Vintras, hérésiarque et prophète, de Maurice Garçon (1928)


J’ai un peu hésité à vous parler de ce livre, une étude historique sur un sujet et une période que les rôlistes ont tendance à ignorer.

• Le sujet : une hérésie catholique et un hérésiarque[1] en particulier.

• La période : le 2e tiers du XIXe siècle, de la fin des années 1830 à 1875.

Donc, si rien de tout ça ne vous intéresse, vous pouvez ignorer ce billet. Sachez toutefois que ce qui m’a décidé est que tout cela dégage un violent parfum nephilimo-cthulhien, et qu’il y a aussi beaucoup à dire sur son auteur, Maurice Garçon.




Le livre

 

En 222 pages, le lecteur découvre la vie d’un certain Pierre-Michel Eugène Vintras (1807-1875). Né dans un milieu modeste, Eugène Vintras a une jeunesse banale : un apprentissage de tailleur, des emplois de domestique, une montée à Paris qui ne le satisfait pas suivie d’un retour dans sa Normandie natale. Quelques broutilles portées à l’attention de la loi ponctuent ce parcours, mais elles n’ont rien de dramatique : de menues indélicatesses, des pourboires détournés à son profit, ce genre de chose.


L’homme change de dimension lorsqu’il rencontre Ferdinand Geoffroi, un notaire en délicatesse avec ses confrères, qui fréquente les cercles survivantistes. Qu’est-ce donc que ces bêtes-là, allez-vous me demander ? Les « survivantistes » sont de petits groupes marginaux convaincus que Louis XVII a survécu à la prison du Temple, ce qui fait de Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe des usurpateurs. Il existe plusieurs variétés de survivantistes, selon le prétendant qu’ils soutiennent, mais Geoffroi a opté pour le plus connu : Naundorff. Or, ce dernier, en plus d’être prétendant au trône de France, donne dans un mysticisme chrétien plutôt suspect aux yeux des autorités religieuses.


Au contact de Me Geoffroi, Vintras se métamorphose. Installé à Tilly-sur-Seudre, une placide bourgade normande[2] d’un millier d’habitants, il commence à prêcher des doctrines qui s’écartent de plus en plus du catholicisme traditionnel. À partir de 1839, il voit un mystérieux vieillard, qu’il identifie vite comme saint Jean Baptiste, à moins que ce ne soit l’archange Michel. L’étape suivante sera la fondation de « l’Œuvre de Miséricorde ». Vintras, rebaptisé « Pierre-Michel » révèle leurs noms angéliques à ses disciples, des notables de province qui s’ennuient, organise des « septaines », des groupes de sept disciples qui essaiment dans toute la France… et au passage, il commence à inquiéter un clergé qui pèse encore lourd dans la France du roi Louis-Philippe.


Après quelques années d’enquêtes, l’évêque de Bayeux alerte le pape, qui répond par un ferme message de condamnation. En parallèle, les autorités civiles ouvrent des instructions pour escroqueries. Elles vaudront à Vintras d’être mis en prison pour cinq ans. L’incarcération n’empêche pas notre homme de correspondre avec ses adeptes, ni de tordre le cou à une dissidence dirigée par un pittoresque ecclésiastique amateur de partouzes[3].


Vintras sort de prison en 1848, dans une République moins soucieuse de ménager Rome que ne l’était le gouvernement de la monarchie de Juillet. Naundorff est mort en 1845, et même s’il a transmis « ses droits » à son fils, le survivantisme tombe peu à peu dans l’oubli. Vintras prend le vent et opère un virage mégalomane assez courant chez les gourous : il abandonne le survivantisme, se proclame « prophète » et annonce qu’il ouvre une nouvelle ère, celle du Saint-Esprit, qui sera la Troisième Alliance après celle du Père et celle du Fils. Après quoi, il sacre des « pontifes » et les charge de veiller à la santé spirituelle de ses ouailles. En clair, il passe de l’hérésie discrète au schisme. Rome répond par de nouvelles condamnations, sans jamais arriver à juguler le mouvement, qui quadrille la France et s’étend en Italie et en Espagne. À l’avènement de Napoléon III, Vintras s’exile en Angleterre où il fait aussi des disciples. Il rentre en France en 1862, passe la fin de sa vie à rendre visite à ses disciples dans toute l’Europe, et meurt dans son lit treize ans plus tard.


Tout ça nous est raconté par un auteur sceptique, habitué à travailler ses dossiers et doté de solides accès aux archives judiciaires. Écrivant moins d’un siècle après les faits, Maurice Garçon a accès à des documents qui ont disparu depuis[4].


De plus, il a travaillé en amont et en aval. Autrement dit, il insère Vintras dans un courant mystique qui naît vers 1750, perdure jusqu’au début du XIXe siècle via une série de prophètes des deux sexes, avant d’être ranimé par Geoffroi et Vintras. Il nous parle aussi des prolongements du vintrasisme jusqu’au début du XXe siècle. Après la mort du prophète, la secte est reprise en main par l’abbé Boullan, qui louche fortement vers Satan et sera le modèle de Huysmans pour le Dr Johannès de Là-bas. La préface nous montre un Maurice Garçon enquêtant sur le terrain, interrogeant les habitants de Tilly sur les mystérieuses allées et venues autour de la maison du prophète qui perdurent cinquante ans après sa mort…


Donc, il y a bien eu, en dehors de Nephilim, une réalité où votre dentiste est à temps partiel l’archange Saulthoraël des Dominations[5], où les bonnes de l’un des pontes de la secte ont été promues au rang de chérubins, et où de placides curés sont en fait de dangereux hérétiques qui cachent leurs vraies croyances à leurs évêques. Et il suffit de s’imaginer que le mystérieux vieillard qui guide Vintras sur les sentiers de l’hérésie s’appelle en réalité Nyarlathotep pour avoir de la matière pour une campagne de L’Appel de Cthulhu.


Et même si les doctrines n’ont rien à voir, la cascade baroque de noms d’anges qui figure en annexe[6] m’a fait penser à Raël. Déterrer une filiation occulte entre l’hérésiarque normand du XIXe siècle et le journaliste sportif auvergnat du XXe serait un sujet intéressant. J’en ai un autre, d’ailleurs : comment se fait-il que Vintras ait sombré à ce point dans l’oubli ? On se souvient d’Allan Kardec ou d’Eliphas Levi, mais il faut vraiment chercher pour tomber sur son nom…

 


L’auteur

 

Laissons Vintras à son hérésie, et penchons-nous maintenant sur l’auteur de cette étude. Maurice Garçon est une « personnalité parisienne » dès les années 20, et le reste jusque dans les années 1960. Or, cet homme présente un paquet de facettes susceptibles d’en faire un PNJ fascinant.

• Un avocat. Il commence sa carrière pendant la Première guerre mondiale en défendant des soldats traduits en conseils de guerre, puis devient un pénaliste reconnu et le reste pendant quarante ans.


• Un écrivain. Sa production littéraire, essentiellement composée d’études historiques avec un penchant marqué pour les sorcières et autres hérétiques, lui vaudra de devenir académicien à la fin des années 1940 (et il demande que la poignée de son épée d’Immortel représente une sorcière sur son balai).


• Une figure du monde des lettres. Le milieu littéraire fait volontiers appel à cet écrivain occasionnel lorsqu’un avocat s’avère nécessaire. Cela qui lui donne l’occasion de fréquenter des gens comme Colette, Sacha Guitry ou Marcel Pagnol, et de présider des associations littéraires diverses et variées, allant des Amis de Huysmans à l’académie de l’Humour.


• Un occultiste. Pour avoir défendu un individu impliqué dans une sombre histoire spirite dans les années 20, il s’intéresse au paranormal… et comme notre homme ne fait jamais rien à moitié, il se retrouve assez vite à organiser un congrès de parapsychologie et à écrire sur les hérétiques et autres sorcières. Il n’y croit pas vraiment, mais connaît le sujet à fond, ce qui pourrait en faire un expert intéressant pour des personnages.


• Un collectionneur de livres maudits. Dans les années 50, après au moins vingt ans de bibliophilie, il possède des centaines d’ouvrages de démonologie. Là encore, ses connaissances pourraient le rendre précieux à des enquêteurs du surnaturel.


• Un investigateur. Comment appelleriez-vous un type qui se cache dans des fourrés du bois de Vincennes en compagnie d’un ami journaliste pour assister à une invocation démoniaque ? Quelqu’un qui enquête sur une secte défunte ? Qui piste les derniers disciples de Vintras pour leur soutirer leurs secrets ? Un investigateur qui n’a jamais eu besoin de dynamite.

 

Conclusion

 

Pour en revenir à Vintras, sa trajectoire ressemble sur beaucoup de points à l’archétype du chef d’une secte contemporaine : ses adeptes sont des gens bien insérés socialement, a priori pas idiots, mais dont l’intelligence subit une éclipse quand leur maître est concerné.


Comme bien d’autres, Vintras commence en douceur. Eugène Vintras devient d’abord Pierre-Michel, son deuxième et troisième prénom. Sorti de prison, il monte en puissance, se proclamant prophète, rompant avec Rome, créant un clergé parallèle… Comme beaucoup de gourous, il a des ennuis avec la justice et affronte des dissidents, mais il arrive à vivre correctement de la crédulité de ses adeptes, et meurt presque respectable.


Cependant, il a un pied dans l’autre siècle, celui des mystiques chrétiens plus ou moins hérétiques, sur lesquels l’Église avait appris à fermer les yeux. C’est une position intéressante, parce qu’elle montre à quel point certains espaces mentaux commencent à s’ouvrir avant même que ne déferlent les vagues spirites, théosophistes, orientalistes, etc. qui marquent l’occultisme de la fin du XXe siècle.

 

Éditions Jérôme Millon, 22 €



[1] Un hérétique est quelqu’un qui se trompe mais qu’on peut ramener à la vérité en usant de persuasion… ou grâce à quelques bûchers judicieusement employés. L’hérésiarque est le criminel qui échafaude une doctrine hérétique et la propage.

[2] Pour une valeur de « placide » qui inclut, en plus d’être le Vatican du vintrasisme, des apparitions de la Vierge à la fin du XIXe siècle. Pas mal pour un bourg de 1000 habitants !

[3] Vintras, une fois libéré, ira le récupérer… dans un bordel où le bon père avait pris pension.

[4] Seul reproche, mais Maurice Garçon n’y est pour rien, une probable numérisation suivie d’une relecture déficiente qui a fait sauter des négations et glissé de vilaines verrues dans le texte, du genre « fermenter un complot » au lieu de le « fomenter ».

[5] Dans le monde réel, cet archange s’appelait Cravoisier et avait un cabinet à Caen.

[6] Sans Scrabble pour les composer, Vintras devait y passer un temps fou, et n’est pas toujours très inspiré. Certains sont bibliques en diable, si j’ose dire, mais d’autres se lisent comme des noms de médicaments ou de PNJ de Magna Veritas.

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