Note du 3 mai 2009 : ce billet a introduit pour la 1e fois le personnage fictif de Bob. Ayant eu l'heur de plaire aux visiteurs du blog, l'agent littéraire anonyme de l'interview a eu l'honneur de recevoir un nom et un avatar.
Nous sommes donc heureux de vous présenter Bob, que vous pourrez suivre via son tag : Bob.
Dialogue imaginaire entre l'auteur et Bob, son agent
- Alors, Greg, ce premier tome, là, c'était génial ! Tu nous as pondu un super truc : des chevaliers, des prophéties, le Mal personnifié qui sort de sa torpeur millénaire, des princesses, de la magie. J'ai adoré tes nonnes-ninja ! Je suis impatient : qu'as-tu prévu, pour la suite ?
- Hé bien, après le climax de la fin de la première partie, la seconde va aller crescendo jusqu'à la conclusion...
- De quoi ? Quelle conclusion ?
- Ben... du diptyque, tu sais, comme mon premier cycle...
- Allons, allons, Greg. Tu es un auteur de Fantasy. Tu peux faire quand même mieux que deux tomes, non ? Regarde un peu la concurrence : Goodkind, Jordan, Martin, Hobb : tu crois qu'ils font des diptyques ridicules, eux ? Non, quand ils pissent de la copie, c'est par mètre cube ! Tu sais pourquoi on appelle ça de la Big Commercial Fantasy ? Parce qu'elle est Big ! Et comme je n'ai pas envie d'être le premier à lancer la Small Commercial Fantasy, tu vas faire plus que deux tomes.
- On pourrait peut-être faire une trilogie ?
- Bordel, non ! Y'en a marre des trilogies ! Tout vient en trilogie, maintenant ! Les films, les livres, les BD, bientôt même la lessive se vendra en trilogie ! On dit plus "ils viennent toujours par deux, comme les couilles", mais "ils viennent toujours par trois, comme une trilogie".
- Même en appelant ça un triptyque ? J'aime bien le Triptyque des Royaumes d'Epines et d'Os...
- Non ! Une trilogie, c'est un diptyque avec une béquille. Laisse tomber.
- Ben, j'imagine que quatre, alors, comme l'Age de la Déraison ?
- Ah ouais, une quadralogie...
- Tétralogie.
- Pinaille pas. Une tétralogie, c'est mieux, ça. Plus carré. Une quincalogie aurait été pas mal, il y en jamais eu, je crois ?
- Je connais au moins le Guide du routard galactique de Douglas Adams.
- C'est pas une trilogie, justement ?
- Oui, mais en cinq tomes.
- ... On laisse tomber l'idée de cinq. Fais quatre. C'est bien, quatre. La Tétralogie des Royaumes d'Epines et d'Os, ça claque.
- Oui mais...
- Quoi ?
- Je sais pas bien quoi dire, dans le deuxième tome, du coup.
- Allons, allons, Greg. Tu écris de la Fantasy, un genre qui recycle les clichés les plus éculés plus efficacement qu'un politique sur un plateau télé. Je vais te donner quelques ficelles, tu as de quoi noter ?
- Oui, je t'écoute.
- D'abord, tu continues dans le mode choral, comme le premier. Mais tu ajoutes un personnage passif, qui te permet d'ajouter des scènes où tu fais plus de descriptions, sans faire beaucoup avancer les choses. Genre quelqu'un à la cour, mais pas un noble ou un chevalier, c'est déjà fait et eux seraient impliqués dans l'histoire. Non, un observateur, comme un bouffon ou un musicien de cour. Ouais, un musicien de cour, c'est bien. Un type naïf qui débarque, comme ça tu peux présenter comme neufs de son point de vue, des éléments déjà exposés dans le premier tome.
- OK.
- Pour les autres, tu me mets plein de combats et de scènes d'action sans véritable enjeu. Ca va vite ajouter des pages, ça, et ça donnera l'impression d'un rythme trépidant. Tu me suis ?
- Oui, oui.
- Des chapitres courts, qui se finissent toujours par un cliffhanger. Tu t'en fous si c'est complètement artificiel. Il faut un cliffhanger. Du genre, à la fin du chapitre, "soudain, il sentit une main s'abattre sur son épaule ! C'en était fait de lui !'", et quand on retrouve le bonhomme, "Heureusement, il ne s'agissait que de son meilleur copain qui lui faisait une farce !". Ca donne envie au lecteur de tourner les pages, et de toutes façons le temps qu'il retrouve le personnage qu'il a laissé en suspend, avec tous les autres personnages dans l'intervalle qui ont chacun leur chapitre, il a oublié ce qui lui était arrivé. Ca, c'est une recette imparable, c'est l'agent de Martin qui m'a l'a donnée.
- Elle n'est pas de lui, les feuilletonnistes ne faisaient pas différemment.
- Oui, maix eux, ils faisaient pas du choral. Bon, on continue. Pour l'intrigue générale, il ne faut pas que tu en dises trop. Il faut en garder pour les tomes suivants. Donc, tu te calmes question révélations, tu n'introduis qu'un ou deux nouveaux éléments, pas plus.
- Comment je fais ça ? Les personnages devraient bien découvrir quelque chose, si je continue ce que j'ai commencé dans le premier tome ?
- Non, laisse-les patauger, tu laisses planer le doute. Du genre, ils surprennent une conversation mystérieuse entre les conspirateurs, mais ils ne peuvent pas voir leur visage, ou ils interceptent un message codé énigmatique. Comme ça tu ne dis que très peu de choses.
- Bon, d'accord...
- Et puis un gros final où tous les personnages se rencontrent, avec une grosse baston !!!
- Comment je les réunis ? Ils sont chacun à un bout différent du continent ?
- La prophétie, coco. La prophétie, c'est l'anti-page blanche. Chaque fois que tu coinces en essayant de résoudre une contradiction ou un noeud de l'intrigue, tu utilises la prophétie ! Et hop ! C'est le destin. Facile, non ?
- Oui, mais... Tout ça, ça va pas faire un bouquin bien original, je le crains.
- Allons, Greg, à quoi ça sert qu'on mette que tu as été anthropologue sur tous les 4e de couverture ? Tu vas bien nous mettre un peu de langues anciennes, de coutumes tribales ou de trucs comme ça, non ? Garde le côté proto-européen, avec les proto-vikings, les proto-italiens, etc. Ca donnera l'impression au lecteur qu'il se cultive, ça le décomplexera un peu de lire de la Fantasy.
- Ouais, super. Je fais ça.
- Et puis une création originale. Comme tes nonnes-ninja, là. Tu mélanges deux trucs ensemble. Tu vas mettre... des chevaliers-zombies. Ouais. Bonne idée. Des zombies en armure, qui continuent à bouger même après avoir été découpés. Super idée. Ca permettra aussi de garder le côté un peu gore, un peu gritty, comme pour le Trône de fer ou la Compagnie noire. Et puis comme ça, ça fait un chouette contraste avec les jolies princesses qui courent pieds nus sur les paquerettes. Faut plaire à tous les publics, Greg.
- Je mets aussi du sexe, alors ?
- Non, faut pas déconner, non plus. Vaut mieux mettre des enfants éventrés qu'un bout de sein, ça choque moins. On fait de la fantasy gritty, pas de la porn-fantasy.
- Et de la porn-fantasy-gritty ?
- Tu te fous de moi ?
- Non, non...
- OK, si t'as tout noté alors, mets-toi tout de suite au boulot. Je voudrais le manuscrit pour le mois prochain.
- QUOI ???
- Oui, ça serait bien, rapport aux salons, à la promo, tout ça.
- Mais comment je fais, pour écrire un bouquin en si peu de temps.
- Facile. Moins de dialogues ! Ils sont très bons, tes dialogues, mais c'est long à écrire. Va au plus facile à écrire. Des descriptions verbeuses, des scènes d'action qui s'étirent au longueur, voilà la clef. Et puis, ne cherche pas la cohérence : tu as une prophétie, sers-t'en ! Ca permet de justifier toutes les incohérences, de faire intervenir des femmes mystérieuses qui poussent les personnages vers leurs destins avec des propos sybillins.
- D'accord. Je m'y mets.
- Et puis fais-moi confiance : si tu fais tout ce que j'ai dit, même le plus con des blogueurs lira quand même la suite, rien que pour savoir ce qui va se passer.












