06/04/2009

Michael Chabon - Kavalier & Clay


L'avis de Munin :
Prem's ! Celui-là, je ne pouvais pas laisser Cédric écrire le premier dessus. Il est des bouquins qui marquent et auquel on voue un attachement sentimental, qu'on les relise par la suite ou non. Les Aventures Extraordinaires de Kavalier & Clay en fait partie, pour plusieurs raisons :
C'est le premier roman que j'ai lu intégralement en anglais, en y prenant plaisir (le précédent était Moby Dick, et je dois dire que j'ai souffert à chacune des 120 pages que j'ai réussi à lire). Il m'a apporté, en plus du plaisir de lecture, la satisfaction de l'exploit accompli.
Il m'a été offert le jour de mon mariage par un ami et auteur d'une grande sensibilité (dont il faudra bien que je parle un jour en tentant d'éviter les Charybde et Scylla de la flagornerie et du copinage), David Calvo*.
Ca, ce sont les circonstances, un peu personnelles, dont vous avez toutes les raisons de vous foutre. Venons-en donc au bouquin lui-même.

Le roman retrace sur 18 années l'amitié de deux cousins, née pendant la Seconde guerre mondiale de circonstances dramatiques : Sammy Clayman accueille son cousin, Josef Kavalier, jeune juif ayant fui Prague. Joe, doué pour le dessin, et Sam, scénariste inspiré, vont à deux créer un super-héros, the Escapist, inspiré de leur modèle Harry Houdini. A travers cette aventure éditoriale aux multiples rebondissements, c'est de la relation de Sam et Joe qu'il est question : leur amitié, leur vie sentimentale, leurs conflits, leurs réconciliations... De ce point de vue, Kavalier & Clay est une réussite en matière de "grand roman américain" : une trame sur plusieurs décennies, des points de multiples, des personnages qui vieillisent et évoluent suite aux aléas de la vie. Le style d'écriture est superbe, capable de faire rire ou pleurer, et malgré l'amour qu'il porte à ses personnages, l'auteur ne se départit jamais d'une plume spirituelle et tendrement ironique.

Mais au-delà de la vie de ses protagonistes, Kavalier & Clay est aussi l'histoire de la mythologie moderne dont les US se sont dotés à travers la figure du super-héros. Avec leur création, the Escapist, Sam et Joe nous font vivre l'âge d'or des comics, leur raison d'être et leur résonnance dans l'esprit populaire. L'héritage des contes européens, et notamment du folklore juif, est visible dans la figure du golem, dont la famille de Joe est dépositaire. On trouve donc, en filigrane du récit principal, une déclaration d'amour aux comics et à la figure du super-héros d'une rare érudition.

*En attendant, voici déjà son blog, un lien vers un vieux billet de 2004 et une critique de Nid de coucou chez le Pendu


L'avis de Cédric
Je ne sais pas si c'est le fait que le livre ne m'ait pas été offert à mon mariage ou bien si c'est l'ignoble couverture de ma VF de poche qui est bien moins évocatrice que celle de la VO, mais je n'ai pas été aussi emballé que Munin par ma lecture. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas pris de plaisir à lire ce roman, mais deux choses m'ont prodigieusement ennuyé :
- Chabon a la manie du name-dropping. Il mitraille son texte de noms de personnalités de la seconde guerre mondiale (artistes, auteurs de comics, célébrités, hommes d'affaires...). Ça participe bien évidemment à la reconstitution historique, mais c'est pénible à la longue. Les bas de page sont remplis de NdT qui expliquent les références, ce qui très appréciable. Quand Chabon a fait intervenir Salvator Dali dans son histoire, je trouve le procédé gauche.
- par moment, les digressions sur l'évolution des comics me fait décrocher du récit. J'ai l'impression que des bouts de thèse germent au milieu du roman. Je trouve dommage que Chabon ne soit pas arrivé à mettre en scène ces informations plutôt que les donner à lire au lecteur de manière très factuelle.
Mais je ne boude pas mon plaisir, l'histoire est poignante, avec de l'amour, du drame, un humour certain, une certaine mélancolie juive que j'avais déjà appréciée dans Le Club des policiers yiddish... J'ai adoré l'influence qu'a la vie du scénariste ou du dessinateur sur le comic en lui-même à travers une vision fantasmée de la vie et via des héros qui réalisent l'impossible. De même, on comprend une des origines possibles des jeunes sidekicks et de la relation trouble qui les lie aux héros adultes. On assiste aux balbutiements d'un mythe, on voit émerger une sorte d'art populaire, et les conditions mêmes de cette naissance sont très biens narrées. On s'attache à Sam et Joe, on déambule dans New York et dans la guerre avec plaisir même si quelques rebondissements dramatiques sont assez prévisibles. C'est un très bel hommage aux comics des débuts qui donne furieusement envie de replonger dans la lecture des illustrés d'antan, de retrouver le premier frisson des cases en noir et blanc et des héros désormais délicieusement kitshs.


Le plus drôle, c'est que l'Artiste de l'évasion, ce héros inventé pour l'occasion par Chabon, a finalement connu une vrai publication au format comics suite au succès du roman. Un film mort-né a également été un temps d'actualité avec Sidney Pollack à la réalisation.

D'ailleurs Cover Broswer est un site assez génial qui compile plus de 255 000 couvertures de vieilleries de son enfance (il propose également par ici différentes top 10 des pires couvertures, des plus sexistes, des plus réussies...). J'ai ainsi revu mon ancien héros The Fantom qui m'a fait rêver une bonne partie de mon enfance. C'est mon plus lointain souvenir de lecture héroïque, un gars en collant violet qui ne buvait que du lait, cognait comme une brute, possédait une étrange bague et avait pour QG secret une île étrange en forme de tête de mort...

Et vous, quel est votre héros de comics inavouable ?

2 commentaires:

  1. Philippe, j'ai repensé à un excellent roman d'Umberto Eco : La Mystérieuse flamme de la reine Loana.

    Le narrateur perd la mémoire mais cette dernière lui revient peu à peu à travers les livres qui ont marqué sa vie. En particulier les bandes dessinées de son enfance. C'est un très beau roman sur le souvenir, l'enfance italienne et le rapport à la lecture.

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  2. Héé, voilà un pitch accrocheur. En plus, j'adore Eco et ça fait longtemps que je n'en ai pas lu.

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