24/05/2021

Beyond the Mountains of Madness

Pour commencer : ce billet n’a aucun rapport avec la campagne de Chaosium pour L’Appel de Cthulhu qui porte également ce titre. Nous avons affaire ici à une anthologie compilée par Robert M. Price. Ça faisait longtemps que je n’avais extrait un recueil de nouvelles cthulhiennes de ma pile à lire, et pourtant, j’en ai plein qui guettent un moment de faiblesse, espérant sournoisement me faire perdre quelques points de Santé mentale…


De quoi est-il question ? Le titre l’indique, on va nous parler des Montagnes hallucinées et de ce qui y vit. Comme l’a dit Woody Allen, « les gens veulent bien être surpris, mais avec ce qu’ils attendent ». Gardez fermement ce principe en tête, ami lecteur, parce que dans ce cas précis, vous allez bouffer de la neige, des manchots mutants, des shoggoths et des Anciens plus ou moins décongelés pendant presque trois cents pages. Quant aux protagonistes, la plupart sont des explorateurs polaires, des membres des forces spéciales ou quelque chose de cet ordre, avec la finesse psychologique d’une clé de douze, même si quelques individus un peu plus développés apparaissent ici ou là. 

Notez qu’il y a quand même quelque chose de surprenant dans ce bouquin : la matière de la couverture, qui est caoutchouteuse, vaguement collante, et vous laisse une bonne odeur de gants de vaisselle sur les mains si vous le touchez plus de trente secondes.

 

Ces bases étant posées, en route pour la revue de détail :

 

• The City at the Two Magnetic Poles, de Glynn Owen Barras, nous parle du voyage que Wilbur Whateley entreprend vers le pôle Sud après le vol du Nécronomicon de l’université Miskatonic. Ce petit apéritif d’une dizaine de pages se lit sans déplaisir, même si l’image du monstre tirant son traîneau, suivi à distance par un chasseur obstiné, me rappelle Frankenstein plus Les Montages hallucinées.

 

• The Second Wave of Fear, de Joseph S. Pulver Sr., est une réécriture de l’histoire de la guerre entre les Anciens et les shoggoths racontée du point de vue de créatures télépathes. Enfin, je crois que c’est ce que ça raconte, parce que comme souvent, le style de Pulver ouvre la voie à un tas d’interprétations. Si vous aimez les narrations déstructurées, cette nouvelle est faite pour vous. Sinon, vous souffrirez pendant vingt pages, ou vous ferez comme moi, vous la lâcherez lâchement en route.

 

• Second Death, de Pierre V. Comtois, est une petite histoire située dans l’Arkham des années 70, où un survivant de l’expédition de l’université refait parler de lui. Un peu plate et passablement prévisible, elle pousse le souci du détail jusqu’à nous asséner une dernière phrase en italiques d’une irréprochable orthodoxie lovecraftienne. Entre nous, après la doublette Pluver et Comtois, je commençais à déprimer en pensant qu’il me restait deux cents pages…

 

• Beneath the Mountains of Madness, de Pete Rawlik, fait remonter le niveau et nous raconte la tragédie d’un amnésique coincé dans un labyrinthe mal fréquenté situé devinez où ? Oui, sous les montagnes hallucinées, parfaitement ! Elle se laisse lire et sa chute fonctionne – car c’est aussi une histoire à chute, comme beaucoup.

 

• The Continent of Madness, de Ken Amaterasu, est une nouvelle d’un auteur lovecraftien japonais et prolifique, que l’on retrouve dans pas mal d’anthologies. Il y est question de la colonisation de la Nouvelle-Souabe par une expédition nazie, juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale… sauf que ces « nazis » sont un joyeux mélange d’incapables ou d’individus politiquement peu sûrs, envoyés en Antarctique parce que personne n’en veut ailleurs. Amaterasu ne fait pas tellement d’efforts pour rester dans l’horreur, préférant pousser la jauge « action » à fond à fond à fond. Une horde de shoggoths d’un côté, des panzers et des Stukas de l’autre, qui gagne, à votre avis ?

 

 Gedney, de Laurence J. Cornford, m’a beaucoup plu. À notre époque, un webmestre déterre les archives de l’expédition Starkweather-Moore[1] avec l’intention de lui consacrer un site. Il découvre que ses membres ont ramené un survivant de l’expédition de la Miskatonic, un certain Gedney… Comment a-t-il fait pour survivre trois ans seul sur la glace ? Et comment se fait-il qu’il n’ait pas vraiment ressemblé au Gedney qui était parti avec l’expédition de l’université Miskatonic ?

 

• The Pleasure in Madness, de C. J. Henderson, envoie un universitaire et un ex-flic new-yorkais dans le complexe que le gouvernement des États-Unis a construit pour étudier la cité des Anciens. Bien entendu, ils vont fourrer leur nez là où ils ne devraient pas, et bien entendu, à un moment, ils se retrouvent dans la mouise et les shoggoths jusqu’au cou. Desservie par des dialogues de série B, je l’ai trouvée assez oubliable, mais c’est subjectif.

 

• A Biting Cold, de Brian M. Sammons, nous raconte l’histoire d’une mission de secours menée par des militaires dans l’habituelle base polaire qui ne répond plus. Elle met tout le fourbi cthulhoïde à l’arrière-plan pour se concentrer sur une menace beaucoup plus terrestre : une horde de manchots, certes géants et anthropophages, mais très mal armés pour résister aux flingues et aux grenades de nos héros. J’ai souri en la lisant. J’espère que c’était l’intention de l’auteur, parce que s’il essayait de faire peur avec des manchots, c’est en grande partie loupé.

 

• Garden of the Gods, de Cody Goodfellow, nous parle d’un agent des forces spéciales envoyé au Pérou pour neutraliser une menace dont il ignore tout à l’aide d’un matériel dont il ignore tout, avec l’aide d’un allié dont, vous vous en doutez, il ignore tout. Avec ses trente pages, c’est la plus longue nouvelle du recueil. Elle aurait sans doute pu être un peu allégée, mais on y voit les dégâts que peut causer un Ancien au sommet de sa forme…

 

• The Danforth Project, de Stephen Mark Rainey, répond à une question que se sont posée plusieurs autres auteurs : où sont passées ces fichues montagnes ? Lovecraft nous parle d’une chaîne hérissée de sommets plus hauts que l’Everest, là où les photos satellites modernes ne nous montrent rien de tel… enfin, pas toutes, car unsatellite, suite à un pépin incompréhensible, commence à diffuser des photos anormales…

 

• Tekeli-Li!, d’Edward Morris, est une curiosité : le script d’une adaptation des Montagnes hallucinées au format d’un épisode de la Quatrième dimension. La somme de changements que s’autorise le scénariste finit par composer une histoire assez différente et qui, en définitive, a son charme.

 

• Static, de Will Murray, raconte l’histoire d’un agent du CEES, une agence chargée d’étudier le paranormal que l’on croise assez régulièrement dans les anthologies cthulhiennes, envoyé dans la cité des Anciens pour aider une équipe de scientifiques qui a du mal à s’en sortir. Comme absolument toutes les histoires du CEES qu’il m’a été donné de lire, Static finit mal – c’est à se demander si l’auteur ne veut nous faire passer un message sur l’incompétence des gouvernements, ou peut-être l’impréparation chronique des agents face à un imprévu qui n’autorise pas de seconde chance.

 

• Into the Black, de William Meikle, nous raconte l’histoire d’une équipe de scientifiques qui ramènent un échantillon pas du tout inoffensif dans une base polaire. Le début fait penser à The Thing, ce qui n’est pas désagréable, mais assez vite, l’action se déplace à l’extérieur et l’intérêt retombe un peu.

 

 In Amunden’s Tent, de Martin Leahy, est la curiosité de ce recueil : un récit antarctique paru dans Weird Talesen 1928, dont on sait que Lovecraft l’a lu et admiré, et qui a peut-être joué un rôle dans la genèse des Montagnes hallucinées. L’histoire n’est pas très longue et repose sur un postulat tout simple : trois explorateurs trouvent une tente abandonnée, deux d’entre eux regardent ce qu’il y a à l’intérieur et deviennent fous… Elle m’a beaucoup plu, en grande partie parce que l’auteur raconte quelque chose d’original. Après une douzaine de Variations en shoggoth majeur, c’est agréable.

 

Au bilan, cette anthologie thématique contient assez de bons morceaux pour mériter un détour si vous êtes fans de paysages enneigés, de chiens de traîneau, d’abominations préhumaines et tutti quanti. Personnellement, je mets sur le podium In Amundsen’s Tent et Gedney suivis, dans un genre plus « action », par The Continent of Madness, A Biting Cold et Garden of the Gods.

 

 

 

Une anthologie de Robert M. Price, chez Celaeno Press. Disponible sur Amazon pour une vingtaine d’euros.

 



[1] Celle de la campagne, pour le coup, l’auteur lâche quelques autres noms qui en sortent directement, à commencer par celui de la Gabrielle.

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