09/06/2021

Meurtre à Westmount


Il n'y a pas de raison que Tristan soit le seul à lire des vieux bouquins d'auteurs oubliés. Bon, dans mon cas, ce n'est pas un type qui a croisé Lovecraft une fois à la gare et qui a ensuite écrit des nouvelles d'horreur. Non, David Montrose (Charles Ross Graham de son vrai nom) est né en 1920 (vous la sentez, la vibe lovecraftienne ?) dans les provinces maritimes canadiennes. C'était un chimiste, un économiste et un même un professeur d'université. Et dans les premières heures des années 50, il a publié trois romans policiers ayant pour héros Russell Teed. David Montrose est donc un des pères fondateurs du roman noir montréalais. Ces romans n'avaient jamais été traduits en français, ils sont même difficilement trouvables en anglais. Mais une traductrice (Sophie Cardinal-Corriveau) a milité auprès d'un éditeur pour qu'on traduise ces perles oubliées de la culture populaire. Car on est là au cœur du pulp fiction à l'ancienne.

Or donc, dans les années 40, Russell Teed est un détective privé qui est engagé par une riche veuve de Westmount (le quartier le plus bourgeois qui soit à Montréal). Il se trouve que Teed a grandi dans ce même quartier. Son enquête est simple : la fille de la veuve est mariée à un gangster notoire qui possède une boite de nuit et des maisons de jeu. Or une lettre anonyme prétend que le mariage n'est pas valide car le gangster en question est déjà marié. La veuve, qui ne peut pas piffrer son gendre, demande donc à Teed de découvrir des preuves de ce premier mariage. Tout se complique très rapidement.

Et on est là dans le récit archétypal du polar : ce bon Russell tourne à la bière ou au rye, il est entêté, il balance des répliques cinglantes, il prend des coups sur la gueule... Il y a des malfrats à tous les étages, plusieurs pépées bien balancées, des caves qui se font avoir, des repris de justice à la mine patibulaire Je ne vais évidemment pas reprocher à un roman fondateur d'un genre aussi codifié de contenir des ingrédients aussi prévisibles, mais le lecteur doit savoir dans quoi il met les pieds : c'est du polar de la vieille école. Et si on accepte cette convention, c'est assez jouissif de découvrir une authentique version montréalaise des récits de Chandler et Cie.

Je me suis perdu dans les plans tarabiscotés des méchants. J'ai même du mal à faire la différence entre les femmes fatales qui se succèdent dans l'intrigue tant elles n'ont aucun relief autre que leur plastique avantageux. Mais boudiou, il y a une de ces ambiances... Le truc le plus hallucinant de tout le bouquin, c'est que Russell Teed est anglophone. Et donc toute son enquête se passe sans aucune référence à l'identité francophone de Montréal. Il y a bien un inspecteur francophone (qui répond au nom de Framboise), mais c'est le seul élément non-anglophone du livre. Imaginez une enquête se déroulant dans les ruelles tortueuses de Jérusalem où l'auteur réussirait l'exploit de ne jamais évoquer la réalité arabe ou musulmane de la ville sainte.

Ce Meurtre à Westmount (Crime on Cote des Neiges en VO) est en vérité la dernière des trois enquêtes avec Russell Teed écrites par David Montrose. L'éditeur francophone a par la suite traduit le premier titre de la trilogie : Meurtre dans le ciel de Dorval. Je vais le lire avec plaisir s'il croise ma route dans ma bibliothèque de quartier car le style vieillot de Montrose est superbement mis en valeur par la traduction. Seul le second roman (The Body on Mount Royal) reste inédit en français à ce jour.

À conseiller fortement au lobby des MJ montréalais de Hellywood, donc.

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