31/03/2022

Des livres reliés en peau humaine, de Megan Rosenbloom

L’existence de livres « anthropodermiques » est l’un des petits secrets honteux de beaucoup de grandes institutions vouées à la conservation du savoir. Bibliothèques et musées conservent des livres, parfois fort beaux, dont leur catalogue mentionne qu’ils sont reliés en peau humaine.

En pratique, le cuir humain étant impossible à distinguer de ses homologues animaux, ce point était impossible à vérifier de manière fiable jusqu’aux années 2010 et à l’invention d’une nouvelle technique, l’empreinte peptidique massique, qui s’avère très fiable… et légèrement invasive, car elle impose le prélèvement d’un échantillon.

 

Et c’est ainsi que Megan Rosenbloom entre en scène. Bibliothécaire, elle s’efforce de pister et d’authentifier – ou pas – les livres anthropodermiques. Sa manière de décrire son job ira droit au cœur de tous les rôlistes de la création :

 

« Les voyages que je mène pour mes recherches ont tendance à ressembler aux vingt premières minutes d’un film d’horreur : une femme solitaire qui fonce tête baissée dans une enquête qui ne la concerne en rien, motivée par une vague curiosité un mépris certain du bon sens. »

 

Et donc, on suit notre investigatrice aux quatre coins des États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, d’Harvard à l’enfer de la BNF en passant par d’obscurs musées britanniques. Armée de pinces à échantillons, de tubes de prélèvement et d’une rafraîchissante absence de préjugés moraux sur les motivations des créateurs de ces livres, elle croise de respectables bibliothécaires plus ou moins révulsés par leurs propres collections et des bibliophiles diversement étranges, dont un qui aimerait bien que son grimoire de démonologie soit relié en peau humaine parce que serait « comme d’avoir son propre Necronomicon ».

 

Au passage, elle barbote dans des couilles de bouc chez un tanneur traditionaliste, démonte un certain nombre de très vieilles escroqueries – parce qu’ajouter « relié en peau humaine » sur un honnête volume en peau de porc permet de le vendre plus cher, fait la rencontre posthume d’un brigand de grand chemin qui a fait relier ses mémoires dans sa propre peau, et tout un tas d’autres incidents et péripéties qui ne demandent qu’à être découpées selon les pointillés et introduits dans un scénario. Oui, au point où par instants, c’est presque flippant de voir à quel point « le réel » peut être friable, quand on fait pression dessus aux bons endroits.

 

Comme elle trouve quand même d’authentiques livres en peau humaine et qu’elle enquête dessus, on apprend une foule de choses sur la pratique, qui est circonscrite :

 

• dans l’espace, soit essentiellement les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France (mais sur ce point, c’est sans doute une limitation artificielle due à ses budgets de recherche) ;

• dans le temps, de la toute fin du XVIIIe siècle à… 1934 ;

• dans un milieu précis, celui des médecins, des collectionneurs de livres rares ou des médecins collectionneurs de livre rares.

 

Assez bizarrement, les deux grands centres fantasmatiques de la production d’ouvrages reliés en peau humaine que sont la France révolutionnaire et l’Allemagne nazie ne semblent pas en avoir produit (même si Ms Rosenbloom guette un exemplaire de la constitution de 1793 conservé au musée Carnavalet, dans l’espoir qu’elle aura l’occasion de le tester un jour).

 

Au passage, le lecteur découvre des à-côtés étonnants, notamment sur la conservation post-mortem des tatouages et les dessous de pratique qui consiste à donner son corps à la science. Sur ces points, la comparaison des lois américaines, britanniques et françaises est particulièrement intéressante. Les mœurs évoluent à des rythmes différents dans ces trois pays, mais qui sait, il est possible qu’un jour, il (re)devienne socialement acceptable de faire relier le joyau de sa collection de jeu de rôle en peau humaine – pour peu que le donneur ait signé un paquet de formulaires de consentement, ce qui, bien sûr, n’était pas le cas au XIXe siècle.

 

En attendant, ce petit bouquin vite lu est plein d’informations amusantes pour n’importe quoi de macabre ou d’occulte contemporain.

 

Éditions B42, 24 €, 240 pages

4 commentaires:

  1. Sidérant, mais "diablement" intéressant. Pour donner du cachet à des livres du Mythe et ( littéralement ) les relier -SIC- à des PNJs. Belle trouvaille Mr Lhomme !

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  2. Merci pour cette chronique qui m'a fait rire !

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  3. Sinon,l'éditeur ? Zélote Corp ?

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  4. Le Rire est le propre de Lhomme, voyons ( Conrad Veidt, un soir de cuite / Adzo de Melk , un soir de lucidité )
    ;-))

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