de 190 pages en couleurs à couverture souple. Disons-le d’emblée, avec le même signage, d'autres éditeurs auraient pu faire 300 pages. C’est dense et ça foisonne, en deux ou trois colonnes selon les chapitres. Personnellement, ça ne me gêne pas trop, mais je pense à nos anciens qui devront prendre une loupe...
Par rapport aux premières monographies, on assiste à un léger changement d’époque. On passe des années 50-60 de notre ère aux années 140. Les Julio-Claudiens, instables et agités, ont cédé la place aux très raisonnables Antonins. L’empire a atteint son apogée une génération plus tôt, sous Trajan. Les provinces se tiennent à peu près tranquilles, les barbares ne sont pas particulièrement menaçants et les généraux n’ont pas encore pris de mauvaises habitudes. Bref, les Romains souffrent de la même illusion d’éternité que les Européens d’avant 1914 : l’empire est et sera « sans fin », comme l’avait annoncé Virgile un siècle et demi plus tôt. En réalité, il ne leur reste plus qu’une petite génération avant que tout se gâte… Cette illusion est un outil narratif intéressant, à la fois pour les rendre proches de nous et parce que fondamentalement, la fin des certitudes est un thème important de l'horreur lovecraftienne.
Cette époque prospère et optimiste ne va pas sans complications. L’empire traverse, sinon une crise religieuse, du moins une période de vertige existentiel. Tant de cultes, tant de dieux, tant de cultures… la vieille religion romaine, ritualiste et civique, se vide peu à peu de sa sève, une part importante de la population se tourne vers des philosophies de vie exigeantes, spirituelles, mais qui s'éloignent des modèles « religieux » classiques. En parallèle, des fois exotiques émergent, y compris celle d'un certain charpentier galiléen.
En parallèle, la connaissance du monde progresse. Le tri entre les faits et les « merveilles » s'affine de génération en génération. Les naturalistes répètent l’histoire de l'oiseau phénix qui s'immole sur un bûcher avant de ressusciter, mais ils ajoutent qu’ils n’en ont jamais vu, et certains doutent ouvertement de son existence.
Le livret s’ouvre sur un survol de la société romaine, suivi d’un chapitre de création de personnages, un autre de professions, un autre sur les compétences, une liste de matériel et des considérations sur la religion… Rien que de classique, mais tout ça a été mis en forme par quelqu’un qui s’intéresse à l’empire romain, et qui a fait un effort méritoire pour en modéliser la culture, plutôt que de plaquer des toges et des glaives sur le système de jeu. La plupart de ces points de règles sont marqués « optionnels ». Mais par exemple, je trouve l’idée de lier les mécaniques de Chance à la vie religieuse des investigateurs intéressante – ce n’est pas une histoire de spiritualité, juste de respect très romain des formes. Plus ils dépensent de temps et d’argent en sacrifices, amulettes et autres rituels, plus la Fortune leur sourit… sauf que bien sûr, en fait de Fortune, c’est peut-être un petit bonus de confiance en soi, mais allez donc faire la différence.
Tout cela, accessible aux joueurs comme au meneur de jeu, occupe 65 pages. On enchaîne sur 35 pages d’informations pour le Gardien des arcanes, essentiellement des sorts, des livres maudits et une liste de monstres. D’habitude, je regarde ça d’un œil indifférent, mais Cthulhu Invictus coopte la mythologie classique d’une manière que j’ai trouvée séduisante. Pour nous, l’empire romain, c’est l’Antiquité. Mais pour les Romains, c’est le présent, et leur Antiquité se perd dans les brumes d’avant l’écriture… Or, il y a plein de choses, dans ces brumes. Des cycles mythiques gréco-romains, bien sûr, mais aussi une tonne d’empires humains ou préhumains semés par Lovecraft et ses petits camarades. Du coup, tout est vrai… ou pourrait l’être. Des cyclopes ? Bien sûr qu’il y en a ! Ou qu’il y en a eu, si vous préférez penser qu’Ulysse a croisé le dernier il y a quinze siècles. Au passage, on nous apprend que ces créatures étaient des armes vivantes créées par des sorciers-généticiens fous pour une guerre contre l’Hyperborée, mais personne ne le sait plus, pas même les principaux intéressés. Et bien sûr, ces créatures ne sont pas exactement comme le racontent les mythes. Cette approche permet de renvoyer dans l’arrière-plan un certain nombre de poids lourds cthulhiens tout en fournissant des adversaires plus adaptés aux investigateurs…
Il nous reste une trentaine de pages de background plus détaillé, couvrant les légions, les provinces et la ville de Rome. Sans être palpitantes, elles se lisent agréablement.
Le livret se termine par deux scénarios. Blood and Glory, d’Oscar Rios est un double scénario qui se déroule autour du Colisée pendant une semaine de jeux du cirque. Il était déjà paru dans une monographie, il y a une dizaine d’années. Il est compliqué, séduisant… et sans doute pas évident à faire jouer. Food for Worms, de Chad Bowser, me laisse une impression un peu plus mitigée, mais il faudra que je le relise à froid un de ces jours.

L’écran


Un écran à trois volets et en carton un peu souple. Le côté joueur porte quatre illustrations (trois auraient suffi et auraient évité les plis disgracieux). Le côté meneur est occupé par une grande carte de l’empire et une série de tables d’un intérêt variable. Il est fonctionnel, mais c’est plus un objet pour collectionneur qu'un outil pratique.

The Legacy of Arrius Lurco


Une campagne de 130 pages, originalement parue chez Miskatonic River Press. Elle est disponible en pdf chez Golden Goblin, accompagné d’un livret de conversion pour la 7eédition de L’Appel de Cthulhu.
De quoi est-il question ? Sans véritable surprise, des infortunes d’Arrius Lurco, un patricien que les investigateurs croisent dans les derniers jours de sa vie. Sa mort forme le point culminant du premier scénario, ses funérailles et ce qui se déroule autour sont le plat de résistance du second. Situés à Rome, ces deux scénarios sont excellents, et permettent de bien prendre la mesure d’une civilisation à la fois proche et lointaine, formaliste et violente. Et sans rien spoiler, disons qu’après, vous ne regarderez plus les plombiers du même œil. À partir du deuxième scénario, un PNJ se détache de la foule – les scénarios d’Oscar Rios se reconnaissent à leur casting abondant – et prend de plus en plus d’importance pendant tout le reste de la campagne. L’utiliser de manière intelligente et sans qu’il domine le groupe sera un vrai challenge…
Le troisième scénario est une balade en Grèce. Les investigateurs doivent tuer une créature qu’ils perçoivent comme un Titan. Pour cela, ils ont besoin d’une arme très particulière. Sur la foi d’une rumeur, ils s’embarquent pour Athènes, avant d’enchaîner sur une consultation de l’oracle de Delphes, puis de visiter les Thermopyles… La promenade est franchement drôle par moments, mais la fin du scénario est mortellement sérieuse, voire mortelle tout court si vous ne retirez pas quelques monstres ici et là.
Une fois armés, nos héros arrivent en Crète… et les choses se gâtent un peu. Le scénario est bon, mais il est un peu trop scripté à mon goût. Oui, les coups de théâtre, c’est sympa, mais forcer la main des joueurs pour qu’il y en ait un peu plus tard, c’est toujours dommage. Si un jour je le fais jouer, j’essayerai d’y aller plus mollo.
Au bilan, on a là une excellente campagne, qui exploite pleinement le potentiel de l’époque.

Lux in Tenebras

Sorti en pdf chez Miskatonic River Press, ce livret de 80 pages est une sorte de Companion à la campagne. En plus d’une poignée d’aides de jeu sur des sujets allant de l’argot latin au droit romain, il propose une paire de synopsis anecdotiques, et surtout trois scénarios qui se greffent avant ou après The Legacy of Arrius Lurco.
Naufractus se place avant, et permet aux investigateurs de faire la connaissance du fils cadet de la famille dans des circonstances périlleuses, justifiant que les investigateurs soient invités par la famille au début de la campagne.
Mystery in Sardinia, situé un an après les événements de la campagne, pose le même problème que Naufractus : une nouvelle apparition du surnaturel. Quelles sont les chances qu’une famille vive non pas un, ni deux, mais trois incidents cthulhiens séparés, mettant en scène trois menaces différentes et ne se connaissant pas entre elles ?
Quant à The Dread Idol, le troisième scénario, il est censé faire suite à Mystery in Sardinia, et il ne m’a pas convaincu du tout. Il s’ouvre sur une carte forcée – il se passe ça quoi que les investigateurs fassent – et continue dans le même esprit.
Au bout du compte, Lux in Tenebras est un produit pour complétistes… même si ça m’a fait plaisir d’avoir des nouvelles de la famille. On s’attache…

De Horrore Cosmico


Ce recueil de scénarios a eu droit à son billet ici. Les amateurs de technique noteront qu’un pdf gratuit convertissant ces scénarios 6édition en 7édition est disponible sur le site de Golden Goblin.

Les bonus en une page  

Depuis décembre, Golden Goblin publie une aide de jeu gratuite en pdf chaque mois. Toutes sont sympas, aucune n’est passionnante.
Au moment où j’écris ce billet, trois sont disponibles :
• The Nemean Lion est un monstre… costaud.
• The Adepts of Teris est un culte qui tente d'ouvrir les portes de la perception comme le fera un certain Crawford Tillinghast dans deux petits millénaires.
• Ritual of the Eternal Mother est un livre maudit.


Les recueils de nouvelles 

Deux recueils sont disponibles. Tales of Cthulhu Invictus a été corbaqué ici. Quant à Further Tales of Cthulhu Invictus, il en est question là.

L’avenir de la gamme

Sont attendus, à échéance plus ou moins lointaine :
• Investigators. Un recueil d’une vingtaine d’investigateurs prêts à jouer, en pdf.
• Fronti Nulla Fides. Ce recueil de scénarios était l’un des strech goals du Kickstarter de 2017. Il a connu un développement agité, avec des scénarios retirés, d’autres ajoutés… Espéré en 2019.
• Un Kickstarter sur Britannia, la grande île de l’Océan, est annoncé pour cette année.



[1]Au moins une paire, plus exactement, parce que mon étagère à monographies Chaosium a beau être fournie, elle n’est pas complète.
[2]De ce qui est aisément accessible. Se pâmer sur des monographies introuvables est un sport de collectionneur qui ne m’a jamais amusé.
[3]Qui est donc la 3édition de Cthulhu Invictus pour la 7édition de L’Appel de Cthulhu, pas la septième édition de Cthulhu Invictus

1 commentaire:

  1. Un grand merci pour ce tour d'horizon! Je démarre une campagne Byzance an 800, et cet autre décors de campagne pourra m'être bien utile s'il y a voyage.

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