22/07/2021

Feu & Sang


Feu & Sang, la célèbre devise des Targaryens. On débute donc l'action 300 piges avant les événements de la saga principale avec le débarquement du premier Targaryen sur Westeros pour unifier les 7 royaumes et créer le Trône de fer. Toutefois, ces premières 1 000 pages ne couvrent finalement que la première moitié du règne des Dragons. Mais bon, voilà les Targaryens dans toute leur splendeur : comment ils sont beaux, comment ils sont bons (Your Targaryen may vary), comment ils sont tous un peu cintrés à cause de la consanguinité.. Je ne vais pas passer en revue les différents membres de la famille, mais il y a de beaux cas cliniques. Et donc, forcément, 150 ans en 1 000 pages, on ne fait pas exactement dans le détail. Enfin, si : des fois l'auteur s'arrête de narrer pour vous préciser le nom de tous les chevaliers présents lors d'un événement alors que vous n'avez qu'une envie : qu'il continue son récit. Mais force est de constater qu'après la minutieuse étude de caractère qu'a été le TdF, F&S vous file un vilain coup de pioche derrière la nuque : c'est comme lire un immense "Si vous avez raté le début..." dans votre magazine télé (car dans ma tête, les gens achètent encore des programmes télé). Terminé le récit chorale qui s'enlise pendant des chapitres entiers : paf un dragon meurt, crac une reine décède en couche, vlan une révolte se déclenche à Dorne. On n'est pas là pour se traîner les pieds, le récit doit avancer coûte que coûte. Et forcément, à ce rythme-là, pas le temps de s'attacher aux protagonistes. Et comme en plus le récit est écrit du point de vue d'un vieux maistre qui compile des textes de différentes provenances, le détachement est accentué : ce sont des noms qui peinent à prendre vie car on sait peu de choses de leur personnalité, de leur goût, de leurs doutes... C'est difficile de développer de l'empathie pour des personnages décrits à travers l'équivalent medfan d'un livre d'Histoire.

Pour ne surtout pas aider le lecteur, les membres de la famille Targaryen ont un arbre généalogique aux branches entremêlées et ont la fâcheuse habitude de nommer leurs enfants avec le prénom d'un oncle ou d'une demi-soeur, si bien qu'on est rapidement paumé. Les reines se ressemblent, les demi-frères se mélangent, c'est rapidement le merdier. J'imagine que c'est la même chose quand on s'intéresse aux Bourbon ou aux Saxe-Cobourg-Gotha, mais pour un quidam comme moi qui connaît mal les rois, le reste de la famille royale est un monde qui m'est totalement étranger. Et si une série comme The Crown permet de jeter un coup d'oeil sur la réalité (déformée) de la famille royale, par tranche de 10 ans par saison, dans F&S on n'a pas le temps de faire dans la finesse : les portraits sont brossés au rouleau, on attend même pas que la peinture sèche pour passer à la suite.

Au chapitre des trucs qui m'ont ennuyé, il y a cette insistance pour préciser que telle jeune femme est pucelle. Je comprends que l'ouvrage est supposé être rédigé par un maistre et que ça revêt d'une certaine importance dans le système patriarcal en place dans Westeros, mais c'est d'une lourdeur à la lecture... À la limite, quand le personnage est impliqué dans une intrigue liée à un mariage, je peux comprendre, mais le mot pucelle revient si souvent sur le tapis que ça en devient lourdingue. Et dans le même genre : l'amour entre frère et soeur. Dans le TdF, Cersei et Jaime étaient des dépravés, c'était leur truc à eux, donc ça passait car ils étaient les seuls dans cette situation dans toute la saga. Mais là, comme c'est une tradition familiale, on y a droit à chaque génération. Ça en devient ridicule à force d'insister là-dessus. C'est un peu comme les dragons : dans la série de base, les oeufs éclosent, on voit les dragons grandir, ils n'en restent que trois à Westeros... Mais là, c'est l'apogée des Dragons, donc on y a droit à tous les étages. Et comme on avance au pas de charge dans l'histoire, ils perdent tout pouvoir évocateur. Ils se résument à un nom emblématique et un trait de caractère. Il en meurent plusieurs, dans une relative indifférence car, encore une fois, on reste à trop haute altitude dans le récit.

Et il y a cette impression de déjà-vu permanente. Un exemple : Champignon, le fou du roi. C'est une petite personne qui se saoule, qui a des répliques assassines, qui se pince de politique, qui voyage... Les Stark d'il y a 300 ans sont déjà des icebergs emprunts de devoir, les Barathéon sont d'aimables crétins, les Dorniens de vicieuses gens... Je sais que ça revient à reprocher au Trône de Fer ses qualités, mais l'univers décrit ressemble bien trop à celui de la saga. Oui, on nous raconte que Port-Réal sort de terre, mais sorti de là, les institutions de Westeros sont déjà en place et n'ont pas évolué en 300 ans. La foi des Sept est là-même (pas la moindre hérésie notable, par exemple), les Fer-Nés sont déjà des brutes, les Lannister complotent, la Banque de Fer est déjà en place, le rôle de la Main est le même. Je sais que les mondes de fantasy sont connus pour être figés socialement, mais là ça se voit trop. En 300 ans, le monde change. On a droit à des inventions. Sauf dans F&S, où la Garde de la Nuit est déjà présente telle qu'on la connait. On pourrait se dire "Tiens, à l'époque ils acceptaient les femmes mais ont changé d'avis depuis car c'est partie de traviole" mais non, c'est exactement la Garde qu'on connaîtra plus tard. Idem pour l'intégriste religieux qui fédère des croyants contre le pouvoir en place : c'est pas nouveau...

Reste que pour les rôlistes (et les producteurs télé), le bouquin offre plusieurs périodes fertiles en aventures. Mes joueurs n'ont aucune envie de jouer au Trône de Fer car la série télé a été médiatiquement trop écrasante, mais le règne des Targaryens propose un cadre de jeu qui permet de suprendre tout le monde sans renverser l'univers. Les défauts que je viens de citer deviennent alors des qualités : c'est pas exactement le même Westeros, mais ça reste ce bon vieux Westeros quand même.

J'imagine que les 150 ans suivants auront droit à un gros bouquin eux-aussi. Je ne suis pas certain de me jeter dessus car le côté soap opera des Targaryens est quand même étouffe-chrétien ("Quoi, ton oncle (qui est aussi ton frère) refuse de céder le trône à ta mère (qui est aussi ta sœur) ? Allons nous promener à dos de dragon pour en discuter..."). Mais pour les fans de l'univers, je comprends tout à fait que ce bouquin les fasse frétiller. C'est un peu comme si le Nouveau Testament avait bien marché commercialement et que les auteurs s'étaient mis à écrire l'Ancien Testament au lieu de finir d'écrire l'Apocalypse pour contenter les croyants et finir ainsi la Bible.

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