20/03/2010

Les re-cycles de Fantasy (Brent Week - l'Ange de la Nuit)



- Bob ?
- Hmm ?
- Je peux te déranger un instant ?
- Grmmbl... Qu'est-ce qu'il y a encore ?
- Ben, tu sais, je suis à la page 1297 du 13e tome de mon heptakaidecalogie, et je sèche un peu. J'arrive pas à trouver des idées originales...
- Originales ? Pourquoi cherches-tu des idées originales ?
- Ben, pour que le lecteur, il s'ennuie pas, qu'il ait pas un sentiment de déjà-lu, et puis pour le surprendre...
- Mais bon sang ! Qui t'a foutu ces idées saugrenues dans le crâne ? Combien de fois il faudra que je le répète ! Le lecteur, des idées originales, il en veut pas ! Il ne veut pas de surprises non plus ! A ton avis, pourquoi il lit de la Fantasy, ton lecteur ? La Fantasy, on l'aime parce qu'elle ne change pas !
- Heuuu... Mais c'est pas un peu ennuyeux, que ça change jamais ?
- Si ça l'emmerdait, le lecteur, il lirait de la SF à la place.
- Pas faux...
- Evidemment !!! C'est ça la différence : le progrès ! Le changement ! Les innovations ! Tu me fous des idées originales dans un univers de Fantasy, et en moins de temps qu'il n'en faut pour lire un Gemmell, on se retrouve avec des machines à vapeur, des imprimeries, et des revendications pour l'égalité des hobbits et des hommes. Tu te prends pour Miéville ou quoi ? La dernière chose que veut un lecteur de Fantasy, c'est retrouver dans son univers régressif les préoccupations qu'il cherche à fuir dans la réalité quotidienne.
- Mais, Bob, pourtant, on pourrait en mettre des critiques sociales, non ?
- De quoi ? Du système féodal ? Tu veux te faire interdire de librairie à Monaco ? La seule réflexion que supporte la Fantasy, c'est le conte moral. Et ça, c'est un genre bien codifié, ça s'appelle la fable, et on fait pas ça ici. Si ça te branche, je peux te filer les coordonnées de Paulo Coelho, un bon dans sa partie. Il a qu'à mélanger deux proverbes et une connerie new-age pour faire un nouveau best-seller.
- Euh, nan, en fait, ce qui me botte, c'est les paladins, les batailles, les prophéties, tout ça, quoi.
- OK. Je te rassure, tu n'as pas besoin d'être original pour avoir du succès. De toutes façons, tout a déjà été écrit. Ce qui compte, si tu veux réussir ta tambouille, c'est pas les ingrédients, c'est la sauce. Et c'est encore plus vrai en Fantasy qu'ailleurs. Il ne faut pas créer, il faut recycler. Et les meilleurs, ils n'écrivent pas des cycles, mais des re-cycles. Tiens, je vais te prendre un exemple.

Brent Weeks - la trilogie de l'Ange de la nuit - La Voie des ombres (t.1)


Ce mec, il a tout capté. Il sait que le lectorat d'aujourd'hui, il se divise entre lecteurs de Fantasy-vanille et amateurs de gritty-fantasy, alors il marche autant dans les traces de Robert Jordan que de GRR Martin. Pour l'univers, il fait du classique : un continent, des peuples exclusivement humains dans les cultures desquels on reconnaît les traditionnels emprunts à l'Europe médiévale avec les touches d'exotisme habituelles (samurai, vikings, pictes, ...), histoire qu'on soit pas trop dépaysé et qu'on entre rapidement dans le vif du sujet. Il y a plein de conflits politiques et des forces en présence dont certaines semblent sorties de la Roue du Temps (Aes Sedai, Whitecloaks, ...).

Il ne commet pas l'erreur de Tolkien : un univers comme ça, plus cliché que classique, il ne risque pas de voler la vedette aux protagonistes. Et justement, qui est le héros ? Le summum de la coolitude des univers de Fantasy : un assassin. Pas n'importe quel assassin : rien de moins qu'un super-ninja aux pouvoirs mystiques, avec un code de conduite ultra-rigoureux, et moins de remords et de conscience qu'un trafiquant de diamants en train de négocier une concession à vie. Enfin, un auteur qui ose ! Du sang, des tripes, du sordide, du macabre, de la violence !

Ca commence par l'enfance du héros, quand il faisait partie d'une guilde de mendiants, dont le meneur utilise le viol pour mater les récalcitrants. On pourrait difficilement faire plus sordide, mais en fait, Brent Week est à Bret Easton Ellis ce que Silent Hill est à Saw : chaque fois que ça risque de tourner vraiement ignoble, hop, fondu au noir, et le lecteur comme les personnages sont intouchés par les conséquences morales des événements. Massacres, cannibalismes, mutilations, tortures, viols : finalement, ce ne sont que des mauvais moments à passer. Parfois, il en sort même du bien : l'ami d'enfance du héros, qui se fait violer à sa place (parce que bon, dans le CV d'un super-ninja, ça aurait fait tâche), se découvrira homosexuel, deviendra prostistué de luxe, et fera une très belle carrière dans la pègre locale.

Brent Week navigue ainsi très habilement entre gritty-fantasy et littérature adulescente fleur bleue. Son super-ninja est puceau à 20 balais car il soupire encore après son amour d'enfance. Mais, évidemment, il y a quand même plein de donzelles sexy qui lui courent après. Et histoire de plaire vraiment à tout le monde, Brent Week recycle aussi des thèmes "high fantasy", avec une prophétie (Ouais !!!), des duels de magiciens, des artefacts millénaires, des dieux vraiment méchants libérés de leur prison. Tout ça est aussi maîtrisé qu'un balrog avec une muselière de caniche, mais qui s'en soucie vraiment ? Et puis, ça détourne l'attention des accélérations et ralentissements brutaux de l'intrigue, des personnages oubliés à un détour de l'histoire, ou des retournements de situation improbables.

En tant qu'agent, ce livre me réjouit pour trois raisons :
Je suis content de voir qu'un roman peut être publié dès son premier jet, sans relecture : ça accélère le processus d'édition.
Je suis ravi de voir que le cliché de la guilde criminelle a encore de beaux jours devant lui.
Je suis rassuré de voir qu'en Fantasy, la relève des auteurs est nombreuse, puisque la visible absence de talent n'empêche pas de se lancer dans la carrière.

Une excellente trilogie inintéressante d'un trilogiste avec plus d'ambitions que de moyens. Je recommande.

Autres critiques :

11 commentaires:

  1. Pas lu le bouquin mais la critique est haute en couleurs. Ça donne envie de le lire :p

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  2. Merci pour cette mise en garde, Philippe.
    Tes heures sacrifiées ne seront pas vaines.

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  3. j'ai beaucoup rigolé du début jusqu'à la fin de cette magnifique chronique, qui me semble t'il, a plus d'intérêt que le livre lui même

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  4. Oups. J'avais oublié de mettre le tag "Bob". Ce serait comme Zorro qui oublierait de faire son Z. ;-)

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  5. Munin, quand je lis un texte comme celui-ci (je parle du tien), je souhaite que tu lises davantage de daubes. C'est horrible, hein ?
    A propos, nous sommes en train de lire Au Guet de Pratchett au Cercle d'Atuan. Le cliché de la Guilde des Voleurs prend une sacrée claque. Un délice !

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  6. L'excellent billet de bob m'a posé les mêmes questions j'imagine qu'aux autres lecteurs :
    1/ Alors pourquoi la fantasy?

    J'imagine que ces mondes régressifs où un héros (ou petit groupe) grâce à la magie a encore le pouvoir de changer le monde excite quelque peu l'imagination de nos contemporains qui n'ont au mieux que des rôles de pion dans des mégacorp qui les dépassent. C'est en quelque sorte une exacerbation de l'individualisme mis au service d'une grande cause. "Pour ceux qui veulent changer le monde..."

    2/ Peut-on écrire de la fantasy qui ne soit pas régressive, dans des mondes qui ne soient pas figés dans le passéisme médiéval?

    Il me semble là aussi qu'il y a moyen de raconter des histoires. Le progrès technologique n'est certainement pas le seul moyen de faire évoluer une société. Pourquoi pas un accomplissement personnel et collectif dans une religion qui apporterait réellement quelque chose au monde, alors que la technologie n'apporterait que le malheur? Je conviens que notre monde contemporain ne nous permet guère d'imaginer que c'est possible...

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  7. @ Arutha : manque de pot (mais pas pour moi) mon prochain roman sera une lecture conseillée par Cédric. :)

    @ Dr Fox : sur le 1er point, tu expliques pourquoi lire de la Fantasy, ou pourquoi en écrire ? Je pense que les motivations sont différentes dans un cas ou un autre. Sur le 2e point, décrire un monde où le progrès social ne s'est pas appuyé sur le progrès technologique serait une intéressante étude sur la notion même de progrès. Mais je pense que de la Fantasy (au sens habituel de médiéval-fantastique, en tous cas) non régressive, c'est un oxymore. Ce à quoi on est en droit de répondre : et alors ?

    @ tous : Bob est enchanté de vos réactions, et promet plusieurs autres billets.

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  8. "Manque de talent", "inintéressante", et autres blagues sur la mauvaise qualité de cette trilogie me rendent perplexe.

    J'ai adoré du début à la fin quand j'étais adolescent, et je l'ai relue récemment en y prenant tout autant de plaisir. Donner son avis c'est bien, ça ouvre une discussion et un partage se crée. Mais tout analyser en se basant sur des codes qui n'ont jamais changé, où est le plaisir là dedans, autre que de se servir d'oeuvres comme faire valoir pour l'ego ? N'oublions pas deux choses très importantes : lire c'est d'abord se laisser transporter par une histoire et un univers, et, si ça ne marche pas pour vous, ça marche pour d'autres. Tout comme tu te permets de dire que l'auteur manque de talent, comme une vérité générale, permets moi de te dire que non, il n'en manque pas. Après tout mon avis vaut autant que le tien non ?

    Si tu ne veux pas te laisser emporter par une histoire qui ne te parle pas plus que ça, c'est ton choix, mais honnêtement, c'est si difficile d'oublier ces pauvres petites règles hautaines qui sont censées gouverner notre imagination et notre plaisir ? On est vraiment censé lire un livre et analyser chaque passage comme si on observait une machine et qu'on vérifiait qu'elle n'a aucun défaut ?

    Evidemment, donner son avis est une démarche saine et intéressante, mais juger du talent d'une personne comme si on détenait soi-même toutes les réponses est une erreur que trop de critiques font trop facilement. Le mépris dont tu fais preuve ne te fait pas rayonner plus que les autres. Et au pire, si Brent Weeks n'a fait rêver qu'une poignée de gens, qui a-t-on fait rêver, nous ? Chercher à plaire est tout de même plus noble que nuire et dénigrer.

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